Qu’attendons-nous des médias de demain ?

A l’édition 2010 de la conférence Lift, plusieurs intervenants sont venus exposer comment les médias se transformaient… Pas sûr qu’il soit évident de déceler de ces interventions une direction simple et évidente pour l’avenir des médias. Le numérique est bien en train de les transformer et de les complexifier… Profondément. Mais pour aller où ?

Télé et web : le grand mashup !

Pour Catherine Lottier, analyste de tendance à Canal+, et Virginia Mouseler, présidente de The WIT, un observatoire des télévisions du monde, la rencontre des contenus télévisuels et des univers numériques est en train de produire un grand mashup. La fertilisation croisée floute les lignes entre les différents genres, entre le réel et le virtuel, la fiction et le documentaire, l’information et le divertissement, et bien sûr, surtout, entre les différents types de médias dont l’internet est en passe de devenir le grand agrégateur…

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Image : Catherine Lottier et Virginia Mouseler sur la scène de Lift par sdufaux.

En 2001 c’est la télévision qui montrait les attentats contre le World Trade Center. En 2010, c’est sur Twitter qu’on suit les conséquences de l’éruption du volcan islandais, explique Catherine Lottier. De plus en plus de programmes télé utilisent désormais de nombreux médias provenant des univers numériques. Les tags, les avatars, les simulations, les SMS et les Tweets apparaissent désormais dans les programmes. De nouveaux types de relations font leur apparition : l’immersion, la simulation, le sampling, la culture du commentaire…

Cette fusion montre que la télé a désormais de nouveaux besoins. Elle a besoin d’agences de communication pour l’aider à monter ces nouveaux plans médias sur des médias qu’elle connait parfois mal, d’experts capables de sélectionner les innovations qu’elle va pouvoir utiliser et de gens capables de gérer les contributions et de les faire entendre…

Virginia Mouseler expose ensuite une longue liste d’exemples de ces formes nouvelles de télévision allant du docudrama britannique (à l’exemple de l’exécution de Gary Glitter, qui imagine le retour de la peine de mort en Grande-Bretage), aux films qui s’inspirent de la réalité d’aujourd’hui pour parler de faits de société (comme Mes chères études diffusé sur Canal+ qui évoquait comment une étudiante d’aujourd’hui pouvait être amenée à se prostituer pour payer ses études). Autre exemple avec The District, une web série produite par Newsweek utilisant des images de l’actualité politique américaine pour construire une fiction. Et de citer encore Undercovers Boss (Wikipédia) sur Channel 4 où un patron se fait passer pour un employé de pour mieux apprécier la réalité des décisions qu’il leur impose. Ou encore WebTherapy, une série qui prend prétexte de consultation psy via l’internet… Dommage que de cette accumulation de formes émergentes, Virginia Mouseler ne délivre pas vraiment d’analyse ou de grandes tendances. Effectivement à voir cet égrenage du pire et du meilleur, on se dit que toutes les lignes se floutent… Mais pour aller où ?

Où nous mène la révolution de l’algorithmique ?

En comparaison, l’intervention très analytique de Mercedes Bunz du Guardian, pourrait peut-être donner quelques pistes.

Pour Mercedes Bunz, les algorithmes de recherche sont les nouveaux mass-médias. L’information sémantique évolue. Désormais, non seulement elle structure les textes et elle les analyse, mais elle permet également de produire de nouveaux textes. Les humains ne sont plus les seules sources de l’écriture. Les algorithmes savent désormais chercher des informations sur le net, comme l’a montré Stats Monkey, le prototype imaginé par le laboratoire d’information intelligente de l’université du Northwestern (voire l’article d’Yves Eudes pour LeMonde.fr paru en mars 2010). Stats Monkey sait compiler des données de sports pour en produire un texte illustré. Une autre application sait créer une critique de cinéma avec des voies artificielles (vidéo), comme l’expliquait Mercedes Bunz dans cet article.
Cet algorithme qui transforme les données en narration s’apprête demain à être utilisé dans le monde des affaires et dans de nombreux autres domaines. Bien sûr, ils bégayent encore. Pour autant, comme de nouveaux mixeurs, il ne vont pas remplacer le cuisinier, le journaliste. Mais il faut les aborder comme une base nouvelle pour reconstruire le journalisme.

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Image : Mercedes Bunz sur la scène de Lift par Stéphanie Booth.

Mercedes Bunz évoque également la page Zeitgeist du Guardian, une page d’accueil composée par un algorithme, qui choisit les articles importants selon leur popularité, l’actualité des médias sociaux, etc. Le choix éditorial est désormais fait par la programmation. « L’algorithmie change notre culture comme elle a changé l’accès au savoir ». Elle rend les niches les plus lointaines accessibles, comme l’expliquait Chris Anderson dans La longue traine, nous proposant des informations adaptées à nos recherches, à nos besoins…

La numérisation fragmente le marché de masse qu’a longtemps produit le journal, le vecteur unificateur de la classe moyenne. Si la portée du journalisme est devenue plus vaste que jamais avec la numérisation, celle-ci a aussi introduit un concurrent qui a détourné lecteurs et revenus des journaux : les algorithmes de recherche !

Les fournisseurs de publicité ne cherchent plus des lecteurs, mais des clients. La publicité ciblée amène les internautes directement aux entreprises sans avoir plus besoin de passer par le média de masse. Les algorithmes mettent les gens directement en contact entre eux et avec le reste du monde. « Une nouvelle sphère publique a émergé, celle des algorithmes, qui créé un nouveau contexte pour la publicité, pour la communication privée qu’ils exploitent économiquement désormais, comme un service. » Comment les médias peuvent-ils répondre à l’âge des algorithmes ?

Foucault dans sa théorie du pouvoir expliquait le caractère relationnel des opposants et de la résistance qui sont plus liés qu’opposables. De la même manière, les algorithmes de Google créent un frienemy (un annemi ?), un néologisme qui exprime bien la complexité du rapport initié.

La question devient alors, pour Mercedes Bunz, de savoir ce que nous attendons de la numérisation, au sens politique du terme… La puissance des algorithmes ne va pas cesser de s’étendre. Elle va aider l’ouvrier du savoir qualifié dans son travail, dans ses relations sociales. Les algorithmes vont traiter les données. Cela ne nous empêchera pas d’avoir besoin de nouvelles narrations, souligne-t-elle rassurante sur l’avenir du journalisme. Pour autant, la technologie n’est pas donnée, mais bien créée : « alors que voulons-nous en faire ? »

Reconcevoir…

Bjorn Jeffery de l’agence Bonnier est venu faire une proposition plus concrète en présentant le concept de magazine numérique Mag+ (vidéo) que l’agence a développé pour l’iPad d’Apple. Pour le designer, en ligne, l’expérience de lecture d’un magazine ou d’un journal est la même, alors que physiquement elle est différente. « Nous avons perdu quelque chose », constate-t-il… Pour répondre à cette perte, Bonnier a introduit dans sa “reconception” du magazine, des principes de design inspirés de l’expérience papier.

Vidéo : Mag+ from Bonnier on Vimeo.

  • Un mode silencieux, afin que l’expérience de lecture soit passive et relaxante, qu’elle nous éloigne des sollicitations du navigateur.
  • Clairement définir un début et une fin, c’est-à-dire favoriser un flux linéaire et simple, qui passe par la définition d’une histoire, un sens de la complétude que le web nous a fait perdre.
  • Le concevoir pleinement pour l’écran, plutôt que de permettre de zoomer sur du contenu produit pour le papier.
  • Penser la publicité comme un contenu. La pub est un contenu intégré dans l’expérience du consommateur dans le papier, il faut qu’il en soit de même dans les magazines de demain.

Chacun jugera si l’expérience est réussie, mais les principes sont intéressants, car ils essayent de tirer parti de modalités proposant une autre navigation. Qu’elle n’y arrive pas nécessairement ou complètement n’est finalement pas si important. Elle montre néanmoins que pour comprendre la transformation médiatique en cours, il est nécessaire aussi et avant tout d’inventer, d’innover…

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2 commentaires

  1. Bonjour Hubert,
    article très intéressant. Juste une petite précision : Bonnier n’est pas une agence, mais l’un des plus gros groupes média scandinaves, pilier historique de l’édition depuis près de deux siècles.

    Bien à vous…

    Dan

  2. Bonjour,
    C’est un article très intéressant!!Et je suis toute a fais d’accord par les opinion de Mercedes Benz et Les algorithmes ne remplaceront jamais les journalistes

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