Dominique Pestre : La double nature des technologies

A l’occasion de l’édition française de la conférence Lift, co-organisée par la Fing, qui s’est tenue les 19 et 20 juin 2009 à Marseille, InternetActu.net vous propose un retour sur la quintessence des interventions.

Pour comprendre la relation entre technologie et société, nous explique l’historien des sciences Dominique Pestre, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, il faut comprendre l’ambiguïté, la tension, les contradictions qui sont constitutives de cette relation. « Il y a une contradiction entre la logique de l’innovation, le changement technoscientifique qu’elle induit et les formes de vies et valeurs sociales qu’elles portent ».

La technologie déstabilise la vie des gens, change les normes, transforme les équilibres de la société. Il est donc tout à fait normal que la société réagisse à ces transformations. La biotechnologie par exemple, dans la façon dont elle propose de transformer le corps en intervenant sur ce qui constitue la définition même de l’homme (le clonage, les limites de la vie…), déclenche naturellement des débats.

Dominique Pestre sur la scène de Lift par Christophe Ducamp
Image : Dominique Pestre sur la scène de Lift par Christophe Ducamp.

Cette première tension entre technologie et société se prolonge par l’opposition entre la logique de marché et celle de démocratie. En effet, explique l’historien, innovation et nouveaux produits technologiques sont d’abord proposés par le marché… mais il faut attendre qu’ils se soient profondément et massivement répandus dans la société pour en voir et en comprendre les effets positifs et négatifs, pour en comprendre le sens et ce qu’ils transforment. Il y a un délai dans la façon même dont se diffuse l’innovation. On se rend compte par exemple des effets possibles des ondes électromagnétiques, une fois que les produits qui les utilisent se sont démultipliés dans la société et en ont démultiplié les effets.

La troisième tension que pointe Dominique Pestre est celle du besoin de gouvernance et de gestion de nos technologies. Si la relation entre la liberté de l’individu et la régulation collective est complexe, force est de constater que la demande de régulation collective s’oppose toujours avec la liberté individuelle.

La dernière tension repose autour des multiples formes de régulations qui existent. La base de la démocratie repose sur la séparation des pouvoirs, rappelle l’historien des sciences. Or, les avancées technologiques déstabilisent la société et l’ordre démocratique car ils remettent en cause les logiques de séparation des pouvoirs. La naissance de l’industrie chimique autour de Marseille dans les années 1810, par exemple, a bouleversé la campagne environnant l’étang de Berre, en y faisant naître des complexes industriels qui ont généré des tensions très vives entre ces nouveaux venus et les populations rurales. Il fallait d’un côté défendre l’économie nationale et forcer l’implantation d’une industrie en plein essor, et de l’autre, assurer aux populations locales la défense de leurs intérêts. Cet enracinement industriel a déclenché de nombreux affrontements et procès, comme on le voit aujourd’hui sur d’autres terrains d’innovation (OGM, ondes électromagnétiques…).

Comme le rappellent les présupposés introductifs et thématiques de Lift : les nouvelles technologies proposent un monde dématérialisé, ouvert à tous, libre et écologique. Mais le partage de ces présupposés n’est pas si simple, comme le souligne l’historienne des sciences Chandra Mukerji : « Nous n’avons pas renoncé à notre existence matérielle lorsque nous surfons sur le net : nous n’avons pas renoncé non plus à notre exigence d’intégrité territoriale… Nous avons simplement produit par l’ingénierie matérielle un [Occident puissant] dont les frontières sont suffisamment efficaces pour être considérées comme imaginaires ou fluides, et où les corps sont suffisamment sains pour être oubliés ».

On parle beaucoup également d’économie cognitive, de société de la connaissance et de propriété. Il faut bien voir que l’économie cognitive est une nouvelle façon de faire des affaires et des profits. Cela ne signifie pas que le principe est mauvais, mais qu’il faut y prêter attention. Quant à la propriété intellectuelle, ses règles ont toujours été redéfinies à chaque grande révolution industrielle, rappelle l’historien. Il n’est donc pas surprenant de constater les conflits dont elle est l’enjeu.

Les usages et l’innovation ascendante (c’est-à-dire l’innovation par les utilisateurs comme l’a théorisé Eric Von Hippel dans Democratizing Innovation) sont des notions importantes et qui méritent d’être défendues. Elles ont toujours été le coeur de l’innovation technologique… – cf. notre entretien avec le sociologue Dominique Cardon qui faisait le point sur cette forme d’innovation. « Ce sont toujours les utilisateurs qui sont à l’origine des innovations », rappelle Dominique Pestre : que l’on observe l’histoire de la radio ou de la pharmacologie. Mais elles ont aussi toujours été étudiées et utilisées par les hommes d’affaires pour améliorer leurs produits.

Bref, conclut le chercheur en introduction à ces deux jours, comme pour nous mettre en garde : « Souvenons-nous que les technologies ont toujours une double nature. »

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1 commentaire

  1. Sur l’innovation, Patrick Flichy a également produit un très beau travail ! Dans L’imaginaire d’Internet, il montre comment et pourquoi une utopie échoue (les autoroutes de l’information) et une autre réussi (l’Internet).

    Son travail est vraiment important parce qu’il montre comment les imaginaires prennent forme dans et la la technique. Un anglo saxon dirait qu’ils sont « embeded ». Il décrit également les différentes étapes de la production de ces utopies, du tohu bohu des origines juqu’à son ordonnancement commercial.

    Bref, sa reflexion se situe en amont ce celle de Dominique Pestre et elle me semble articulable à la réflexion de ce dernier

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