Do It Yourself, mais avec les autres

L’innovation n’est plus l’apanage des chercheurs ou créateurs d’entreprise. La fonction, qui occupait -et occupe encore- des pans entiers de l’industrie et des services, était un métier à part entière. Aujourd’hui, c’est aussi une passion, voire un passe-temps, pratiqué par des amateurs dans le monde entier (voir “Nous sommes tous des hackers !”), mais également, grâce à l’innovation sociale, un des moteurs de la cocréation de richesses et de valeurs.

La session « Innover avec les non-innovateurs » qui se tenait à Lift France témoignait bien de l’ampleur de cette réappropriation des cycles de l’innovation par la société civile. Douglas Repetto, enseignant à l’université de Columbia, artiste et fondateur de Dorkbot, qu’on pourrait définir comme la société des gens qui font des choses bizarres avec l’électricité, en fit d’ailleurs la spectaculaire (à l’américaine) démonstration.

Douglas Repetto à Lift France 09
Douglas Repetto à Lift France 09, par Laurent Neyssensas.

Après avoir évoqué ces fans (« nerds« ) de tricot qui, non contents de se tatouer des bobines de fil sur le bras, vont pour certains jusqu’à se tricoter des pulls avec la laine de leurs chiens, ou à tricoter de motifs mathématiques, biologiques, comme des tableaux, ou des dessins, Repetto illustra sa démonstration de la complexité de l’écosystème des « nerds« , et des infinies possibilités et perspectives qu’ils offrent à l’humanité, en imaginant les multiples combinatoires qui s’offrent aux « nerds » :

Offrir un ordinateur à sa mère, c’est bien. Le personnaliser, c’est mieux. Et il existe une infinité de moyens de le faire. Si la majeure partie des gens se contenteraient d’en acheter un dans un magasin spécialisé, d’autres préféreraient le customiser par eux-mêmes.

Certains voudraient par exemple creuser une mine dans leur jardin, et y construire une fonderie, pour fabriquer le boîtier métallique. D’autres préféreraient le faire en bambou. D’autres, enfin, seraient prêts à créer une distribution GNU/Linux spécifique. Les possibilités sont quasi infinies.

Mieux  : elles peuvent également être compilées, ou diverger. Ainsi, celui qui sera assez fou pour fondre le boîtier du PC sera peut-être et par contre suffisamment fainéant pour y installer une version grand public du système d’exploitation Windows et, a contrario, celui qui compilera le noyau Linux se contentera d’un boîtier lambda.

Impliqué dans plusieurs groupes d’art technologique, Repetto prône, sinon milite, pour la « créativité quotidienne« , quelle qu’elle soit, en tant que « valeur culturelle essentielle« , tant par les spécialistes que par les béotiens  : “c’est important d’en faire un des aspects de sa vie quotidienne”.

Pour lui, l’important, c’est l’écosystème, la (bio)diversité, la multiplicité des réseaux  : ça fait une jungle, ou des fractales, mais la créativité des “nerds” est sans limites, et tant mieux. Les gens bifurquent, divergent, la confrontation peut finir par une “guerre des nerds” lorsque les gens sont dans des extrêmes, mais on en a aussi besoin, même si parfois ça bloque les gens, empêche les conversations, et l’innovation.

Le plus important serait dès lors de faire confiance aux gens, de ne pas les « évangéliser » et de garder nos capacités d’étonnement  : beaucoup de gens ne s’impliqueront pas s’ils sentent qu’ils sont obligés d’agir de telle ou telle sorte, mais déborderont, a contrario, de créativité, si on les laisse, si on les pousse, à innover, sans les juger.

Comme le résumait récemment Philippe Langlois, du /tmp/lab, organisateur du Hacker Space Festival (dont la seconde édition se tiendra du 26 au 30 juin), le véritable enjeu, pour les hackers, n’est pas de trouver « LA » solution au problème qui leur est posée, mais d’en trouver 100…

Un Medialab pour expérimenter, IRL, l’interactivité

Signe de la vitalité de cette culture du Do It Yourself (DIY, A faire soi-même), Wired rappelait récemment que l’on dénombrait à ce jour plus de 250 hacker spaces, du nom donné à ces lieux et groupes créés par des hackers, bidouilleurs, nerds et autres passionnés d’informatique et d’électronique afin de partager leurs savoir-faire et connaissances, de mettre à disposition outils et méthodologies, et ainsi faciliter l’innovation et la réappropriation du volet « matériel » des nouvelles technologies, prolongeant en cela l’esprit qui a prévalu au développement des logiciels libres.

Marcos Garcia, du Medialab-Prado, un programme madrilène à l’intersection des arts, des technologies, des sciences et de la société, revint ainsi, à Lift, sur les possibilités offertes par l’innovation technologique dès lors qu’elle croise également l’innovation sociale.

Interactivos ?, un projet hybride mixant atelier de production et conférences, et débouchant sur une exposition, réunit ainsi, à intervalles réguliers, une cinquantaine d’informaticiens, designers, artistes, architectes, artistes, chercheurs, issus de différentes disciplines, cultures, pays, placés en immersion pendant deux semaines dans un laboratoire ouvert, avec un projet commun, en les incitant à partager, collaborer, innover, improviser, bifurquer…

Son objectif  : expérimenter les potentialités créatives des nouvelles technologies (tant logicielles que matérielles, et électroniques), développer des processus d’innovation et de production plus participatifs et ouverts, et créer des communautés dont le maître mot serait l’interactivité.

Les participants y sont d’abord et avant tout perçus comme des collaborateurs, et pas seulement des utilisateurs, et il ne s’agit pas tant de fournir du contenu que d’échanger des connaissances, idées et compétences. A la manière de ce qui se fait avec les logiciels libres, le processus est ouvert dès le départ, et la documentation partagée.

Différence notable  : les participants sont réunis physiquement, ce qui est très important, souligne Marcos Garcia, car ils ont aussi une vie sociale et des activités sortant du cadre de leur projet de collaboration. Ce pour quoi, également, des médiateurs culturels interviennent à toutes les étapes pour les accompagner, tant socialement qu’au niveau des processus de collaboration, et faire le lien entre toutes ces (fortes) individualités.

Quant au “ ?” inscrit tant dans le nom Interactivos ? que sur le mur du Medialab, il vise à rappeler aux participants que l’objectif est également de se demander ce que signifie cette interactivité, entre le dehors et le dedans, les collaborateurs et les personnes extérieures, les disciplines, réseaux, technologies…, mais aussi parce qu’ils sont poussés à diverger, improviser, et se réapproprier le projet initié.

Innover avec les non-innovateurs

Une chose est de regarder comment « nerds » et hackers innovent, ou de les pousser à innover, une autre est d’y parvenir avec ceux qui, a priori, n’y connaissent rien, ne s’y intéressent pas, n’en ont ni les outils, ni les moyens… Et c’était tout l’enjeu de la présentation de Catherine Fieschi, qui s’intéresse depuis des années au fait que la maîtrise des nouvelles technologies peut changer, et améliorer, la vie des gens, et leur environnement.

Après avoir dirigé Demos, think tank britannique spécialisé dans l’innovation sociale, elle travaille aujourd’hui au Counterpoint, le think tank du British Council, une institution créée il y a tout juste 75 ans, forte de 7000 personnes et présente dans 110 pays, et qu’elle essaie également de faire bouger de l’intérieur.

Catherine Fieschi à Lift France 09
Catherine Fieschi à Lift France 09, par Laurent Neyssensas.

Consciente de travailler “avec des gens qui ne sont pas particulièrement fans d’innovation”, elle ne cache pas que, et au sein même de son institution, “il y a des résistances, ou plutôt des réticences, de la méfiance, de la suspicion, parce que les nouvelles technologies engendrent de nouvelles hiérarchies”, et beaucoup de clichés.

Ainsi, il est important de casser le mythe de la complexité, celui du coût et de l’accessibilité, aussi  : trop de gens pensent que l’utilisation de l’internet serait une lubie de “”nerds asociaux et friqués, omettant le développement fulgurant des téléphones portables dans les pays émergents (voir Les pays pauvres réinventent le SMS, et l’avenir des mobiles), ou encore les nombreux exemples d’appropriation du réseau par des gens que, a priori, on imagine exclu de ce type de réseaux et de technologies (voir Dans la rue et sur Facebook  : sans-abri mais branché sur le Web).

Le British Council part d’un principe  : on vit mieux en communauté, et encore mieux quand on la fait évoluer. Et pour cela, il utilise la langue, l’art, pour créer des réseaux entre les gens qui, sinon, n’existeraient pas  : “Nous commençons tous à voir ce qui se passe dans les bidonvilles comme de formidables laboratoires d’innovation”.

Catherine Fieschi cite ainsi ces mamies britanniques qui racontent des histoires, via Skype, à des enfants de bidonvilles indiens. Non seulement l’accent british recommence à y être entendu, et les enfants bénéficient d’un soutien scolaire, et d’une ouverture au monde, qu’ils n’auraient jamais pu avoir sans l’internet, mais les mamies britanniques, de leur côté, apprennent et reçoivent elles aussi énormément de ce partage.

Evoquant également une association qui, en Argentine, contribue à l’amélioration de la vie démocratique, via des prises de parole blogguées, ou encore ce réseau de chercheurs arabes qui parvient à sortir des carcans qui sont notamment imposées aux femmes de certains pays musulmans, Catherine Fieschi souligne que ces expériences ont toutes en commun d’être utiles, de proposer une expérience partagée dans l’espace et dans le temps, d’améliorer la vie des gens, et de les “reconnecter” à la vie de la cité.

Nous nous changeons également nous-mêmes, et encourageons d’autres à changer pour nous changer nous-mêmes, afin de développer notre propre confiance”. Car pour beaucoup, notamment dans les pays développés, le problème est aussi de parvenir à faire confiance aux autres, à ceux qu’on ne voit pas forcément, qui sont de l’autre côté du monde… ou de l’écran.

Ou comment, paradoxalement, le problème de l’innovation sociale est peut-être moins du côté des gens que l’on invite à innover que de ceux qui en auraient les moyens, qui pourraient les aider, mais qui n’en voient pas l’utilité.

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1 commentaire

  1. Je suis très content que tu es choisis des images de mon lifeblog pour illustrer cet article car l’intervention de Douglas Repetto et celle de Marcos Garcia, ont été pour moi de grands moments …comme toute cette journée qui était en résonance parfaite avec notre pratique quotidienne et nos aspirations futures.thks

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