Les enjeux de la fabrication personnelle

Par le 24/06/09 | 9 commentaires | 6,432 lectures | Impression

Structurée autour du Do it yourself (Faites le vous-mêmes !) et du Green design (cette conception écologique qui se veut soutenable dans sa nature même), la principale question posée au cours de Lift France 2009 fut de savoir jusqu’où les concepts couramment utilisés dans le monde du web (participation, open source, réplication infinie des informations, etc.) pouvaient quitter les écrans d’ordinateurs pour envahir le monde physique.

Passer de la conception industrielle à la conception personnelle

A ce titre, l’idée de fabrication personnelle constitue un point fondamental. Est-il possible de devenir l’artisan des objets de son quotidien, d’échapper à la logique économique et la façon que la conception industrielle a de niveler la pensée par l’industrialisation de la fabrication ? Cette question a occupé tout une session de Lift with Fing.

Mike Kuniavsky, designer et créateur de Thing M, a cherché à remettre les tendances actuelles dans une perspective historique. Se basant sur les idées de Lawrence Lessig (voir ses propos sur le sujet à Ted), il a divisé les types de culture entre celles qui se lisent et s’écrivent (read/write) et celles qui se lisent seulement (read-only), notre société industrielle étant en réalité le seul exemple du second modèle. Ainsi, jusqu’à l’invention de la musique enregistrée, la capacité de jouer d’un instrument était beaucoup plus répandue qu’elle ne l’a été par la suite, après l’avènement du disque. Celui-ci s’est de plus révélé être un frein à l’innovation culturelle. Avant sa généralisation, les gens jouaient leurs compositions favorites en introduisant des variations qui, si elles se révélaient populaires, pénétraient dans la sphère culturelle globale et assuraient la richesse de la créativité musicale.

Mike Kuniavsky de Thing M sur la scène de Lift par Frank Kresin
Image : Mike Kuniavsky de Thing M sur la scène de Lift par Frank Kresin.

Un exemple particulièrement significatif de la culture read/write est la publication par Thomas Chippendale, à l’aube de la révolution industrielle, d’un manuel d’instructions sur la fabrication d’un mobilier convenant au standing des membres de la classe supérieure britannique. Naturellement, bon nombre de ses modèles furent copiés, non à l’identique mais avec une multitude de personnalisations imaginées par les artisans qui s’inspirèrent de ses travaux. Certes, de tels meubles étaient d’un coût élevé. Avec l’arrivée de la révolution industrielle, les prix se sont effondrés, amenant à une démocratisation de produits jusque-là inaccessibles à la majeure partie de la population. Mais cela a eu un prix : la disparition de la “variété”. Pour changer un modèle de meuble désormais, il faut entièrement repenser la chaine de fabrication, ce qui est compliqué et onéreux.

Toujours selon Lessig, nous rappelle Kuniavsky, notre civilisation numérique est entrée à nouveau dans une phase read/write. Kuniavsky date de 1985 la naissance de cette nouvelle culture, avec l’apparition de l’imprimante laser et le développement de la publication assistée par ordinateur qui s’en est suivi. Par la suite, d’autres appareils qui restaient jusqu’ici l’apanage de grosses sociétés sont devenus accessibles aux bourses les plus modestes.

Quels sont les outils permettant de passer à ce stade d’autofabricateur ? Au premier rang, bien sûr les fablabs et les imprimantes 3D, dont Reprap est peut être la plus impressionnante, puisqu’elle est capable de se cloner en construisant… d’autres Repraps.

Mais posséder les outils de fabrication n’est pas le seul obstacle. Encore faut-il savoir quoi fabriquer : le talent ne se réplique pas aussi facilement ! Une première solution consiste à utiliser un clip art, un modèle, via une base de données comme celle de Thingiverse. Un autre moyen serait d’employer des outils de modélisation spécifiques propres à ce nouveau type de fabrication. On en trouve plein aujourd’hui dans le monde numérique, par exemple des programmes pour construire ses propres avatars, ses paysages 3D, sans parler des multiples assistants qui vous bricolent des pages web en un clin d’oeil. Peut-on imaginer les mêmes processus entrant dans la fabrication des objets ?

Les vases 3D de François Brument et leurs souffleurs Un problème auquel s’est attaqué le designer François Brument avec son projet In-Flexions qu’il a présenté à Lift. Il propose des systèmes de création de formes adaptés à des non-professionnels. Par exemple, le design d’une chaise (voir le projet chair#71) se génère automatiquement à l’écran, et l’utilisateur peut stopper l’animation à tout moment pour introduire ses personnalisations, très simplement. On n’est pas loin d’une version automatisée des variations artisanales des modèles de Thomas Chippendale !

Brument a également conçu un étonnant système de création de vases 3D dont les formes sont générées par la modulation du son de la voix (voir le projet vase#44), un peu comme des souffleurs de verre modernes !

Des objets pour reconcevoir le monde

Si les outils d’impression 3D permettent de créer des objets, un tout autre problème consiste à y introduire de l’intelligence. Cela implique la possibilité pour les amateurs de fabriquer du hardware assez facilement et à moindre coût.

Arduino, une plateforme d’apprentissage de l’électronique peu onéreuse, est un bon moyen d’introduire un nouveau venu aux arcanes de l’électronique. Alexandra Deschamp Sonsino (blog), de la société tinker.itvoir l’interview qu’elle nous a récemment accordée – nous a montré quelques exemples d’objets construits sur la base de cette plate forme éducative, comme un système RFID qui permet de tracer les déplacements d’un chat, un système de détection vérifiant si une plante est suffisamment hydratée, ou même un appareil susceptible d’envoyer un message sur le réseau chaque fois qu’une femme enceinte ressent dans son ventre un coup de pied de son futur bébé !

Alexandra Deschamps Sonsino sur la scène de Lift par DKMJ
Image : Alexandra Deschamps Sonsino sur la scène de Lift par DKMJ.

Michael Shiloh, l’un des animateurs de Teach Me To Make est de son coté venu nous présenter le Free Runner d’OpenMoko, un objet dont les spécifications sont en open source et qui présente l’apparence d’un téléphone portable – bien qu’il ne soit pas condamné uniquement à ce genre d’application, puisqu’il est possible de le hacker pour lui faire remplir toutes sortes de fonctions : par exemple, un groupe de recherche canadien l’a transformé en mini récepteur de télévision. D’autres l’ont transformé en une télécommande pour piloter un hélicoptère robotisé.

Le Free Runner, on l’a vu, a toutes ses spécifications en open source, et la société OpenMoko a même décidé de confier l’avenir de son design à la communauté des utilisateurs. Mais cela n’est pas suffisant, souligne Michael Shiloh. Il reste encore des étapes à réaliser pour obtenir une fabrication totalement ouverte. Le problème du manque d’outils de conception adaptés, qu’on ressent déjà dans le domaine de l’impression 3D, est encore plus accentué dans celui de la création de circuits électroniques.

Conséquences écologiques et économiques

Au-delà de la réintroduction de la variété dans le monde des objets, de telles technologies auront d’autres conséquences inattendues, d’ordre écologique. Shiloh a ainsi souligné que la fabrication personnelle permettait un choix plus judicieux des matériaux de construction. On pourrait ainsi privilégier ceux qui sont les plus propres.

Les modalités d'usages de PonokoUne autre conséquence importante, tant écologique qu’économique, repose sur la revitalisation de la production locale. Ainsi, nous a expliqué Kuniavky, la société Ponoko se montre en mesure de produire du mobilier de type Ikea pour une clientèle locale en utilisant des matériaux issus de la région. Une telle opportunité a de véritables conséquences écologiques, car l’énergie économisée est très importante. Nous entrons dans une époque où le transport des matériaux coûte de plus en plus cher, tandis que celui des instructions et des commandes est quasiment gratuit. Alexandra Deschamps Sonsino rejoint cette idée par une autre voie. “C’est vrai”, a-t-elle reconnu, “il est beaucoup plus simple aujourd’hui de créer un objet, de le montrer sur son blog puis d’attirer l’attention de quelques clients potentiels”.

Mais comment contenter une centaine de personnes situées un peu partout dans le monde ? Comment en assurer l’industrialisation ? La plupart des usines n’acceptent de se lancer qu’à partir d’au moins un millier de copies fabriquées ! Il y a bien sûr les systèmes comme les imprimantes 3D qui permettraient peut-être d’industrialiser le processus sur une petite échelle, mais Alexandra Deschamps Sonsino envisage une autre piste… Elle nous rappelle qu’il existe aujourd’hui des sociétés “ex-industrielles”, comme la Grande-Bretagne, qui possèdent grand nombre d’usines en difficulté et en déshérence, qui seraient peut-être prêtes à renouveler leurs habitudes et aider au lancement de tels micromarchés.

La fabrication personnelle retrouve donc de manière détournée cette idée propre au “green design” de la nécessité d’une redynamisation des processus d’industrialisation locale, illustrée par exemple dans les projets de transition towns, qui ont attiré l’attention de John Thackara, également présent à Lift.

Un participant de l'atelier de Michael Shiloh en train de concevoir sa machine pour l'intégrer à la chaine
Image : Un participant de l’atelier de Michael Shiloh en train de concevoir sa machine pour l’intégrer à la chaine par xtof.

Quoi qu’il en soit, la fabrication personnelle implique une nouvelle conception des rapports économiques, écologiques et même psychologiques et pour cela une nouvelle éducation est nécessaire. Michael Shiloh, qui avait d’ailleurs initié la veille de sa conférence un bon nombre des participants de Lift au maniement du fer à souder (une expérience qui s’est d’ailleurs révélée un peu douloureuse pour certains !) pour leur faire construire une réaction en chaine improvisée, multiplie les travaux pédagogiques en ce sens (voir une courte interview en vidéo). “Je ne savais pas qu’on pouvait faire cela, je croyais qu’il fallait l’acheter”, a-t-il souvent entendu. Une phrase emblématique qui doit faire réfléchir sur notre rapport aux objets et à la consommation, assurément.

Rémi Sussan

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2 commentaires

  1. par Fabien

    Ah bravo pour le choix de la photo ;)

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