#pdlt : L’effondrement des modèles économiques complexes

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission. Désormais, vous la retrouverez toutes les semaines aussi sur InternetActu.net.

Clay Shirky est américain. Il est à la fois journaliste, écrivain et enseignant, il s’intéresse particulièrement aux interactions entre réseaux et culture. Il fait partie des gens qui sont très écoutés aux Etats-Unis et au-delà. Son dernier texte s’intitule « L’effondrement des modèles économiques complexes ».

Shirky raconte avoir donné il y a un an une conférence devant un parterre de décideurs de la télévision. Or, pour tous ces gens, la question n’était pas de savoir si internet allait porter atteinte à leur modèle économique, mais quand et comment. En fait, leur problème était simple : quand la vidéo en ligne générera-t-elle assez d’argent pour couvrir ses couts ?

Selon Shirky, il est très compliqué de répondre à cette question. Non seulement parce que la réponse risque de ne pas plaire à ceux qui la posent, mais aussi parce les prémisses de cette question sont, selon lui, plus importantes que la question elle-même.

Ces prémisses sont doubles. D’abord, les produits télévisuels sont fabriqués par des entreprises qui veulent faire du profit. Et il n’y a que deux moyens de faire du profit. Soit faire en sorte que les recettes deviennent supérieures aux dépenses. Soit baisser les dépenses pour qu’elles deviennent inférieures aux recettes. Voici pour la première prémisse. La seconde est qu’il est impossible pour une société qui fabrique des produits télévisuels de faire baisser les dépenses.

Et Shirky va s’employer à nous montrer pourquoi. Et il va le faire par un grand détour dont seuls les Américains sont capables, mais qui donne tout son sel à la manière dont, souvent, ils présentent leurs arguments.

collapseEn 1988, nous apprend Clay Shirky, Joseph Tainter a écrit un livre qui s’intitulait The Collapse of Complexe Societies (L’effondrement des sociétés complexes), livre dans lequel Tainter s’intéressait à plusieurs civilisations qui avaient atteint un haut degré de sophistication avant de s’effondrer brutalement : les Romains et les Mayas notamment. Ce que cherchait Tainter, c’était des causes communes à l’effondrement de ces civilisations très différentes les unes des autres. La conclusion à laquelle il est arrivé est la suivante : ces sociétés ne se sont pas effondrées malgré la sophistication à laquelle elles étaient arrivées, mais précisément à cause de cette sophistication. Voici comment Jospeh Tainter explique les choses : pour de multiples raisons, un groupe de personnes se trouve avec un surplus de ressources. La gestion de ce surplus rend les sociétés plus complexes : l’agriculture exige des compétences mathématiques, le stockage des céréales nécessite de nouvelles constructions, etc. Au début, la valeur marginale de cette complexité est positive chaque degré supplémentaire de complexité se rembourse, et même au-delà… mais le temps allant, la loi des rendements décroissants diminue la valeur marginale jusqu’à ce qu’elle disparaisse complètement. Et à partir de ce moment-là, tout degré de complexité supplémentaire est un coût pur.

L’addition des degrés de complexité dont la bureaucratie est un exemple finit par rendre une société si rigide que, quand survient une grosse crise, elle s’effondre. Evidemment, on peut se demander pourquoi ces sociétés, quand elles sont face à une situation de crise, ne font pas machine arrière, vers moins de complexité ? La réponse de Tainter est simplissime : si ces civilisations n’arrivent pas à aller vers moins de complexité, ce n’est pas parce qu’elles ne le veulent pas, c’est parce qu’elles ne peuvent pas. Dans de tels systèmes, il devient impossible de faire juste un peu plus simple. Même quand des ajustements raisonnables suffiraient, les élites – c’est-à-dire ceux qui profitent de la complexité -, ont tendance à résister à ces ajustements, jusqu’au moment où tout devient brusquement et dramatiquement plus simple, jusqu’au moment de l’effondrement.
Voilà le résumé de la thèse de Joseph Tainter. On est apparemment très loin de ce qui nous intéresse dans Place de la toile. En fait, pas du tout, Clay Shirky,- mais comment en douter ? – retombe sur ses pattes. Car ce modèle, celui des inconvénients de la complexité dans une situation de crise, est selon lui applicable à ce qui est en train d’arriver à certains modèles économiques qui sont défiés par l’écosystème du Web. Clay Shirky prend plusieurs exemples, j’en ai retenu un.

Au milieu des années 90, Shirky raconte avoir été appelé par des amis d’AT&T (la grande entreprise de télécommunication américaine), des amis qui voulaient le consulter à propos d’un marché naissant : celui de l’hébergement de sites internet. Ces gens voulaient absolument maintenir le fameux niveau 99,99 % de fiabilité qui a fait la marque de fabrique d’AT&T, mais ils ne voyaient pas comment c’était possible d’atteindre ce degré de fiabilité pour 20 dollars par mois, qui était le prix pratiqué à l’époque. S’ils avaient voulu le faire, ça leur aurait coûté beaucoup plus cher.

Shirky se souvient leur avoir expliqué l’absence de fiabilité des plates-formes d’hébergement qu’il utilisait et leur avoir fait comprendre, pour leur plus grand désarroi, qu’il n’était pas prêt à payer plus cher pour plus de fiabilité. La réponse de Shirky les avait laissés pantois. Parce que les gens d’AT&T avaient bien compris qu’il était impossible de fournir un service fiable pour 20 dollars par mois, mais en revanche, ce qu’ils ne comprenaient pas, – ce qu’ils étaient culturellement incapables de comprendre -, c’était que la solution industrielle à ce problème, dans le milieu des années 90, était de proposer pour cette somme un hébergement de mauvaise qualité. Bref, à la fin du coup du fil, il était clair qu’AT&T n’entrerait pas dans ce marché. Pas parce que la société ne le voulait pas, mais parce qu’elle ne le pouvait pas. AT&T s’était construit pendant un siècle sur la qualité du service, à tous les niveaux de l’entreprise. Et AT&T ne pourrait pas être bon sur un marché qui demandait les qualités exactement inverses de celles qui avaient assuré sa réussite sur d’autres marchés.

Selon Shirky, elle est bien là la réponse à donner aux dirigeants des chaînes de télé.
Un jour, les modes de production de la vidéo sur le net seront aussi complexes qu’ils le sont pour la télévision aujourd’hui, et des gens se feront sans doute beaucoup d’argent avec ça. Il est donc tentant, au moins pour ceux qui bénéficient de la complexité d’aujourd’hui, d’imaginer que si les choses étaient complexes auparavant et qu’elles redeviendront aussi complexes bientôt, il n’y a pas de raison d’aller vers plus de simplicité. Mais ça n’est pas comme ça que ça marche.

Clay Shirky rappelle un fait : la minute de vidéo la plus vue ces cinq dernières années est celle qui montre un bébé du nom de Charlie mordre le doigt de son frère. Elle a été vue par 174 millions de personnes, plus que le public réuni des émissions de téléréalité et du Superbowl.

Bien sûr, certaines vidéos tirent encore leur valeur de leur complexité, mais la logique de l’ancien écosystème médiatique, où une vidéo devait être complexe pour être une vidéo, cette logique est cassée. Des vidéos produites avec des moyens complexes et chers sont aujourd’hui en compétition avec des vidéos très peu chères et fabriquées avec des bouts de ficelle. « Charlie mord mon doigt », la vidéo dont il était question plus haut, a été fabriquée par des amateurs, en une seule prise, avec une caméra bon marché. Aucun professionnel n’a été impliqué dans la sélection, l’édition ou la distribution de cette vidéo. Pas un sou n’a circulé entre le créateur, l’hébergeur et les spectateurs. Un monde où ce genre de chose se produit est un monde où la complexité n’est ni une nécessité absolue, ni un avantage automatique.

D’où l’effondrement prévisible des entreprises pour lesquelles revenir à plus de simplicité est impossible. C’est-à-dire toutes les industries : celles de la musique, de la production audiovisuelle, pourquoi pas du livre, des télécommunications… Toutes ces industries ont parié sur la qualité, ont multiplié pour cela les intermédiaires et les degrés de complexité des modes de production, et sont aujourd’hui en concurrence directe avec le web, où les modes de production et les attentes obéissent à des lois tout autres. On peut s’en désoler. Mais Clay Shirky voit un avantage à cela. Quand l’écosystème ne récompense plus la complexité, une nouvelle population qui émerge : ce sont les gens qui arrivent à travailler de manière simple dans le présent, plutôt que ceux qui rentabilisaient le mieux les complexités du passé, qui feront l’avenir.

Xavier de la Porte

L’émission du 9 avril 2010 était consacrée aux thèmes des Data Center avec Hervé Lecrosnier, maître de conférence à l’université de Caen et Mathieu Chazelle, architecte, ainsi qu’au sujet du théâtre à l’heure du web avec Olivier Fournout, enseignant-chercheur à Télécom Paristech et Sara lascols, comédienne. Une émission à réécouter en différé ou en podcast sur le site de Place de la Toile.

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9 commentaires

  1. Dans un commentaire chez Virginie Clayssen, j’ai essayé de relativiser ce texte de Shirky : http://www.archicampus.net/wordpress/?p=698&cpage=1#comment-39534

    « Je trouve le texte de Shirky sur la complexité un peu *simpliste*.

    Il oppose ainsi la simplicité d’une video d’amateur sur Youtube avec la complexité de production d’une série à TV. De la même manière on pourrait rejouer cette analogie entre la simplicité de l’édition électronique et la complexité de celle de l’édition papier traditionnelle, etc.

    Or je crois qu’il n’en est rien. Pour rejoindre la thématique du billet de Virginie sur le Cloud : Youtube, son infrastructure, est tout sauf simple et pas cher.

    La vraie question qu’ignore étrangement Shirky c’est la distinction entre un modèle dissocié (d’un côté ceux qui produisent et de l’autre ceux qui consomment) et un modèle associé (producteur et consommateurs composent grâce à un système technique associé). Cela n’a rien à voir directement avec la complexité.

    De même, dire que les civilisations se sont effondrées parce qu’elles étaient trop sophistiquées et trop complexes est un peu court. C’est sûr que la tribu lambda ne s’est pas effondrée mais faut-il la prendre en exemple sachant qu’elle n’a jamais constituée de civilisation majeure et donc n’a pas souffert de complexité ? J’en doute.

    C’est un thème récurrent de la littérature du management d’insister sur la simplicité (”keep it simple and stupid”). Mais comme le souligne Alain, les notions de complexité et de simplicité sont loin d’être évidentes.

    Là ou il y a un enjeu, c’est quand un système propose une simplicité dans les mécanismes de contribution. Mais le système lui-même n’est pas pour autant “simple”. Dans le cloud computing, la complexité a été centralisé dans les data centers pour offrir un écosystème de contribution le plus simple possible (écrire, publier une vidéo, faire des messages de 140 caractères, etc.) mais le système technique, lui, n’a cessé de se complexifier. »

  2. On va me dire que je fais mon gauchiste. Mais la vision du monde que propose Joseph Tainter et que relaie Shirky, est une vision néo libérale de ce monde. chacun fait ce qu’il veut et respecte le moins de règles possible.

    Cette volonté de mettre de l’ordre dans le Chaos est une tendance naturelle de l’homme qui pense ainsi dépasser l’oubli qu’est la mort de nos esprits. Il n’a guère de sens et pourra de moins en moins s’appliquer aux monde/univers/ère dans lesquels nous vivons puisque nous intégrons de plus en plus les règles du monde dans lequel nous vivons. il faut en effet voir comment Michel Foucault a une vision de ce nouveau monde à travers la bio-politique.

    Ainsi même dans la vidéo décrite il y a des règles que nous integrons et qui ne sont pas écrites.

  3. Assez d’accord avec les deux com’ précédents. Les américains proposent souvent ce type de raccourci, mais derrière, il y a bien une idéologie (libérale) et un modèle économique (les participatory economics, ou parecon, voir les travaux de Marc Smith à ce sujet).

    Au-delà de ces deux « nerfs de la guerre », la présentation de Shirky me fait penser à celles de Benkler (avec qui j’ai, franchement, beaucoup de mal), avec la présentation d’un phénomène supposé inéluctable du point de vue de personnes (Shirky, Benkler) qui ont dans le modèle proposé une place en or (celle du gourou/maître à penser).

    Le tour de passe-passe sur la « complexité » est assez peu convaincant, au final. Non ?

  4. Sans chercher à être d’accord ou contre l’article et les personnes citées, je trouve quand même cette réflexion très intéressante et applicable à de nombreux domaines.
    Les personnes qui gèrent le Systèmes d’Information d’une entreprise y retrouveront certainement les causes des difficultés qu’ils ont à comprendre la complexité des relations entre les applications. Ils comprendront que la difficulté pour faire quelque chose de simple après coup a une origine humaine qui dépasse leur domaine de compétence.

    Cela ne me rassure pas. Sommes nous inéluctablement amené à construire des systèmes complexes pour mourir tôt ou tard sous le poids de cette complexité ?
    Créateur d’entreprise dont je construit actuellement le système d’information, cela me concerne.
    Saurai-je, avec mes associés, arbitrer entre simplicité compréhensible par tous et automatismes qui assure la qualité et la productivité et donc la rentabilité de la société ?
    Rendez-vous dans deux ans sur mon blog où je décrit mes réflexions et les étapes de la création.
    en tout, cas, merci pour ces références historiqes.

  5. « Toutes ces industries ont parié sur la qualité »
    Je suis pas vraiment d’accord… surtout quand tu vois les programmes diffusés sur certaines grandes chaines nationales ou certains artistes relayés par l’industrie musicale !

    Meme si les gouts et les couleurs ne se discutent pas, demande autour de toi combien de personnes sont satisfaits de la musique proposée chez leur disquaire ou des programmes télévisés ?

  6. Article très représentatif de la baisse de niveau d’InternetActu ces dernières années. Le bouquin de Tainter qui pose comme postulat de base que l’Empire Romain s’est effondré d’un seul coup, part quand même d’une vision archi-simpliste de l’histoire ! Rome ne s’est certainement pas effondré du jour au lendemain. Au contraire, la décomposition de cet Empire se déroule sur des siècles, et n’est pas un mouvement linéaire. Donc, partir d’une ignorance aussi crasse de l’histoire de l’antiquité pour établir une théorie (fumeuse) sur l’incapacité des systèmes complexes à s’adapter, c’est quand même un peu exagéré…
    En revanche, la réflexion sur le succès des services à faible qualité & faible coût mérite d’être posée.

    Je suis déçu des articles d’Internet Actu ces derniers temps : référence systématique à des « penseurs » américains dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils se trompent souvent et font preuve de bien peu de culture ; Jamais le moindre article sur des penseurs Indien, japonais, chinois, ou même européens (faites le calcul des travaux universitaires cités, le déséquilibre en faveur des US est incroyable) ; une fixation sur les thèmes US (vie privée, sentiment de changer d’époque, etc) au détriment de thèmes plus internationaux (cyberdémocratie, utilisation d’Internet pour accompagner les transformations économiques et sociales)… Ce serait bien d’arrêter de lire des « penseurs » US au rabais et de s’ouvrir sur le monde !

  7. @SuperGreen : simpliste si vous voulez… L’histoire des civilisations est peut-être un courant historique qui a tendance à faire des raccourcis, mais de Toynbee à Braudel, je ne suis pas sûr que Tainter en soi son pire représentant.

    Mais sur le reste vous avez raison. Nous ne faisons pas suffisamment référence à des penseurs des nouvelles technologies asiatiques notamment, en partie parce que les sources accessibles sont plutôt rares (la barrière de la langue), et comme le montre votre site, l’actualité produits et services domine largement le discours qui nous arrive d’Asie… Mais nous sommes preneurs d’éclairages.

  8. L’idee qui m’est venue en lisant cet article, l’affaire de la polygamie en France en ce moment et la difficulte des pouvoirs publics a iradiquer ce phenomene… d’ou un nouveau constat sur « l’effondrement des societes complexes ».

  9. @Hubert, avec plaisir pour t’ouvrir un accès chez nous.
    Oui, l’actu semble dominée par les annonces de produits ou de données en Asie.
    Notamment parce que les asiatiques « pensent » moins Internet que les occidentaux. Ils ont une démarche plus pragmatique et se posent assez peu de questions philosophiques ou anthropologiques sur ce média / espace public d’un nouveau genre. Le sentiment que le net transforme la société y est beaucoup moins présent (au Japon quasi aucun discours sur les « digital native » dont on nous rebat les oreilles ici… Les question y portent plutôt sur comment utiliser le net pour rompre l’isolement, notamment des personnes âgées ; ou encore le problème de l’addiction au réseau pour les jeunes en Chine et en Corée, etc).

    Donc, quand je parlais d’un manque d’analyses « hors US », je pensais à l’Europe, dont vous connaissez bien, chez InternetActu, beaucoup de penseurs du Net : Pierre Lévy, etc. Je serai aussi très preneur des enjeux de l’Internet (forcément mobile) dans les pays Africains par exemple (m-banking, citoyennetés, etc).

    Enfin, vous avez raison, la langue, dans un monde de réseau, devient la principale frontière des marchés. Il fut un temps où vous aviez un compte Jap’Presse, je peux le réactiver si vous souhaitez.
    Bien à vous,
    P

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