Yochaï Benkler : Dépasser l’analyse de la topologie des réseaux

Comment construire de nouvelles approches et de nouvelles formes d’observation pour comprendre comment se transforme la politique à l’heure de la participation dans les environnements en réseaux ? Telle était le fil directeur de la foisonnante conférence (voir les slides de sa présentation) qu’a donné Yochaï Benkler à l’occasion de l’inauguration du MediaLab de Sciences Po la semaine dernière (voir également les objectifs du laboratoire). On ne présente plus vraiment Yochaï Benkler, professeur à la Harvard University, codirecteur du Centre Berkman pour l’internet et la société, spécialiste des sciences politiques à l’heure d’internet et auteur du renommé La richesse des réseaux, dont la traduction en français est attendue pour les prochains mois.

Yochaï Benkler
Image : Yochaï Benkler lors d’une conférence à Harvard en mars 2009 par Jean-Baptiste Labrune sur Flickr.

La politique à l’heure des réseaux décentralise l’autorité à agir

Selon lui, nous sommes face à un nouveau contexte empirique : c’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que des matériaux de calcul et de communication sont autant répandus dans la population, ce qui permet de décupler le rôle de l’activité sociale et de la créativité humaine, explique-t-il, enthousiaste. Et de rappeler que la production individuelle et collaborative augmente la diversité des acteurs, des motivations et des formes de transaction possibles. La production par les pairs, la coopération à grande échelle rendue possible par la technologie, « décentralise l’autorité à agir ». Les comportements qui étaient à la périphérie (les motivations sociales, la coopération, l’amitié, la mobilisation…) se déplacent au coeur de la vie économique.

Bien sûr, cela déstabilise les catégories de pouvoir traditionnelles et pose des questions sur l’autorité, la qualité, l’accréditation et la fiabilité de celles-ci. Les pratiques de la lecture sceptique, utilisant l’internet pour mettre en doute les croyances et vérités couramment admises, illustrent les nouvelles façons qu’a le public de s’informer. Il est devenu impossible tant de faire confiance aux médias traditionnels qu’aux blogs : confronté à chaque information, le public est appelé à devenir toujours plus actif, a minima en exerçant son sens critique, a maxima en participant à sa production.

Aujourd’hui, les citoyens, par les technologies de l’information et les mobiles, se rapprochent de la sphère publique : il a suffi qu’une personne prenne en photo les cercueils de soldats américains pour que cela change le rapport à la guerre en Irak, rappelle le professeur. Mais il nous faut encore apprendre et comprendre ce qu’il signifie d’avoir une production sociale dans la sphère publique.

La Sunlight Foundation a systématisé cette approche de production d’information par les pairs en construisant des systèmes pour rendre l’information sur le gouvernement fédéral et les élus américains plus accessible aux citoyens. L’un de leurs buts est de permettre aux internautes de mieux surveiller les dépenses publiques ou le financement des campagnes électorales. Mais elle n’est pas la seule comme le montre le projet Vote Smart permettant aux internautes de connaitre et renseigner qui contribue aux financements des campagnes des sénateurs américains.

De toutes ces initiatives émergent un nouvel écosystème constitué à la fois d’actions sociales distribuées qui mobilisent les productions par les pairs sur des plateformes dédiées, et de recherche et d’expressions individuelles dans des réseaux de référencements mutuels, comme c’est le cas de biens de blogs politiques comme DailyKos, le blog collaboratif Democrate dont l’audience atteint parfois celle du New York Times.

Mais cette émergence n’a pas été sans déclencher des critiques nourries. Yochaï Benkler distingue deux générations de critiques face à cette montée du « chacun est un pamphlétaire ». La première est celle de la fragmentation émise par Case Sustein notamment, dénonçant la disparition de la sphère publique dans la montée d’une multitude de discours individuels. La seconde est celle résumée par Clay Shirky qui consiste à regarder la distribution des liens pour constater que dans cet espace, chacun parle, mais que personne n’écoute et que les discussions sont encore massivement distribuées par l’audience.

Yochaï Benkler constate lui que la sphère publique en ligne s’auto-organise par sujets, selon des mécanismes de critiques par les pairs, ou l’intérêt demeure la valeur et où les blogueurs influents servent de diffuseurs entre les noeuds du réseau. Une distribution qui a les vertus de ses défauts, mais qui lui semble « plus démocratique, après tout ».

Dépasser les observations de structures

La carte des blogosphères politiques américaines en 2005La partie la plus intéressante de l’intervention de Yochaï Benkler a consisté à montrer qu’il fallait dépasser les observations de structures, comme l’a symbolisé la carte des blogosphères politiques américaines de 2005, qui semble montrer que les conversations se polarisent en deux blogosphères compactes et opposées (la blogosphère démocrate en bleu, la républicaine en rouge), très concentrées, aux forces équivalentes.

Mais l’analyse de la topologie du web ne permet pas d’expliquer seule la formation de phénomènes d’émergence ou de buzz, permettant à un blog d’un coup de devenir célèbre et visible. « Les nouvelles méthodes d’observation (comme la visualisation) ne doivent pas nous éviter l’interprétation : au contraire, elles fournissent de nouvelles sources de savoir et exigent de nouvelles formes d’interprétations. On observe les structures, mais pas nécessairement ce qu’en font les gens. Les ordinateurs doivent assister les recherches humaines et pas seulement nous aider à les systématiser », rappelle Yochaï Benkler. Dans une étude à ce jour non publiée sur la divergence de pratiques entre la droite et la gauche américaine portant sur 155 des meilleurs blogs politiques de la blogosphère américaine, Yochaï Benkler, Aaron Shaw et Victoria Stodden constatent que si les blogosphères semblent égales, les usages sont très différents selon les couleurs politiques. La symétrie que dresse la carte politique de la blogosphère américaine est trompeuse. Les outils, les façons de faire et même les modes de financement sont très différents d’une blogosphère à l’autre. Comme quoi, les outils que nous utilisons peuvent aussi masquer des pratiques plus que les révéler.

Les différences de pratiques des blogosphères politiques américaines
Image : Dans ce slide de l’étude non publiée de Benkler, on constate la différence de pratiques dans la blogosphère américaine entre blogs républicains (rouge) et démocrates (bleus) : les premiers ayant plus tendance à bloguer seuls, alors que les seconds ont des pratiques plus évoluées, comme des appels à fonds ou à agir.

Exemple du fonctionnement du logiciel Media Cloud, analysant des expressions sur plusieurs types de médiasPour Yochaï Benkler, il faut aller encore plus loin dans l’analyse. Selon lui, la prochaine frontière repose sur l’analyste textuelle. Et d’évoquer le projet Media Cloud qui a pour but d’appliquer l’analyse textuelle aux blogs politiques et aux journaux afin de comparer les mots utilisés par les différents types d’acteurs qui composent l’information en ligne.

L’idée de ces outils d’analyse de contenus est de permettre d’analyser les discours et leurs positionnements, de créer des lignes de temps afin de mieux observer où émergent les concepts et les idées, comment ils se diffusent des médias classiques à la blogosphère (et inversement) et comment petit à petit ils prennent place dans l’agenda public des débats. On ne peut pas s’arrêter à l’analyse visuelle explique Yochaï Benkler, il faut aussi procéder à une analyse humaine et de contenus, afin de comprendre que l’analyse, l’anglage, la façon dont on parle d’un même évènement est différente d’un média à l’autre, d’un blog à l’autre. La comparaison des termes permet de comprendre et expliquer où se situent les différences entre les journaux.

Et Yochaï Benkler de conclure en revenant à la notion de lecture sceptique, c’est-à-dire comment la lecture tend à devenir une enquête sceptique plutôt qu’une recherche d’autorité. Comme l’explique le journaliste Eric Scherer, directeur de l’analyse stratégique à l’AFP, en prenant un exemple mis en avant par un autre professeur du Centre Berkman, David Weinberger, qui expliquait que lorsqu’on cherche des informations sur le mot philosophie dans l’encyclopédie Britannica et dans la Wikipédia, la première retourne 180 000 mots d’information, soit l’équivalent de 6 livres, alors que la seconde ne permet d’obtenir que 9 000 mots, mais assortis d’un million de liens. Indéniablement, c’est toujours la seconde option qui nous semble nous conduire vers un monde bien plus vaste de connaissance.

La politique est transformée par l’internet, mais est-ce que cela signifie plus d’égalité, plus de liberté ou plus de démocratie ?

Comme la bien résumé la sociologue Nonna Mayer, chercheuse au Centre de recherches politiques de Sciences Po, chargée de synthétiser les échanges : en changeant les données, les méthodes, les processus, la révolution internet est en passe de bouleverser la manière dont on fait la politique. Certes, l’analyse de Benkler est très américaine, notamment sur le mouvement de surveillance des politiques, encore peu présente en France. Certes, la médiasphère des blogs est une opportunité pour rendre les gens plus autonomes, plus informés, plus participants… Certes, cela semble bon pour la démocratie, comme le souligne Benkler. Mais est-ce que ces mouvements signifient plus d’égalité, plus de liberté, plus de démocratie ?

Ce n’est pas si simple rappelle-t-elle en revenant sur l’enthousiasme de Yochaï Benkler en rappelant qu’il y a plus de gens connectés à New York que dans toute l’Afrique. Certes, les gens utilisent l’internet pour s’informer sur la politique, comme le rappelait l’une des études du Pew Internet : mais moins les femmes que les hommes, moins les noirs que les blancs, moins les classes défavorisées que les classes aisées… Sur l’internet aussi, les inégalités se reproduisent.

Est-ce que cela signifie qu’il y a plus de libertés ? La surveillance et le filtrage des accès comme le rappellent la récente hadopi et la future loppsi, dessinent une image moins naïve que ne l’a parfois laissé paraître Yochaï Benkler pendant sa présentation. Notre autonomie a une face noire, celle de la surveillance et de la disparition de notre vie privée.

Est-ce que cela augmente l’information ou la participation politique ? Selon une autre étude du Pew, rappelle Nonna Mayer, un quart des Américains citent l’internet comme l’une de leur première source d’information. Mais ils sont 80 % à citer d’abord la télévision.

Est-ce que cela améliore la discussion politique, c’est-à-dire la façon dont on donne forme à la politique ? On considère traditionnellement que les bons débats politiques sont ceux qui se font avec des gens qui ne sont pas de votre avis, estime Nonna Mayer, mais on constate que c’est pourtant rarement le cas. Au contraire : on discute d’abord politique de manière continue et régulière avec toujours le même petit groupe d’amis et de proche, avec des gens qu’on connait et qui sont souvent du même avis que soit, comme le souligne les travaux de la sociologue Diana Mutz dans son livre Hearing the other side. Sans compter que quand les gens parlent avec des gens qui ne sont pas du même avis, le résultat n’est pas toujours très bon : la confrontation à une opinion contraire nous rend moins assurés. Bien souvent, les gens agissent moins quand ils sont confrontés à des gens qui ne pensent pas comme eux, explique un article de Diana Mutz et Magdalena Wojcieszak cherchant à savoir si l’internet facilite l’exposition au désaccord politique.

Yochaï Benkler semble également convaincu de l’importance de ces questions, mais il rappelle que le mouvement pour la libération de l’information américain a longtemps été inexistant et que sa naissance est prometteuse. Même si, reconnait-il, derrière les plateformes ouvertes qui se construisent, il est exact de constater que les motivations sont nombreuses et souvent divergentes.

Hubert Guillaud

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4 commentaires

  1. Merci pour cet article très intéressant.
    Existe-t-il des outils d’analyse des liens et de cartographie d’Internet ou les chercheurs élaborent-ils leurs propres outils non disponibles pour le grand public ?

  2. Dans « la Topologie des Systèmes » qui sont des recueils annuels d’articles sur la société prise comme un système, en conséquence de ce que les lois des systèmes enseignent grâce à la programmation, ce thème de la technodémocratie est abordé évidemment.
    L’intérêt c’est de ne pas, justement (rapport au premier commentaire) se fier aux catégories sociales ou aux autres classements issus d’une époque anté-informatique, mais de « générer la justice ». Les travaux sont publics et l’intérêt des arguments est le fruit d’une notation.
    C’est certain que c’est vers ça que tendent les sociétés dont le nombre des interconnexions connaît une explosion extraordinaire. Ce qui permet de gouverner le monde n’est dès lors plus entre les mains des seuls dirigeants, ceux-ci doivent vraiment se mettre dans la tête qu’ils seront désormais au service, et hiérarchiquement inférieurs aux peuples.
    Les comptabilités sociales, les données sociométriques non nominatives (c’est très important cette notion), l’impact des lois et toute l’économie ne pourront plus être confiés à des aristocrates déconnectés des réalités. L’antinomie de la dictature, c’est précisément le produit d’un travail collectif de masse, carrément macroscopique. Ensuite petit à petit des conglomérats se formeront afin de clarifier la sources des solutions.

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