Réinventer la démocratie : Internet, nouvel espace démocratique ?

« Internet : nouvel espace démocratique ? » Caroline Broué, animatrice de Questions d’époque et de Place de la Toile, qui consacrait d’ailleurs sa dernière émission à ce sujet, trouve important qu’on pose cette question dans un colloque comme celui organisé par la République des Idées à Grenoble. « C’est dire qu’internet prend une place importante dans la société », constate-t-elle.

Souvent, on pose les débats de façon dichotomique avec l’internet. L’internet comme nouvel espace démocratique est une question qui amène toujours beaucoup d’interrogations. Internet est-il une menace pour la démocratie ou un laboratoire de la participation ? Internet est-il un levier vers la balkanisation de l’opinion publique ou un ferment de nouvelles pratiques délibératives ? Tel est l’enjeu de cette table ronde du Forum de la République des Idées. « Le sujet n’est pas d’aborder la question de façon politique », explique l’animatrice : « on ne veut pas savoir si l’internet change la pratique démocratique, mais si « l’espace » qu’est internet permet le débat démocratique ». Internet est-il un lieu d’échange et d’élaboration ? Est-il une place plus démocratique et égalitaire, une agora planétaire ? Est-il un moyen d’action pour influer les décisions collectives ? Est-il une chance ou une menace pour la démocratie ?

Un débat qui réunissait Patrice Flichy, directeur de la revue Réseaux et professeur de sociologie à l’université Paris-Est et responsable du Laboratoire Techniques, Territoires et Sociétés du CNRS ; Dominique Cardon, qui a coordonné le dernier numéro de Réseaux sur le web 2.0, sociologue à France Télécom ; et Daniel Bougnoux, philosophe, professeur à l’université Stendhal à Grenoble, rédacteur en chef de la revue de médiologie Medium, qui s’intéresse à La crise de la représentation.

Sur l’internet, le régime de la pertinence remplace l’ancien royaume de la vérité

Réinventer la démocratie « Quoique médiologue, je suis assez profane en matière d’internet », prévient Daniel Bougnoux. Néanmoins, il estime que savoir penser le passage de la graphosphère (l’ordre du livre) à la numérosphère (ce qui vient par le numérique) est un glissement de civilisation radical. Internet est un sujet de passion, rappelle-t-il en évoquant « La bibliothèque de Babel » de Borges, cette nouvelle du recueil Fictions publié en 1941 évoque le savoir comme un labyrinthe que nul ne peut parcourir de façon savante, qui conduit ceux qui le parcourent entre bonheur extravagant et dépression excessive.

Si au fil des siècles, la graphosphère a favorisé la représentation, avec l’internet on n’est plus dans la représentation. On y trouve des formes de présence et de représentation qui font qu’on n’est plus non plus dans la démocratie représentative. La démocratie se définit par un nuage de mots clefs, évoque-t-il pour en dresser rapidement le portrait : un régime en perpétuelle réinvention, la représentation comme scène, l’autonomie et le nivellement des conditions… Mais si on fait la représentation le coeur de la démocratie, alors comme le dit Rosanvallon, la représentation démocratique est toujours censitaire, car il y a moins de représentants que de représentés. Face à une représentation défavoritaire, avec des publics invisibles, l’internet est une première correction. Dans La contre-démocratie, Rosanvallon dit lui-même qu’internet permet de corriger les défauts censitaires de la démocratie représentative. Ainsi, sur l’internet, les ONG peuvent protester, surveiller, assurer une veille critique et civique pour corriger les trous noirs des médias qui cartographient le monde de manière lacunaire et imparfaite.

L’internet nous fait aussi glisser vers des régimes de présence par le nivellement des conditions et par le fait que les récepteurs deviennent aussi des émetteurs. Sur l’internet, tout profane est invité à manifester son expertise. Face aux hiérarchies des ordres anciens, qui distinguaient auteurs et lecteurs, experts et profanes… Internet ouvre une relative égalisation. Il y a une intelligence du réseau en tant que réseau, car être intelligent, c’est faire des liens. « L’intelligence du réseau, c’est une intelligence à la fois collective et connective », rappelle le philosophe. C’est la force de l’ordre qui monte face au livre et à la graphoshère : on chemine de manière plus horizontale qu’avant et on y trouve un pari sur la confiance en l’expertise de chacun. Avec la plus grande capillarité qu’offre le réseau, on augmente les chances de partage, de branchement, de connexion. « Le partage est d’ailleurs le maître mot de la démocratie comme de la toile », constate-t-il.

Mais, l’internet n’est pas un autre monde qui nous exempt du vandalisme et des contraintes du monde d’avant. Il hérite de tous les défauts et violences du monde réel. Ce n’est pas une ile d’utopie à l’abri du monde social, au contraire : l’internet est perfusé par le monde social. Alors y’a-t-il des risques d’autisme sur l’internet, en favorisant cette tendance à nous porter toujours vers nos pairs, nos semblables ?

Le net est à la fois une fenêtre sur le monde des autres et un miroir sur ses semblables pour capitaliser et conforter ses propres opinions… Mais il est difficile de publier sur l’internet sans rencontrer une opposition ou une contradiction. Cet espace peut favoriser « l’homophilie » (c’est-à-dire l’attrait des personnes du même genre, du même type que soit faut-il entendre, NDE), mais il favorise aussi la confrontation. « C’est un espace d’émulation, d’ouverture… Plus que de fermeture. »

Sans compter qu’internet ne fait pas mieux que ce qui existait déjà, rappelle Daniel Bougnoux. Le média n’est pas transparent par rapport au contenu, n’est pas neutre. Internet est un médium avant d’être un média, c’est un environnement qui façonne profondément les catégories de l’ancien système médiatique. « Bien sûr, du point de vue de l’ancienne sphère, l’internet est un désastre : sur le réseau, il n’y a plus d’oeuvres contrairement au monde du livre publié ; sur le réseau, il n’y a plus d’autorité… Bien sûr, pour l’ancienne sphère dont les catégories ont tendance à être « fixistes », l’internet n’est que vandalisme… » Il faudrait mener une critique de la raison numérique, s’amuse le philosphose, « mais avec l’internet, par les nouveaux formats qu’il génère, par les nouveaux rythmes que ce médium induit, toutes les catégories de pensées sont modifiées » : les représentations, le rôle des personnes… Alors que le média nous tire vers la représentation, le médium nous amène vers la présence. Il y a une logique créative dans ce nouvel espace et ces nouveaux outils.

Il nous faut comprendre comment le régime de la pertinence (c’est-à-dire ce qui est pour moi, ce qui s’inscrit dans mon contexte) remplace l’ancien royaume de la vérité. La coopération vient par les gens qui veulent traiter le réseau comme la valeur. Il y a des codes, des normes, des lois, qui émergent du fonctionnement même de l’outil. Il émerge une coopération constructive, positive. Ce n’est pas une culture de contenu qui nait : avec l’internet on apprend d’abord à être des bidouilleurs des anciens médias. En bidouillant nos propres images sur Photoshop, on acquiert une expertise technique qui fait de nous des individus moins « suggestionnables », moins influençables…

La question des procédures est importante

Pour ses pères fondateurs, l’internet s’opposait de façon définitive et profonde aux médias qu’ils connaissaient jusqu’alors, rappelle Patrice Flichy qui a analysé dans un livre éponyme L’imaginaire de l’internet justement. Dans leurs visions, on peut voir également combien il y a une croyance forte dans le fait qu’internet allait permettre d’inscrire ces prises de parole dans un débat. Il y a quelques années, Al Gore annonçait avec le net l’arrivée d’un nouvel âge athénien de la démocratie… « Mais y sommes-nous vraiment ? Y’a-t-il une libre expression généralisée sur l’internet ? S’y construit-il une nouvelle opinion publique ? », se demande le sociologue.

Incontestablement, avec l’internet, on accède à la parole publique des individus et d’organisations qui avaient du mal à accéder aux médias traditionnels : petits partis, organisations citoyennes, individus via leurs blogs… Mais ne va-t-on pas vers un morcellement de la parole, vers des « monologues interactifs » ? C’est une critique discutable, estime Patrice Flichy, car à cet éventuel morcellement ne correspond pas un morcellement de l’audience. L’audience d’internet se concentre sur quelques grands sites, une audience qui est renforcée par des mécanismes propres a l’internet comme le référencement qui classe les sites en fonction du nombre de liens qu’ils reçoivent (cette fameuse « googlarchie »). « Y’a-t-il une homophilie ? Ne s’adresse-t-on qu’à ses pairs, qu’à ceux qui ont la même opinion que soit ? » Certainement, suggère le sociologue, mais cette « homophilie » n’est pas qu’une spécialité de l’internet. Avec qui parle-t-on de politique si ce n’est avec ses proches, ses collègues de bureaux, des gens qui à 80 % ont la même opinion politique que vous…

« Comment s’organisent les interactions autour de cette expression électronique ? Internet est-il un processus qui permet de construire de l’intelligence collective ? » La réponse est plus difficile, explique Patrice Flichy. Internet reprend une tradition qui existe dans les médias, celle du hit-parade, de la mesure d’audience… Il y a là l’idée qu’internet serait le lieu d’un référendum permanent. Il y a aussi l’idée qu’on peut facilement passer d’un site à l’autre, et que notre souris, notre surf nous permet de voter, selon les sites que l’on fréquente. Internet devient un « agrégateur des intérêts individuels ». « Mais c’est là une tendance dangereuse que de considérer que le débat public est une sorte de marché, que l’activité politique fonctionne comme le marché, qu’on peut passer d’un produit à un autre. Derrière cette logique de comptage permanent se dessine l’abandon du débat délibératif », souligne le professeur. Or, il n’y a pas de débat délibératif si à tout moment je clique, si je ne me confronte pas aux autres. Il y a un risque de conformité, comme l’illustre par exemple MyMajorCompany… Sur ce site, on associe les internautes au choix de la musique que, moyennant participation, ils vont produire… Mais au final, ces choix sont très conventionnels, très mainstream, estime le sociologue. « Le processus démocratique permet-il d’ouvrir le choix ? »… Si la question reste ouverte, visiblement Patrice Flichy exprime des doutes.

Certes, il y a des lieux de débats importants sur l’internet. Dans ces espaces, la question des procédures, des règles, est importante : il faut des procédures précises, comme l’illustre le fonctionnement de Wikipédia. Quand les partis politiques essayent d’intégrer l’internet dans leur campagne, comme l’a fait le site de Ségolène Royal pendant la campagne présidentielle de 1998, Désirs d’avenir, la prise de parole peut être importante. Mais Désirs d’avenir n’a pas réussi à se combiner avec un programme qui était déjà tout établi… Il y avait manifestement un problème de procédure, s’amuse le professeur. Avec la campagne Obama, il y a eu une intégration plus grande de l’activité des internautes, mais avec un réel cadrage sur ce qu’ils pouvaient faire et ne pas faire.

Internet est incontestablement un lieu qui permet l’expression d’opinions hétérodoxes venant d’un certain nombre de regroupements de citoyens, conclut le professeur avec plus d’optimisme que la tribune qu’il livrait en préfiguration de ces Rencontres dans Le Monde. Il permet d’établir un travail de surveillance et de confrontation qui est au coeur de la démocratie, et qu’on ne trouve pas toujours dans le débat politique classique.

6 propriétés de la forme politique d’internet

« L’internet présente assurément une forme politique particulière, mais quelle est-elle ? », s’interroge Dominique Cardon, sociologue au laboratoire des usages d’Orange. Si l’on met de côté ce qu’est l’internet ou le déterminisme technologique, il faudrait construire une argumentation prenant en compte la pluralité des usages de l’internet… Mais le propos de Dominique Cardon se veut moins ambitieux et cherche juste à dessiner six petites leçons comme il dit, six propriétés d’une forme politique de l’internet, présente dans son ADN même, dans ce qui la constitue. « Car les pionniers ont enfermé dans la technologie des manières d’innover et de coopérer qui ont influencé des usages et des représentations propres à l’internet et que l’on retrouve, persistantes, dans les usages et les formes les plus contemporaines du réseau. »

  • L’égalité. Le processus démocratique de l’internet présuppose l’égalité des participants. Cela ne veut pas dire que tout le monde est l’égal de l’autre, ni que tout le monde a accès à la même forme d’expression, mais qu’on présuppose une égalité initiale. Cette égalité est au coeur des fondements de l’internet, un peu à la manière de l’isoloir dans nos sociétés démocratiques. Sur Wikipédia on ne demande pas d’abord le statut des individus : on vous évalue sur ce que vous faites ! Internet s’appuie d’abord sur les contenus avant d’évaluer les diplômes, contrairement à bien des collectifs politiques. Cette propriété de l’architecture des réseaux dit beaucoup de choses, suggère le sociologue. Reste qu’elle porte son propre risque : celui d’une valorisation libérale de l’individu. Ce processus est très excluant : les personnes mobiles disqualifient les immobiles, ceux qui produisent disqualifient ceux qui regardent… « C’est aussi très hypocrite de penser que l’égalité y est fondamentale quand on sait que les variables sociologiques ont toujours place sur les réseaux », rappelle Dominique Cardon.
  • La subjectivité. On a ouvert l’espace public à la possibilité de l’expression des subjectivités : si l’espace public traditionnel oblige les experts à une forme de distanciation, d’impartialité très forte, ce n’est pas le cas sur l’internet. L’internet ouvre l’espace de la prise de parole au « je » et aux émotions. L’internet est le lieu d’expression des subjectivités. Ce qui met bien sûr en tension l’individualisme désengagé, consommateur, vandale… que l’on rencontre souvent.
  • Le clair-obscur. On pense l’internet comme un espace public, alors que c’est un espace qui n’est pas entièrement public, mais un espace en clair-obscur, comme il nous l’expliquait il y a quelques années déjà. Toutes les prises de paroles qui s’y déroulent ne sont pas destinées à tous… Il y a des niches de conversation qui s’accrochent les unes aux autres selon des logiques hétérodoxes. Dans ces formes d’expression, la vigilance critique et la reconnaissance façonnent le lieu. Sur le net, on est dans un état de surveillance critique où la délibération est toujours forte. Il y a une forme de rationalité discursive qui s’opère très rapidement. Et la recherche de reconnaissance est toujours très présente dans les formes de la conversation en ligne.
  • Les modèles des coopérations faibles.. La formation des collectifs passe par un processus qu’internet radicalise sous une autre forme de collectif : c’est en rendant public des éléments de nos actions que se créent des opportunités de création de collectifs avec les autres. Le collectif est une propriété émergente de l’engagement individuel. La communauté sur internet n’est pas inscrite : ce sont des communautés électives, qu’on choisit, qu’on construit avec les autres, qu’on performe, explique le chercheur en faisant référence à ses travaux sur la coopération faible. Sur l’internet, on est face à une forme de collectif qui émerge de l’interaction des personnes ce qui pose des problèmes sur les modes de coordination… Comment se situent-ils par rapport aux collectifs traditionnels qui ont des formes d’engament plus stables, plus fortes ?…
  • La tendance procédurale sur l’internet. Les collectifs qui se constituent reprennent à la forme des réseaux, leur structure : la délégation, le centre… Sur l’internet, on gère le collectif via des systèmes auto-organisés, ou l’on ne juge pas la cause qui nous réunit, mais où l’on vérifie que chacun respecte un collectif acentré. Sur Wikipédia, tout le monde peut écrire : mais surtout tout le monde veille sur le bien commun constitué. On débat des désaccords. On vérifie auprès des procédures instituées. Cet écheveau de discussion qui nait dans ces collectifs, émerge de systèmes très procédurisés, à l’image des Forums sociaux mondiaux où il fallait mettre en réseau des gens aux convictions très hétérogènes. Reste que les formes procédurales sont difficiles à installer et qu’elles génèrent une bureaucratie procédurière.
  • La légitimité du lien. Comment faire de la hiérarchie, de la légitimité dans ces espaces où justement autorités et hiérarchies ne sont pas toutes visibles ? Le fondement, a rappelé Patrice Flichy, est celui du nombre : c’est le lien qui fonde la légitimité. Les liens ne sont jamais créés par hasard, veut croire Dominique Cardon. Mais à quelle logique sociale ces liens répondent-ils ? Pour l’instant, cela fonctionne plutôt bien, comme le montrent les classements de blogs que l’on connaît. Mais le risque c’est que d’autres procédés d’agrégation de liens opèrent demain sur l’internet, comme le mimétisme viral – à la manière des Google Bomb que l’on a connu.

On est à un moment charnière, explique encore Dominique Cardon, car ce modèle de l’internet était ouvert, démocratique et élitiste. Des hommes blancs très cultivés ont inventé l’internet. Mais arrive une génération d’utilisateur plus jeune, culturellement moins développé, d’origines sociales différentes des fondateurs… Ils font ce que font leurs ainés. De manière très impudique, ils se dévoilent, manipulent des objets culturels plus standards… Le premier modèle politique de l’internet, qu’on a beaucoup rêvé, se trouve en difficulté face à l’arrivée de ces nouveaux publics et des nouvelles formes culturelles qu’ils apportent avec eux. Face à cela, on a le choix entre valoriser les formes de remixage culturelles qu’ils amènent avec eux, ou critiquer le narcissisme de ces nouveaux arrivants. Ces propriétés d’une forme politique de l’internet, résisteront-elles au changement que connaît l’internet actuellement, à la massification des usages qui se déroule sous nos yeux et qui fait venir en masse de nouveaux usagers sur le réseau ? Rien n’est moins sûr, semble penser le sociologue.

« Il faut s’attendre à prendre très au sérieux le maintien de la forme autoorganisée de l’internet, tout en étant prêt à partager le sensible avec ces nouvelles formes, où, malgré tout, il y a aussi des formes de conversations, d’appropriation des contenus culturels… Car le plus important finalement dans le modèle de la conversation démocratique de l’internet, c’est qu’on se laisse à la fois redéfinir par les autres tout en entrant en interaction avec eux. Les autres vont nous aider à découvrir des éléments de nous-mêmes, à être curieux… C’est la vocation communicationnelle de l’internet… » Mais est-on dans une situation de confrontation d’individus – qui ne font que reproduire des structures de goûts qui sont celles de leurs conditionnements par les médias et industries culturelles – ou y’a-t-il des espoirs de reconfiguration ?

Le risque du tracage et de la surveillance

Pour Daniel Bougnoux, l’internet offre de merveilleuses facilités de traçage et de surveillance, positives dans le cas de Wikipédia, car inscrit dans l’objectif d’un bien commun, mais ce n’est pas toujours le cas. Nous accumulons une ombre numérique qui nous suit et qui peut nous terrasser. En Tunisie, internet est à la fois un espace d’accès à des informations interdites et, pour le pouvoir, un merveilleux moyen de traçage. Internet est un outil ambivalent, mais c’est le cas de tous les outils.

Pour Dominique Cardon, la logique vertueuse de ce qui agrège les liens (évaluation de la qualité le plus souvent) est en train de se transformer avec le développement de procédés viraux qui pourraient eux, renfermer une tendance populiste… Mais en même temps, c’est un propos qu’on entend depuis le début de l’internet sans qu’il ne se réalise. C’est peut-être une critique récurrente, mais sans fondement…, suggère-t-il.

Sur la surveillance, la question est complexe, reconnait le sociologue : il est nécessaire d’enlever la question de la surveillance institutionnelle, qu’il faut réguler autant que faire se peut bien sûr. Mais le nouvel enjeu, c’est la surveillance interpersonnelle : avec les sites sociaux notamment, on rend publics des éléments d’information de soi qui n’étaient pas publics… Or, pour Dominique Cardon, il faut éviter qu’internet devienne un espace public comme les autres : il faut pouvoir garder des zones d’ombres, que tout ne soit pas visible, accessible. Si tout devient trouvable, cela risque de poser des questions centrales. On constate que les identités numériques sont des constructions très stratégiques et calculées, comme le soulignait l’enquête SocioGeek. Mais, il n’y a pas vraiment de « données personnelles exactes », contrairement à ce que l’on croit souvent. Nos identités numériques sont une théâtralisation de soi, avec lesquels nous faisons des signaux vers les autres. L’intimité, la vraie, n’est pas rendue publique dans ces conversations et ces échanges identitaires.

Peut-on fonder la démocratie sur l’internet sur l’anonymat et le pseudonymat ?

Pour Patrice Flichy, l’internet est né sur le modèle de l’anonymat et on se construit des pseudonymes qui nous représentent (parfois avec plusieurs identités). Dans la démocratie, le vote est anonyme, mais la structure qui permet de le valider ne l’est pas. Or sur l’internet, tout est manipulable, on peut avoir plusieurs identités dans un même débat, on peut modifier les audiences… Les gens apprennent à construire leurs identités car ils savent qu’on peut les regarder. La psychologue Sherry Turkle parle d’ailleurs « d’identités floues », en montrant la difficulté de l’élaboration du compromis sur l’internet, car nous ne sommes présents en ligne qu’avec une petite partie de notre identité. Les compromis sont plus faciles dans la vie réelle que sur l’internet où l’on trouve de nombreuses « guerres d’injures ». Dit autrement, il est plus facile d’écrire que mon voisin est un con que lui dire dans les yeux.

« Il faut peut-être se garder de l’idée de révolution qui hante certains dans cette salle », explique Daniel Bougnoux. « Soyons sensibles aux évolutions ! » Internet nous change ! Il apporte des constructions : c’est un médium qui nous pétrit en permanence, avec qui on a des relations. La démocratie est l’espace de la raison divisée et les réseaux rationnels sont certainement une façon de les reconstruire.

Oui, l’avenir de l’internet se joue autour des individus, conclut Dominique Cardon : l’internet a développé la vigilance critique dans nos sociétés. « Et face aux questions et métriques que produisent nos pratiques sur l’internet, l’autorégulation et la critique constructive des internautes eux-mêmes seront peut-être les réponses les plus intéressantes à écouter ».

Hubert Guillaud

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3 commentaires

  1. Cet article me paraît intéressant mais ne fait que frôler un aspect important de la démocratie qui est celui du « lieu » où celle-ci est susceptible de s’exercer. Le forum grec, la place de village, la cour, le tribunal, le palais, l’assemblée locale, etc. ont dans une large mesure cédé leurs places à des centres serveurs qui sont aujourd’hui les lieux réels (pas du tout virtuels) où se confrontent les expressions. Soumis à des logiques techniques, économiques et financières et à des effets de réseaux qui poussent à la concentrations, ces nouveaux centres sont devenus planétaires et détenus pour la plupart par des mains privées – rien à voir donc avec la « chose publique » chère à la démocratie, à de très rares exceptions près comme Wikipédia ou OpenStreetMap -. Dans ce monde-là « nous » (des petits pays comme la France) avons définitivement perdu à moins que nous ne décidions de changer brusquement les règles du jeu…

    (et que notre gouvernement cesse de pourchasser les tenants du P2P).

    Voir cette tribune de LIbération:
    « Le Net, un Bien Commun »
    http://www.liberation.fr/tribune/010196077-le-net-un-bien-commun

    et cette proposition aux « assises du numérique »
    « GAME OVER, changeons l’Internet »
    http://perspective-numerique.net/wakka.php?wiki=GameOver

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