#pdlt : La mort du web ouvert

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission. Désormais, vous la retrouverez toutes les semaines aussi sur InternetActu.net.

La lecture de la semaine, il s’agit d’un article du New York Times signé par Virginia Heffernan et intitulé « La mort du Web ouvert » (dont la traduction intégrale est depuis disponible sur l’excellent Framablog). Ce n’est pas tant pour sa thèse que cet article a retenu mon attention (une thèse intéressante, mais pas non plus follement originale) mais par la manière dont elle est formulée, une analogie assez frappante et féconde.

Le Web est une cité marchande qui grouille, commence la journaliste, qui s’est édifiée au petit bonheur la chance. Ses espaces publics sont noirs de monde et des signes de décrépitude urbaine abondent sous la forme de liens invalides et de projets abandonnés. Dans cette cité, logiciels malveillants et spams font désormais partie des conditions de vie dans beaucoup des quartiers, qui de ce fait ne sont ni sûrs et ni sains. Des voyous et des marchands ambulants errent dans les rues. Une population de voleurs, une cohue polyglotte, semble dominer les principaux sites.

newyorktimeheffernan

Or les gens qui trouvent que le Web est détestable, qu’il est sale et incivil, ont malgré tout été forcés d’y habiter. C’est là où il fallait aller pour trouver du travail, des ressources, des services, une vie sociale, et… l’avenir.

Mais aujourd’hui, avec l’achat d’un iPhone ou d’un iPad, il existe un moyen d’en sortir : il existe maintenant une banlieue bien propre, bien ordonnée, qui vous permet de profiter en partie des possibilités offertes par le web, sans devoir vous mélanger à la racaille. Cette banlieue, ce sont les scintillantes applications de l’Apple Store : de jolies maisons bien propres, à bonne distance du centre de la ville Web, nichées dans ce que la journaliste appelle du beau nom d’« Etats vierges des monts Apple ». Avec la migration des dissidents du Web ouvert vers les applications chères et fermées, nous assistons d’après Virginia Heffernan à une décentralisation urbaine, un équivalent en ligne de ce qui a été aux Etats-Unis un exil des populations aisées vers les banlieues résidentielles.

Pour la journaliste, les parallèles entre ce qui s’est passé dans des villes comme Chicago, Détroit et New York au cours du 20e siècle, et ce qui est en train de se passer sur Internet depuis l’introduction de l’Apple Store sont frappants. A l’instar des grandes villes modernes américaines, le Web s’est construit à parts égales sur l’opportunisme et l’idéalisme. Au cours des ans, nerds, étudiants, hors la loi, rebelles, mères de familles, fans, grenouilles de bénitier, managers, personnes âgées, starlettes, et présidents, tous ont fabriqué leur maison sur le Web. Malgré un consensus croissant sur les dangers du Web et l’importance qu’il y avait à s’en garder, étonnamment peu de jardins ont été entourés d’une clôture.

Mais, selon la journaliste, une sorte de discrimination financière virtuelle est aujourd’hui en marche. La « Webtropolis », c’est l’expression de Virginia Heffernan, s’est stratifiée. Même si, comme beaucoup de monde, vous continuez à surfer sur le Web avec un ordinateur de bureau ou un laptop, vous avez forcément remarqué les murs du payant, les clubs sur invitation, les programmes à base de souscription et d’autres manières encore de créer différents niveaux d’accès. Tout cela donne l’impression d’entrer dans un lieu sûr : un lieu préservé non seulement des virus, de l’instabilité, des sons ou de lumières qu’on ne voudrait pas entendre ni voir, du porno inopiné, des liens sponsorisés, des publicités en pop-up, mais aussi du design brut, des commentateurs anonymes et obsessionnels, des voix et images excentriques qui rendent le Web toujours surprenant, stimulant et éclairant.

Quand un mur s’élève, le lieu dont vous devez payer le droit de visite, se doit, pour justifier le prix, d’être plus beau que ceux dont la visite est gratuite. Le slogan des développeurs de logiciels c’est a better expérience, offrir une « meilleure expérience ». Les logiciels cool méritent leur prix ; ils ont un service de concierge et autres menus avantages. Les espaces Web avec droits d’entrée ressemblent plus à des boutiques qu’à des bazars.

La conséquence la plus signifiante de ce développement est que beaucoup de gens sont sur le point de quitter complètement le Web ouvert. Comme c’est déjà le cas des 50 millions et quelques d’utilisateurs de l’iPhone et de l’iPad. En choisissant des machines qui viennent à la vie quand elles sont nourries d’applications venant de l’Apple store, les usagers des dispositifs mobiles d’Apple s’engagent dans une relation de plus en plus distante et antagoniste avec le Web. On sait qu’Apple examine de près chaque application et prélève 30 pour cent des ventes de chacune d’elles : les contenus gratuits et l’énergie débridée du Web ne rencontrent pas les standards raffinés établis par l’Apple Store. Ce qu’a dit autrement au Times Steven Johson, qui est spécialiste en technologies : « Il faut classer l’Apple Store parmi les plateformes qui, de toute l’histoire du web, ont offert les logiciels qui ont été sécurisés (« policed ») avec le plus grand soin ». Pourquoi ? Pour maintenir l’écart entre l’Apple Store et le Web bien sûr, et pour augmenter l’impression de valeur des offres du magasin. Tout est affaire d’impression après tout : beaucoup de ces applications sont au Web ce que l’eau en bouteille est au robinet : une manière nouvelle et inventive de décanter, d’empaqueter, et de valoriser ce qui sans cela aurait été gratuit.

Les applications miroitent comme des saphirs et des émeraudes pour les gens qui sont fatigués par l’absence de design des gros sites comme Yahoo, Google, Craiglist, eBay, Youtube ou Paypal. Ce miroitement a son prix. Même pour celui qui croit le plus dans le peuple, il y a quelque chose de régénérant dans le fait d’être à l’écart des publicités, des liens et des incitations qui vous rappellent constamment que le Web est une métropole surpeuplée et stressante, et que vous n’en êtes qu’un membre parmi d’autres. La certitude que vous n’allez pas être harcelé ou volé, cela aussi est précieux, selon Virginia Heffernan.

Je vois, conclut la journaliste, pourquoi les gens fuient les villes et je vois pourquoi ils fuient le web ouvert. Mais je pense aussi qu’un jour on le regrettera.

De fait, la thèse de ce texte n’est pas révolutionnaire. Nombreux sont ceux, dans la blogosphère en particulier, qui défendent l’idée que Apple est en train de parfaire une fragmentation du web, tout en jouant sur une image cool et geek qui est de plus en plus aux antipodes des objectifs de la marque.

La force du papier du New York Times, repose sur l’analogie. La comparaison avec les villes américaines et leur évolution est frappante. Même s’il est très spécifique au contexte urbain américain, l’abandon des centres-villes grouillants, mal famés, mais vivants pour des banlieues propres et sures est une image qui fonctionne très bien. Surtout qu’elle se double ici d’une dimension sociale rapidement évoquée, un embourgeoisement, le confort de la propriété privée et des rues tranquilles. Tout cela fonctionne très bien.
Ceci me ramène à une idée que j’avais déjà évoquée il y a quelques mois, l’idée de répertorier les analogies qui sont utilisées pour parler de l’internet et du web. Toutes ces métaphores dont on a besoin pour représenter ce qu’on a autant de mal à se représenter. Qui sont autant de signes sur notre difficulté à saisir la spécificité des réseaux, mais qui ont pour conséquence de construire un autre réseau, celui des images que prend le web dans la langue, et dans nos imaginaires.

Xavier de la Porte

L’émission du 4 juin 2010 était consacrée à l’art numérique avec pour invité David Guez. Une émission à réécouter en différé ou en podcast sur le site de Place de la Toile.

placedelatoile

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10 commentaires

  1. C’est amusant de jouer avec les images, mais il faut prolonger la comparaison un pas plus loin pour qu’elle ait un sens concret (et réel) : elle habite où cette journaliste ? Est-ce dans une cabane au fond des bois, ou dans un appartement au milieu d’un quartier pourri/violent ? Ou est-ce dans un coin sympa, tranquille et confortable ?

    Elle communique avec quels outils, elle surfe et écrit avec quels outils ?

    Parce que déplorer que « les gens » fassent des choix dont un redoute les conséquences, alors que l’on fait soi-même au quotidien exactement les mêmes choix…

    Bref. Si un mur s’élève quelque part c’est aussi parce que nous sommes tous d’accord qu’il s’élève, généralement pour préserver notre petit confort et par paresse (Facebook?).

  2. Je trouve la thèse de l’article très peu convaincante.
    La plupart des applications qui ont pu « faire la différence » et donner de l’attrait à l’AppStore n’avaient rien à voir avec le Web, étant soit des jeux, soit des utilitaires de type GPS. C’est vrai, en général ils sont payants… tout comme leurs contreparties sur d’autres plateformes.
    Pour les autres, que ce soit Facebook, Le Monde, le NYT, Paypal, etc., une ÉCRASANTE majorité est gratuite – le reste coûtant moins de 1€ – (où est donc la cité dorée qu’on ne peut s’offrir qu’en payant? Gratuit on sait, mais si 1€ est cher comme le dit l’article, là je ne comprends plus rien…) et offrent le même contenu (y compris parfois des pubs), avec des liens dynamiques cliquables (donc pas de barrière hérissée destinée à protéger du dur et sale Web extérieur). Pour la plupart de ces applications, mettre sur l’écran d’accueil de son iPhone un favori du site correspond serait quasi équivalent, simplement la navigation en serait moins rapide. Big deal…
    De plus, et pour finir, je trouve tout de même un peu fort de café de faire ce genre de reproches au premier appareil mobile qui ait été capable d’offrir, comme on dit, une expérience du Web proche de celui d’un ordinateur à proprement parler (je sais, hormis Flash, mais ce n’est pas le sujet ici).
    Bref, un article écrit parce que c’est toujours bien de jouer les Cassandre, mais sur le fond, ça manque furieusement d’arguments sérieux…

  3. Effectivement, l’analogie est assez frappante de vérité. J’aime cette idée de ville avec ses banlieues sales et ses quartiers résidentiels propres. très parlant.

  4. J’avais du mal à comprendre pourquoi les produits Apple rencontrent un indéniable succès commercial, malgré leur fort médiocre qualité technologique et leur rapport qualité-prix encore plus médiocre.
    Cet article me donne une réponse: les clients de cette entreprise qui transpose les techniques de l’Église de scientologie dans le domaine électronique, selon la formule de Dan Lyons, perçoivent ses produits comme des outils parfaitement adaptés à la manifestation de la même anthropologie paranoïaque qui les fait se pavaner dans des SUV mortifères, s’enfermer dans des gated communities laides et vulgaires et prendre Palin, Sarkozy ou Berlusconi comme des grands intellectuels.

  5. « Même pour celui qui croit le plus dans le peuple, il y a quelque chose de régénérant dans le fait d’être à l’écart des publicités, des liens et des incitations qui vous rappellent constamment que le Web est une métropole surpeuplée et stressante, et que vous n’en êtes qu’un membre parmi d’autres. La certitude que vous n’allez pas être harcelé ou volé, cela aussi est précieux, selon Virginia Heffernan. »
    Ça devait être écrit avant la keynote, car grâce à iAds, vous allez pouvoir être harcelés dans vos petites banlieues sécurisées… Bon ce sera de la pub sur papier glacé distribuée par une femme objet à la plastique irréprochable se déplaçant en gyropode et pas de la pub crasseuse et vulgaire photocopiée et balancée dans la boite aux lettres par un mec de 70 ans obligé de bosser pour compenser son absence de retraite, mais bon, ça reste de la pub… D’après le transcript de la keynote Steve Jobs explique, à l’heure du logiciel libre, que le but est d’aider les développeurs à créer des applications à bas prix.

    http://bit.ly/aJjFdz
    de 20h22 à 20h27 (ouverture pop-up)

  6. Excellent article.
    Pour ma part je continue de m’étonner de l’étonnement de ceux qui s’aperçoivent que les internautes se regroupent par affinité / intérêt. Le web n’est ni plus ni moins que le reflet de la société (je devrais dire de nos sociétés occidentales). Les comportements humains observés dans « la vie réelle » se reproduisent sur la toile, c’est tout à fait naturel ; c’est même la conséquence de la liberté d’utilisation du web ouvert : il permet à ceux qui le veulent de restreindre l’accès à des groupes sélectionnés selon certains critères (familiaux, commerciaux, relationnels…).
    Quant à la plateforme d’Apple, il faut relativiser sur deux plans : premièrement la part de marché absolue de l’iphone est faible sur le marché des mobiles, et celle de la plateforme Androïd progresse plus rapidement. D’autre part, les géants du web ont souvent des pieds d’argile, et les succès sont toujours limités dans le temps. IBM en son temps a perdu la bataille du logiciel, Microsoft celle du web, Google celle des réseaux sociaux. Apple ne restera pas éternellement sous les feux de la rampe non plus, cette société a déjà connu des périodes très difficiles suite à de mauvais choix stratégiques…

  7. Bonjour,

    Pour suivre l’idée de métaphore proposée par Xavier, je vous suggère celle-ci : A l’instar des abeilles, Twitter est (ou va devenir) le plus grand pollinisateur d’informations de la planète. Avec une différence notoire : les abeilles disparaissent peu à peu (moins de fruits, moins de légumes, donc moins de denrées comestibles pour les terriens …) pendant que Twitter fait « fructifier » l’information, ou plutôt les flux numériques.
    Dont une bonne partie d’internautes se « nourrit ».

    Le virtuel prend le pas sur le réel ?

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