Rallumons les téléphones mobiles dans les classes !

Par Hubert Guillaud le 02/09/09 | 17 commentaires | 6,045 lectures | Impression

Teacher Wait ! par TheDTQEt si à l’école, on arrêtait de considérer les téléphones mobiles comme des outils de distraction, et qu’on les utilisait enfin comme des machines pour apprendre ? Et si on arrêtait de penser qu’ils sont une arme de guerre entre élèves et professeurs, entre la vie sociale et les cours ?

Bien qu’ils soient devenus de véritables ordinateurs personnels, le bannissement des téléphones mobiles à l’école ne cesse de s’étendre, parce que “leur utilisation dérange les cours, parce qu’ils distraient les élèves, parce qu’ils peuvent être utilisés pour tricher et qu’ils n’apportent aucune valeur éducative”rapporte Juliette LaMontagne pour le Design Observer Group. Mais les écoles n’ont pas fondé leurs politiques sur des données statistiques, pas plus qu’elles n’ont considéré en profondeur le potentiel que représenterait l’usage de mobiles en classe, renchérit Toni Twiss, directrice d’une section d’apprentissage électronique dans une école d’Hamilton en Nouvelle-Zélande. “Il semble quelque peu ironique que les écoles essaient de trouver des fonds supplémentaires pour augmenter l’accès des étudiants et des enseignants aux TIC, alors que l’outil que beaucoup d’étudiants ont déjà dans leurs poches est négligé et que son utilisation a été énergiquement niée par des politiques scolaires restrictives.”

Pourtant, il y a quelques semaines, le secrétaire américain à l’éducation, Arne Duncan a souligné qu’il fallait trouver des moyens pour utiliser les téléphones pour délivrer des cours et améliorer l’apprentissage. D’autant qu’ils sont plus accessibles et moins chers que les ordinateurs et que les élèves en sont massivement équipés. Sans compter, comme le souligne la spécialiste en technologies éducatives mobiles, Liz Kolb auteure de Toys to Tools: Connecting Student Cell Phones to Education (Des jouets aux outils : connecter les téléphones des étudiants à l’éducation), que les professeurs ont toujours eu besoin d’utiliser les technologies qui sont disponibles.

Oui, insiste Juliette LaMontagne chercheuse et enseignante pour le réseau d’écoles internationales de l’Asia Society à New York, qui a notamment bénéficié du programme d’apprentissage de Google dédié aux enseignants, mais le taux d’équipement n’est pas un argument suffisant en faveur de l’utilisation du mobile à l’école… “Les objectifs pédagogiques sont toujours notre première préoccupation et la technologie, quelle que soit sa forme, reste un outil pour nous aider à atteindre ces objectifs.” Le réseau d’école de l’Asia Society auquel elle participe travaille par exemple à l’intégration de services mobiles lors de déplacements extérieurs des élèves et pousse les étudiants à être producteurs de connaissances pour leurs camarades, tout en développant la critique et l’esprit de collaboration. “Comme éducateurs, nous devons tirer parti de l’attrait des étudiants pour leurs mobiles pour transformer leurs réseaux de communication en réseaux d’apprentissage : il y a une richesse inexploitée pour développer le potentiel d’apprentissage dans des messages textes apparemment ineptes, comme ceux de Twitter”, explique-t-elle en faisant référence à la polémique de l’été autour de la vacuité des messages que l’on trouve sur Twitter que soulignait l’étude de PeerAnalytics expliquant que 40% des gazouillis ne contiennent aucune information “utile”. Or comme l’explique la chercheuse danah boyd, l’essentiel de nos conversations est composé d’informations inutiles pour tout autres que ceux auxquelles elles s’adressent… On parle pour ne rien dire, c’est la fonction phatique des sites sociaux. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas utiliser ces mêmes outils pour construire des apprentissages : que cela ne vous empêche pas d’utiliser Twitter en salle de classe par exemple, comme le suggère ces 12 activités imaginées par David R. Wetzel.

“Aidons les élèves à percevoir leurs outils mobiles comme des portails de l’apprentissage”

“Si nous réussissons à faciliter cette transformation, alors nous pouvons créer une culture d’apprentissage permanent où les élèves ne feront aucune différence entre des environnements d’apprentissage formels et informels, apprenant où et quand il sont curieux”, insiste Juliette LaMontagne.

Pour Toni Twiss, l’utilisation de ces nouveaux outils pose de nombreux problèmes bien sûr, mais libère aussi de nombreux potentiels, comme celui de réunir des expériences d’apprentissage dans et hors la salle de classe. Cela a d’ailleurs été le coeur de ses recherches jusqu’à présent : quel est l’impact de cet accès permanent à l’information ? Comme le dit David Warlick, un autre spécialiste de ces questions : “Comment nos examens doivent-ils évoluer à l’heure où les élèves arrivent avec Google dans leurs poches ?”

Via leurs téléphones mobiles, les élèves constatent d’un coup que les sites internet ne sont pas bloqués par les outils de filtrage mis en place par le système scolaire, explique encore Tony Twiss. Plutôt que de délivrer de l’information, les enseignants doivent aider les étudiants à apprendre à critiquer et exploiter les informations auxquelles ils accèdent. “Un grand nombre d’étudiants impliqués dans les recherches que j’ai menées ont montré un manque de compréhension de maîtrise de l’information et des compétences générales nécessaires pour accéder au Web”, rappelle Tony Twiss critiquant le concept de natifs du numérique cher à Marc Prensky.

Bien sûr, cet objectif n’est pas si simple. Le manque d’uniformité et d’interopérabilité entre les appareils, la petite taille des écrans, le style de communication souvent nécessairement tronqué sont de réelles difficultés – et ce ne sont pas les seules. Le téléphone mobile reste un outil de consultation personnel, il est encore souvent difficile de l’utiliser en groupe ou de manière contributive, même s’il interagit de mieux en mieux avec d’autres supports. Nous ne devons pas céder à une interprétation trop rapide, estime Juliette LaMontagne. Nous avons besoin d’établir des normes de comportement bien sûr, mais ne nous arrêtons pas à cela : “aidons les élèves à percevoir leurs outils mobiles comme des portails de l’apprentissage”.

Via Putting People First.
Image : CC Teacher Wait ! par The DTQ.

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Rétroliens

  1. Bibliobsession » De l’importance des pratiques de non-lectures des bibliothécaires
  2. PiNG » Blog Archive » mobile

15 commentaires

  1. Cette question prend de l’importance d’autant plus que les “terminaux mobiles” que sont devenus les téléphones portables ouvre de nouvelles potentialités.
    J’ai commis deux textes à ce propos :
    en mars 2009
    http://www.brunodevauchelle.com/blog/?p=317
    en juin 2009
    http://www.brunodevauchelle.com/blog/?p=356

    En tant que formateur d’enseignant j’observe de plus en plus l’extension progressive de l’usage des ordinateurs pendant la formation et petit à petit l’arrivée des smartphones comme auxiliaires, même pour les enseignants qui apprennent

    Bruno Devauchelle

  2. par Laurent Deschryver

    Il y a quand même un paramètre que vous semblez quelque peu passer sous silence : le prix prohibitif des abonnements de téléphonie mobile. En Belgique, par exemple, les tarifs pratiqués sont exhorbitants ! Faudra-t-il un jour payer (cher) pour suivre certains cours ?

    Je rebondis également sur votre remarque : « …les écoles n’ont pas fondé leurs politiques sur des données statistiques, pas plus qu’elles n’ont considéré en profondeur le potentiel… » Cela ne change rien aux faits constatés au quotidien par les enseignants. Pas besoin d’études approfondies pour valider ces tristes bilans : les jeunes ont beaucoup de mal à se concentrer et la présence des GSM en classe ne fait qu’agraver cette situation.

    Loin de moi l’idée de bannir l’utilisation du GSM dans les pratiques pédagogiques futures. Mais à condition que cela reste dans une philosophie d’enseignement (aussi) gratuit (que possible) pour tous.

  3. A regarder le développement des politiques d’équipement en milieu scolaire, il est probable que les terminaux mobiles équipés de fonctions mixtes téléphoniques et informatiques feront rapidement leur entrée dans les classes. L’équipement de classes de langues en ipod connectables par wifi est un premier pas, le deuxième ne devrait pas être long à franchir. La question des abonnements pourrait être réduite en classe avec le wifi qui est de plus en plus souvent disponible dans les lieux de scolarisation.

  4. par Laurent Deschryver

    Au risque de paraîte rétrograde, je ne suis pas (pour l’instant) partisan du wi-fi au vu des résultats de l’étude européenne REFLEX menée par le professeur Franz Adelkofer. N’oublions (surtout) pas l’aspect sanitaire de cette approche.

  5. par Clochix

    L’idée est alléchante, mais il faudrait d’abord faire tomber trois barrières à ce jour rédhibitoires:
    - le coût des terminaux et des abonnements, particulièrement discriminant aujourd’hui;
    - la qualité de l’accès au réseau : comme ne cesse de le répéter par exemple Benjamin Bayard, la majorité des offres actuelles ne permettent pas d’accéder à internet, mais à un petit sous-ensemble très balisé et surveillé;
    - les terminaux qui pour l’instant enferment les utilisateurs dans une position de consommateurs de service;

    L’éducation est émancipatrice, l’état de l’accès à internet via les téléphones mobiles concourt pour l’instant surtout à manufacturer de simples consommateurs.

  6. J’entends bien vos critiques, je ne suis pas sûr qu’elles soient rédhibitoires, car faut-il le rappeler, les élèves sont massivement équipés -oui, beaucoup moins avec des téléphones permettant des accès internet illimités, mais pour combien de temps (et puis on peut faire autre chose que de l’accès internet) ?

    Tout l’enjeu que pointent ces pédagogues repose justement sur la nécessité de sortir les jeunes de ces positions de consommateurs en utilisant leur outil favori. Et surtout, d’essayer de s’extraire du bannissement pour proposer d’autres pistes (sans pour autant n’utiliser que cet outil, bien sûr).

  7. par clement

    Article très intéressant, je relève deux points:
    1. « …les écoles n’ont pas fondé leurs politiques sur des données statistiques, pas plus qu’elles n’ont considéré en profondeur le potentiel… » malheureusement le nombre d’études disponibles et suivant une véritable procédure “scientifique” n’est pas suffisant pour affirmer que le portable en classe est efficace (ou pas).
    2. Au delà des arguments de coûts est ce que le format “téléphone portable” est vraiment pertinent et utilisable pour l’éducation en classe? Comme pour les 12 exemples d’utilisation de twitter en classe, je vois mal un professeur mener un sondage avec 30 élèves utilisant twitter durant le débat!
    Autant en complément des cours je le conçois bien autant dans les salles de classes cela me parait plus utopique. (Je dis ça d’autant plus que je suis un convaincu des nouvelles technos pr l’éducation)

  8. par JM Salaun

    Bonjour Hubert,

    Je pense que l’on confond souvent deux choses : la potentialité de l’outil pour l’apprentissage, et là je suis d’accord avec ce qui est dit ; la concurrence sur l’attention, et là il y a vraiment un problème car l’apprentissage nécessite de l’attention et que justement les industries du web font commerce de l’attention.

    Une première discussion à l’EBSI est arrivé à la conclusion sur la base de l’expérience des profs qu’en situation de classe, nous n’avions pas d’alternative entre séparer clairement les moments connectés où les étudiants peuvent utiliser les potentialités du réseau et les moments où l’attention doit se porter sur ce qui se passe en classe. Sinon cela parait difficilement gérable.
    Mais nous avons prévu un séminaire pour en discuter

  9. par Delaney

    intéressant mais comment croiser cela avec le problème d’exposition aux ondes ?

  10. @Jean-Michel. Oui, cette séparation me paraît assez logique, même si la connexion peut aussi servir à la concentration. Twitter/bloguer un cours ou une conférence par exemple, est un très bon exemple d’aide à la focalisation pour celui qui a cette mission… On devient d’autant plus attentif qu’on a une mission de diffusion.

    Mais Howard Rheingold fait le même constat que vous : le plus important est certainement d’utiliser la plasticité de notre attention, pour passer d’un outil l’autre, d’une séquence l’autre.

    J’ai l’impression que quand on parle d’attention ou de concentration, on parle de nombreuses choses différentes. C’est indéniablement ce mot qu’il faut creuser aujourd’hui. L’économie de l’attention, les effets cognitifs, la focalisation, la concentration… Cet univers là est plus complexe qu’on ne le résume.

  11. Abhijit Kadle va encore plus loin : “tous les processus d’apprentissage peuvent être soutenus par les téléphones mobiles.”

    En Afrique du Sud, des enseignants utilisent la plateforme logicielle de SMS gratuit Mixit pour développer des manuels et des QCM pour les élèves rapporte IOLTechnology

    C’est d’ailleurs le programme du prochain colloque de l’Open Université hollandaise.

    Via Experientia, qui pointe encore quelques autres sources.

  12. par michel selme

    Cet article meriterait d’être restreint à la seule analyse du cas des étudiants (post Bac).

    La question peut-elle se poser pour des 6eme, voire même maintenant des écoliers du primaire. Restons honnête avec nous même, l’utilisation des portables par les moins de 16 ans est à 98 % totalement futile.

    Accepter que les cours des maitres et professeurs soient interrompus par des appels ou receptions de SMS revient à dire que nous acceptons que notre système éducatif soit moins prioritaire que la futilité des appels.
    petit calcul mathématique : 30 élèves par classe, 1 appel par élève par cours, ça fait une distraction pour l’ensemble de la classe toute les 1 minute 30 secondes.

    autre approche : acceptez-vous que dans le milieu professionnel vos collaborateurs soient pendus à leur portable pendant les horaires de travail ? si non, alors vous avez la réponse pour les portables à l’école

  13. @Michel : L’idée que défend ces professeurs n’est pas que les cours soient interrompus par des appels téléphoniques, mais d’essayer d’imaginer ce qu’on pourrait faire en classe avec des téléphones mobiles (ça ne veut pas dire les utiliser tout le temps non plus…). Mieux, qu’il faut leur apprendre qu’il y a d’autres utilisations de leur mobiles que celles qu’ils en font.

    Mais sinon, tous mes collègues sont pendus à leur portable (et en plus ils se mettent à surfer sur le net avec) et cela fait parti de leur travail ;-) .

  14. Sur Slate.fr, le chercheur américain Nicholas Bramble explique pourquoi les écoles ne doivent plus bloquer l’accès aux sites sociaux :

    “fermer la porte de la salle de classe aux médias sociaux ne fera que rendre plus vide de sens le monde virtuel. Il y a 100 ans déjà, John Dewey avait prévenu que quand les enseignants supprimaient les sujets naturels d’intérêt des enfants dans la salle de classe, ils «remplaçaient l’enfant par l’adulte, et ainsi affaiblissaient la curiosité et la vivacité intellectuelles, supprimant l’initiative et tuant l’intérêt». En interdisant les réseaux sociaux à l’école, les enseignants et les directeurs font exactement la même erreur. Ils devraient plutôt s’attacher à rencontrer les jeunes là où ils vivent: sur le web.”

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