Comment l’internet transforme-t-il la façon dont on pense ? (3/5) : en modifiant notre rapport au monde réel

Par le 11/02/10 | 3 commentaires | 5,377 lectures | Impression

“Comment l’internet transforme-t-il la façon dont vous pensez ?”, telle était la grande question annuelle posée par la revue The Edge à quelque 170 experts, scientifiques, artistes et penseurs. Difficile d’en faire une synthèse, tant les contributions sont multiples et variées et souvent passionnantes. Que les répondants soient fans ou critiques de la révolution des technologies de l’information, en tout cas, il est clair qu’internet ne laisse personne indifférent.

L’internet change la façon dont on vit l’expérience

Pour les artistes Eric Fischl et April Gornik, l’internet a changé la façon dont ils posent leur regard sur le monde. “Pour des artistes, la vue est essentielle à la pensée. Elle organise l’information et permet de développer des pensées et des sentiments. La vue c’est la manière dont on se connecte.” Pour eux, le changement repose surtout sur les images et l’information visuelle ou plus précisément sur la perte de différenciation entre les matériaux et le processus : toutes les informations d’ordres visuelles, quelles qu’elles soient, se ressemblent. L’information visuelle se base désormais sur des images isolées qui créent une fausse illusion de la connaissance et de l’expérience.

“Comme le montrait John Berger, la nature de la photographie est un objet de mémoire qui nous permet d’oublier. Peut-être peut-on dire quelque chose de similaire à propos de l’internet. En ce qui concerne l’art, l’internet étend le réseau de reproduction qui remplace la façon dont on fait l’expérience de quelque chose. Il remplace l’expérience par le fac-similé.”

Le jugement de Brian Eno, le producteur, est assez proche. “Je note que l’idée de l’expert a changé. Un expert a longtemps été quelqu’un qui avait accès à certaines informations. Désormais, depuis que tant d’information est disponible à tous, l’expert est devenu quelqu’un doté d’un meilleur sens d’interprétation. Le jugement a remplacé l’accès.” Pour lui également, l’internet a transformé notre rapport à l’expérience authentique (l’expérience singulière dont on profite sans médiation). “Je remarque que plus d’attention est donnée par les créateurs aux aspects de leurs travaux qui ne peuvent pas être dupliqués. L’authentique a remplacé le reproductible.”

Pour Linda Stone : “Plus je l’ai appréciée et connue, plus évident a été le contraste, plus intense a été la tension entre la vie physique et la vie virtuelle. L’internet m’a volé mon corps qui est devenu une forme inerte courbée devant un écran lumineux. Mes sens s’engourdissaient à mesure que mon esprit avide fusionnait avec le cerveau global”. Un contraste qui a ramené Linda Stone à mieux apprécier les plaisirs du monde physique. “Je passe maintenant avec plus de détermination entre chacun de ces mondes, choisissant l’un, puis l’autre, ne cédant à aucun.”

Le pouvoir de la conversation

Pour la philosophe Gloria Origgi (blog), chercheuse à l’Institut Nicod à Paris : l’internet révèle le pouvoir de la conversation, à l’image de ces innombrables échanges par mails qui ont envahi nos existences. L’occasion pour la philosophe de rappeler combien le dialogue permet de penser et construire des connaissances. “Quelle est la différence entre l’état contemplatif que nous avons devant une page blanche et les échanges excités que nous avons par l’intermédiaire de Gmail ou Skype avec un collègue qui vit dans une autre partie du monde ?” Très peu, répond la chercheuse. Les articles et les livres que l’on publie sont des conversations au ralenti. “L’internet nous permet de penser et d’écrire d’une manière beaucoup plus naturelle que celle imposée par la tradition de la culture de l’écrit : la dimension dialogique de notre réflexion est maintenant renforcée par des échanges continus et liquides”. Reste que nous avons souvent le sentiment, coupable, de gaspiller notre temps dans ces échanges, sauf à nous “engager dans des conversations intéressantes et bien articulées”. C’est à nous de faire un usage responsable de nos compétences en conversation. “Je vois cela comme une amélioration de notre façon d’extérioriser notre façon de penser : une façon beaucoup plus naturelle d’être intelligent dans un monde social.”

Pour Yochaï Benkler, professeur à Harvard et auteur de la Puissance des réseaux, le rôle de la conversation est essentiel. A priori, s’interroge le savant, l’internet n’a pas changé la manière dont notre cerveau accomplit certaines opérations. Mais en sommes-nous bien sûr ? Peut-être utilisons-nous moins des processus impliqués dans la mémoire à long terme ou ceux utilisés dans les routines quotidiennes, qui longtemps nous ont permis de mémoriser le savoir…

Mais n’étant pas un spécialiste du cerveau, Benkler préfère de beaucoup regarder “comment l’internet change la façon dont on pense le monde”. Et là, force est de constater que l’internet, en nous connectant plus facilement à plus de personnes, permet d’accéder à de nouveaux niveaux de proximité ou d’éloignement selon des critères géographiques, sociaux, organisationnels ou institutionnels. Internet ajoute à cette transformation sociale un contexte “qui capte la transcription d’un très grand nombre de nos conversations”, les rendant plus lisibles qu’elles ne l’étaient par le passé. Si nous interprétons la pensée comme un processus plus dialogique et dialectique que le cogito de Descartes, l’internet permet de nous parler en nous éloignant des cercles sociaux, géographiques et organisationnels qui pesaient sur nous et nous brancher sur de tout autres conversations que celles auxquelles on pouvait accéder jusqu’alors.

“Penser avec ces nouvelles capacités nécessite à la fois un nouveau type d’ouverture d’esprit, et une nouvelle forme de scepticisme”, conclut-il. L’internet exige donc que nous prenions la posture du savant, celle du journaliste d’investigation et celle du critique des médias.

Mondialisation intellectuelle

Pour le neuroscientifique français, Stanislas Dehaene, auteur des Neurones de la lecture, l’internet est en train de révolutionner notre accès au savoir et plus encore notre notion du temps. Avec l’internet, les questions que pose le chercheur à ses collègues à l’autre bout du monde trouvent leurs réponses pendant la nuit, alors qu’il aurait fallu attendre plusieurs semaines auparavant. Ces projets qui ne dorment jamais ne sont pas rares, ils existent déjà : ils s’appellent Linux, Wikipédia, OLPC… Mais ce nouveau cycle temporel a sa contrepartie. C’est le turc mécanique d’Amazon, ces “tâches d’intelligences humaines”, cet outsourcing qui n’apporte ni avantage, ni contrat, ni garantie à ceux qui y souscrivent. C’est le côté obscur de la mondialisation intellectuelle rendue possible par l’internet.

Pour Barry C. Smith, directeur de l’Institut de l’école de philosophie de l’université de Londres, internet est ambivalent. “Le privé est désormais public, le local global, l’information est devenue un divertissement, les consommateurs des producteurs, tout le monde est devenu expert”… Mais qu’ont apporté tous ces changements ? L’internet ne s’est pas développé hors le monde réel : il en consomme les ressources et en hérite des vices. On y trouve à la fois le bon, le fade, l’important, le trivial, le fascinant comme le repoussant. Face à l’accélération et l’explosion de l’information, notre désir de connaissance et notre soif à ne rien manquer nous poussent à grappiller “un petit peu de tout et à chercher des contenus prédigérés, concis, formatés provenant de sources fiables. Mes habitudes de lecture ont changé me rendant attentif à la forme de l’information. Il est devenu nécessaire de consommer des milliers de résumés de revues scientifiques, de faire sa propre recherche rapide pour scanner ce qui devrait être lu en détail. On se met à débattre au niveau des résumés. (…) Le vrai travail se faire ailleurs.” Il y a un danger à penser que ce qui n’apporte pas de résultat à une requête sur l’internet n’existe pas, conclut le philosophe.

Hubert Guillaud

Dossier “Comment l’internet transforme-t-il la façon dont on pense ?” :

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3 commentaires

  1. par Sirius_38

    Est ce que le mot “déterminisme technique” vous dit quelque chose ? Si la réponse est non, vous devriez vous y intéresser, vous découvririez que votre article en est une parfaite illustration. L’Internet n’est qu’une technique, qui ne peut changer d’elle-même les comportements sociaux de ses utilisateurs. La sociologie des usages nous apprend d’ailleurs que nos usages ne sont pas “révolutionnés” par une techniques, mais ne sont qu’un adaptation des usages préexistants.

    Alors, quand, en plus, on lit que “Le privé est désormais public, le local global, l’information est devenue un divertissement, les consommateurs des producteurs, tout le monde est devenu expert”… Messieurs les philosophes (si éminents qu’ils soient), laissez les analyses des outils de communication aux chercheurs en communication. Ou tout du moins lisez leurs études, vous éviterez probablement de tomber dans de si gros pièges…

    Non, la “révolution des technologies” n’est pas une réalité, juste un raccourci rapide et inexacte sur des évolutions et des usages, raccourci qui fait, certes, vendre du papier…

  2. Cet article a été repris par LeMonde.fr.

  3. @Sirius : en même temps le glocalisme et autres “société de l’info”sont produits par quelques chercheurs en info-com worldwilde reprenant les cultural studies en pleine impasse dans les années 1990 et en plein délire post-moderniste (notion aussi creuse que leurs analyses de terrain et leur retrait des problèmes politiques). :p

    Pour la dichotomie public-privé, faux débat mais tellement prolifique, ça vient plus des sociologues (sennett, habermass, giddens, et autres), qui à défaut d’adapter leur schèmes cognitifs tentent de faire entrer le réel et le déforment :) un classique d’une approche en terme de reproduction des méthodes techniques d’analyse

    par contre pour ce qui est de vendre, oui! du papier et des technos.