Comment l’internet transforme-t-il la façon dont on pense ? (4/5) : l’internet n’a-t-il rien changé ?

Par le 12/02/10 | 1 commentaire | 4,570 lectures | Impression

“Comment l’internet transforme-t-il la façon dont vous pensez ?”, telle était la grande question annuelle posée par la revue The Edge à quelque 170 experts, scientifiques, artistes et penseurs. Difficile d’en faire une synthèse, tant les contributions sont multiples et variées et souvent passionnantes. Que les répondants soient fans ou critiques de la révolution des technologies de l’information, en tout cas, il est clair qu’internet ne laisse personne indifférent.

Internet n’a rien changé !

Tous les experts interrogés par The Edge ne sont pas des techno-enthousiastes. Pour Ian Wilmut, directeur du Centre de médecine regénérative de l’université d’Edinburgh et auteur de Après Dolly : “l’usage d’internet n’a pas changé la façon dont je pense, mais il m’a permis d’accéder facilement et immédiatement à une extraordinaire diversité d’idées et d’information.” Reste que ce n’est qu’une extension de l’information telle qu’on la trouvait déjà sur les premières tablettes d’argiles, estime le biologiste.

Pour Nicholas A. Christakis (page personnelle), médecin et spécialiste en sciences sociales, professeur au Département de sociologie de l’université d’Harvard, auteur de Connected, les nouvelles techniques d’augmentation cognitives, matérielles ou logicielles, internes ou externes à notre corps, ne changent pas plus notre esprit que les techniques plus anciennes. Aucune ne modifie le cerveau, estime le chercheur. Même si les types plus complexes de logiciels externes, qui ont tendance à associer communication et interaction, sont plus spécifiquement sociaux, l’internet n’est pas différent des autres technologies d’amélioration du cerveau comme les livres ou la téléphonie. Il serait plus exact d’affirmer que “notre réflexion a donné naissance à l’internet et que l’internet a donné naissance à notre réflexion.”
“J’ai appris la géométrie, le calcul et les mathématiques à l’école d’une manière qui aurait sans doute étonné des mathématiciens des siècles passés. Mais comme bien d’autres étudiants, j’ai fait ceci avec le même cerveau que celui que nous avons depuis des millénaires. Les maths ont certainement influencé la façon dont je pense le monde, mais ont-ils changé ma façon de penser ? Ont-ils changé mon cerveau ? La réponse me semble en grande partie non “

L’intelligence de notre cerveau a évolué en réponse aux exigences de la complexité sociale, affirme l’auteur en reprenant “l’hypothèse du cerveau social”. Selon lui, “le fait que la taille effective d’un groupe humain (comme les unités militaires) n’ati pas significativement changé, malgré les progrès de nos technologies de communication, donne à penser que ce n’est pas la technologie qui est essentielle à notre performance”. Au contraire, estime-t-il. Le facteur essentiel repose plutôt sur la capacité de l’esprit humain à former des cartes mentales pour comprendre les relations. Et de ce côté-là, l’internet n’a pas changé la capacité de notre cerveau à se représenter le monde qui l’entoure. “Nous sommes la même espèce, après l’internet comme avant (…) l’internet ne change pas la réalité fondamentale de ma pensée, pas plus qu’il ne change notre propension fondamentale à la violence ou notre capacité innée à l’amour”.

L’internet peut tout changer

L’internet est devenu un usage majoritaire dans le monde développé depuis moins d’une décennie, mais nous pouvons déjà en saisir quelques avantages caractéristiques (il a considérablement amélioré l’accès à l’information, a permis la collaboration à très grande échelle…) et autant d’inconvénients (distractions constantes…). “Nous vivons, pour notre malheur, la plus grande augmentation de la capacité expressive de l’histoire de l’homme. Ce qui était rare et précieux avant a cessé de l’être”, explique le professeur Clay Shirky (site), auteur de Here come Everybody. Et d’insister sur le choc de l’inclusion où les professionnels des médias cèdent la place à la participation de deux milliards d’amateurs, ce qui a bien sûr pour conséquence de faire baisser la qualité moyenne de la pensée publique.

Pourtant, ce n’est peut-être pas ce constat qui est important, estime-t-il. Il est trop tôt pour répondre à la question, parce que les changements profonds ne seront manifestes que lorsque les nouvelles formes culturelles rendues possibles par la technologie seront assimilées. L’effet principal de l’internet sur notre façon de penser est difficile à révéler quand il affecte le milieu culturel de la pensée – via un moyen de partage bon marché instantané et global -, et pas seulement le comportement des utilisateurs. L’internet pourrait bien devenir un collège invisible, pour faire référence à cette société de savant qui aurait inventé aux temps modernes la méthode scientifique par l’échange et la validation entre les pairs. Il pourrait permettre à chacun d’accéder à un matériel éducatif minimum dans un océan de narcissisme et d’obsessions sociales. Mais pour cela, il faudra que nous adoptions des normes de partage ouvertes et un fonctionnement participatif, dans un monde où l’éditorialisation est devenue la nouvelle littéracie, c’est-à-dire la nouvelle compétence à acquérir.

Pour le célèbre biologiste évolutionniste, Richard Dawkins, “le web est une œuvre de génie, l’une des réalisations les plus élevées de l’espèce humaine, dont la qualité la plus remarquable est qu’il n’a pas été construit par un génie individuel, comme Tim Berners-Lee, Steve Wozniak ou Alan Kay, ni par une entreprise comme Sony ou IBM, mais par une confédération anarchiste d’unités largement anonymes situées partout dans le monde.” Malgré les nombreux défauts qu’il constate également dans le fonctionnement d’internet, Dawkins veut rester optimiste, à l’image du projet Wikipédia, qui arrive le plus souvent à faire mouche dans la qualité de ses articles. La rapidité et l’ubiquité de l’internet contribuent au fait que nous devons être plus critiques qu’au temps des livres imprimés. “Nous pouvons espérer qu’un internet plus rapide, plus omniprésent et moins cher hâte la chute des ayatollahs, des mollahs, des papes, des télévangélistes et tous ceux qui exercent le pouvoir grâce au contrôle des esprits crédules. Peut-être que Tim Berners-Lee, un jour, gagnera le prix Nobel de la Paix, allez savoir ?”

Hubert Guillaud

Dossier “Comment l’internet transforme-t-il la façon dont on pense ?” :

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