#pdlt : Lire d’une tout autre manière

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission. Désormais, vous la retrouverez toutes les semaines aussi sur InternetActu.net.

La lecture de la semaine, il s’agit d’un article de Kevin Kelly trouvé sur le site du Smithsonian Magzine qui paraîtra sur papier en août prochain. J’ai déjà parlé de Kevin Kelly plusieurs fois, il a fondé le magazine Wired, et son article s’intitule « Lire d’une tout autre manière ».

« L’Amérique est fondée sur l’écrit », commence Kevin Kelly. Elle s’enracine dans des documents écrits : la Constitution, la Déclaration d’Indépendance et, indirectement, la Bible. La réussite de ce pays repose sur un niveau élevé d’alphabétisation, sur la liberté de la presse, sur l’allégeance à une loi inscrite dans des livres, et sur une langue commune. La prospérité et la liberté de l’Amérique ont cru à partir d’une culture de l’écriture et de la lecture.

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Image : Kevin Kelly, photographié par Michelle Mila.

Mais, continue Kelly, la lecture et l’écriture, comme toutes les technologies, sont dynamiques. Dans les temps anciens, la plupart des auteurs, dictaient leurs livres. La dictée résonnait comme une suite ininterrompue de lettres, les scribes inscrivaient donc les lettres les unes à la suite des autres. Jusqu’au 11e siècle, un texte ne comportait aucun espace entre les mots. Ce qui rendait difficile la lecture d’un livre. Rares étaient ceux qui pouvaient le lire aux autres à haute voix. Pouvoir lire un livre tout seul en silence passait pour un talent hors du commun. Savoir écrire était tout aussi rare. Dans l’Europe du 15e siècle, seul 1 homme adulte sur 20 savait écrire.

Après 1440 et l’invention de l’imprimerie par Gutenberg, la production massive de livres changea la manière dont les gens lisaient et écrivaient. La technologie de l’impression augmenta le nombre de mots disponibles (de 50 000 en Ancien Anglais à près de 1 million aujourd’hui, précise Kelly). Un plus grand choix de mots agrandit le nombre de choses qu’on pouvait communiquer. Les auteurs n’étaient plus obligés de composer des ouvrages savants, mais pouvaient gaspiller des livres, désormais bon marché, pour raconter des histoires de cœur, ou publier des mémoires, sans même être rois. Les gens pouvaient écrire des libelles pour s’opposer au consensus et avec des impressions à bas coûts, des idées hétérodoxes eurent suffisamment d’influences pour renverser des rois et des papes. Dans le même temps, le pouvoir des auteurs donna naissance à l’idée d’autorité et à la culture de l’expertise. La perfection était atteinte « par le livre ». Les lois étaient compilées dans des livres officiels, les contrats étaient écrits, et rien n’avait de valeur s’il n’était pas mis en mots. La peinture, la musique, l’architecture, la danse étaient importantes, mais le cœur de la culture occidentale était rythmé par les pages que l’on tournait. Vers 1910, les trois quarts des villes américaines de plus de 2 500 habitants comptaient une bibliothèque municipale. Nous, dit Kevin Kelly, étions devenus le peuple du livre.

Aujourd’hui, poursuit-il, plus de 4,5 milliards d’écrans numériques illuminent nos vies. Les mots ont migré de la chair du bois au pixel des ordinateurs, des téléphones, des laptops, des consoles de jeux et des tablettes. Désormais, les lettres ne sont plus fixées par l’encre noire sur du papier, mais elles volètent à la vitesse d’un clignement d’œil sur une surface de verre dans un arc-en-ciel de couleurs. Les écrans remplissent nos poches, nos attachés-cases, nos bureaux, nos salons, et les façades des immeubles. Ils se tiennent face à nous quand nous travaillons, sans aucune considération pour ce que nous faisons. Nous sommes devenus le peuple de l’écran. Et bien sûr, cette nouvelle ubiquité de l’écran a des conséquences sur la manière dont nous lisons et écrivons.

Les premiers écrans à être entrés dans notre culture, il y a plusieurs décennies furent ceux, encombrants, de la télévision et ils réduisirent notre temps de lecture dans des proportions telles qu’on crut révolu l’époque de la lecture et de l’écriture. Les enseignants, les intellectuels, les hommes politiques, les parents s’inquiétèrent de ceux que les générations élevées avec la télévision seraient incapables de lire. Mais le dispositif léger et interconnecté de la seconde génération d’écrans inaugura une épidémie scripturale qui n’a cessé de se répandre. Le temps que les gens passent à lire a presque triplé depuis 1980. Et Kelly d’énumérer d’autres chiffres qui disent bien la masse d’écriture produite, sur le web notamment, et par les jeunes en particulier. Bref, plus il y a d’écrans, plus s’accroît le volume d’écriture, et de lecture.

Mais, précise Kelly, il n’agit pas là de la lecture de livres. Ou de journaux. C’est de la lecture d’écrans. Les écrans sont toujours allumés, et, à la différence des livres, nous ne cessons d’avoir les yeux fixés sur eux. Cette nouvelle plate-forme est remarquablement visuelle et mélange de plus en plus les mots avec les images mouvantes. Les mots passent comme des éclairs, ils flottent au-dessus des images, ils servent d’annotations ou de notes de bas de page, ils renvoient par des liens à d’autres mots ou d’autres images. Pour bien penser ce nouveau média, dit Kevin Kelly, il faudrait imaginer des livres qu’on regarderait, ou une télévision qu’on lirait. Par ailleurs, les écrans sont très orientés sur les données. Les pixels encouragent les nombres et produisent des océans de chiffres qui coulent des données. Visualiser les données et lire les schémas est un nouvel art. La culture de l’écran exige de lire couramment toutes sortes de symboles, et plus seulement les lettres.

Et tout cela, précise Kelly, exige plus que nos yeux. Ce qu’il y a de plus physique dans la lecture d’un livre, c’est de tourner les pages, ou éventuellement les corner. Les écrans, en revanche, engagent notre corps. Les écrans tactiles répondent aux caresses de nos doigts. Les capteurs, sur des consoles de jeu comme la Wii de Nitendo, suivent les mouvements de nos mains et de nos bras. Nous interagissons avec ce que nous voyons. Très bientôt, les écrans seront capables de suivre nos yeux pour détecter ce que nous regardons. Un écran saura sur quoi nous fixons notre attention, et pendant quel laps de temps. Dans le film d’anticipation Minority report, le personnage joué par Tom Cruise se tient au centre d’un mur d’écran et fouille dans des images avec la gestuelle d’un chef d’orchestre. Lire devient plus physique. De même qu’il y a cinq siècles, il semblait étrange que quelqu’un lise en silence, il semblera étrange dans l’avenir que quelqu’un lise sans bouger son corps.

Les livres, poursuit Kevin Kelly, avaient pour qualité de développer une intelligence contemplative. Les écrans encouragent un mode de pensée plus utilitaire. Une nouvelle idée, ou un fait non familier, provoqueront comme réflexe de faire quelque chose : chercher un mot, demander à nos amis numériques leur avis, trouver d’autres points de vue sur la question, créer un marque-page, ajouter un commentaire, écrire un tweet. Bref, nous ne nous contenterons plus de contempler. La lecture des livres a renforcé nos capacités d’analyse en nous encourageant à prolonger l’observation jusqu’à la note de bas de page. La lecture sur écran encourage, elle, à la fabrication rapide de modèles, en associant une idée avec une autre, en nous armant pour nous débrouiller avec les milliers d’idées nouvelles qui sont exprimées chaque jour. La lecture sur écran récompense et nourrit la pensée en temps réel. Nous faisons la critique d’un film pendant que nous sommes en train de le regarder, un fait obscur nous vient à l’esprit au milieu d’un argument, nous lisons le manuel de propriétaire d’un gadget sur lequel nous lorgnons dans un magasin avant de l’acheter plutôt de rentrer chez nous avec et de nous apercevoir qu’il ne fait pas ce que nous avons besoin qu’il fasse.

Les écrans, poursuit Kevin Kelly, provoquent l’action, et non la persuasion. La propagande est moins efficace dans un monde d’écrans, car si la désinformation se propage vite, les rectifications aussi. Sur écran, il est la plupart du temps aussi facile de corriger une erreur que d’en commettre une ; Wikipédia marche aussi bien parce qu’on peut y rectifier quoique ce soit en un seul clic. Dans les livres, ce que nous trouvons, c’est la vérité révélée. Sur l’écran, nous assemblons des pièces pour créer notre propre vérité. Le statut d’une nouvelle création n’est pas donné par le niveau des critiques qu’elle a suscitées, mais par le degré auquel elle est liée au reste du monde. Une personne, un artéfact, un fait, n’existent pas s’ils ne sont pas liés.

Un écran peut révéler la nature profonde des choses, continue Kevin Kelly. Passer l’œil de l’appareil photo d’un téléphone portable devant le code-barre d’un produit manufacturé révèle son prix, son origine, et les commentaires d’utilisateurs. Tour se passe comme si l’écran affichait l’essence intangible de l’objet.

A mesure que les écrans deviendront plus puissants, plus légers et plus grands, on pourra les utiliser pour voir le monde plus en profondeur. Tenir une tablette en l’air pendant qu’on marche dans la rue nous donnera accès à une superposition annotée de la rue dans laquelle nous sommes – où il y a des toilettes propres, où se trouvent les magasins qui vendent ce que j’aime, où traînent mes amis. Les puces informatiques deviennent si minuscules, et les écrans si fins et si bon marché, que, dans les 40 prochaines années, des lunettes semi-transparentes apposeront une couche informationnelle sur la réalité, on aura accès en regardant un objet à travers elles aux informations essentielles concernant cet objet. De cette manière, explique Kelly, les écrans nous permettront de tout lire, pas seulement des textes.

Mais, plus importants encore pour Kevin Kelly, les écrans pourront aussi nous regarder. Ils seront nos miroirs, les puits dans lesquels nous regarderons pour apprendre quelque chose sur nous-mêmes. Pas pour voir notre visage, mais pour voir notre statut. Des millions de gens utilisent déjà des écrans de poche pour y enregistrer où ils sont, ce qu’ils mangent, combien ils pèsent, quel est leur état d’esprit, comment ils dorment et ce qu’ils voient. Quelques pionniers ont déjà commencé le « life logging », l’enregistrement de leur vie, ils en enregistrent le moindre détail, la moindre conversation, la moindre image, la moindre activité. Le résultat de cet autotraçage continuel est une mémoire impeccable de leur vie, une vision d’eux-mêmes étonnamment objective et quantifiable, qu’aucun livre ne peut fournir. L’écran fait partie de notre identité.

Nous vivons, conclut Kevin Kelly, sur des écrans de toutes les tailles, des IMAX aux Iphones. À l’avenir, nous ne serons jamais très loin d’un écran. Les écrans seront le premier lieu où nous chercherons des réponses, des amis, des informations, du sens pour savoir ce que nous sommes et ce que nous pourrions être.

Xavier de la Porte

L’émission du 16 juillet 2010 était consacrée à la sortie du livre de Jean-Marc Manach (blog), La vie privée, un problème de vieux cons. Une émission à réécouter en différé ou en podcast sur le site de Place de la Toile.

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3 commentaires

  1. Simplement pour signaler une erreur dans le lien vers le blog de M. Manach.
    Le “www” est en trop…

    Très bon article par ailleurs, comme toujours 😉

    Cordialement

    Rectifié, merci. HG

  2. Lorsqu’une phrase commence par « A mesure que les écrans (ou n’importe quoi d’autre) deviendront plus puissants, plus légers et plus grands (ou n’importe quel « plus quelque chose ») , on pourra » je sais que la pensée qui s’exprime n’est pas vivante mais de nature mathématique.
    Ici on extrapole une tendance
    on pense la suite analogue au début
    alors que dans le domaine du vivant tout est rupture, métamorphose, usure d’un dynamisme et apparition spontanée d’un autre.

    Où sont donc passés les penseurs du vivant,
    les penseurs vivants ?

    La peur que véhicule le film Terminator n’est pas comprise
    ce qui menace l’homme n’est pas un robot extérieur
    mais celui qui croit en lui
    et accapare les outils du penser.

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