#pdlt : « Nous sommes notre première technologie »

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission. Une lecture accessible chaque lundi matin sur InternetActu.net.

La lecture de la semaine, il s’agit d’un article de Kevin Kelly (blog) qui s’intitule « Les cyborgs domestiqués » commandé par le site Quiet Babylon qui a demandé à différents auteurs 50 articles autour de la question du cyborg, ce mot, cette notion, fêtant cette année le cinquantième anniversaire de son apparition. Je fais là une traduction mot à mot du texte de Kelly.

« L’union profonde entre nous, êtres humains, et nos inventions n’est pas une nouveauté, annonce Kevin Kellly. Si le terme « cyborg » désigne un être en partie biologique et en partie technologique, les humains ont toujours été des cyborgs, et le sont encore. Nos ancêtres ont d’abord ébréché des pierres il y a 2,5 millions d’années pour se faire des griffes. Il y a environ 250 000 ans, ils ont mis au point des techniques assez élémentaires pour cuisiner, ou prédigérer, à l’aide du feu. La cuisine n’est rien d’autre qu’un estomac externe additionnel. Une fois affublée de cet organe artificiel, la taille de nos dents diminua, comme celle des muscles de nos mâchoires et nous pûmes diversifier notre nourriture. Notre invention nous a changés.

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Image : cc. Feu et nourriture par Larry Archer.

Nous ne sommes plus les mêmes hommes que ceux qui ont quitté l’Afrique. Nos gênes ont évolué avec nos inventions. Et si l’on ne considère que ces 10 000 dernières années, nos gênes ont évolué 100 fois plus vite que pendant les 6 millions d’années qui ont précédé. Ce n’est sans doute pas une surprise. En domestiquant le chien qui descendait des loups, en sélectionnant le bétail et en cultivant le maïs, nous aussi avons été domestiqués.

Nous nous sommes domestiqués, poursuit Kelly. La taille de nos dents continue de diminuer (à cause de la cuisine, notre estomac externe), nos muscles s’amincissent, nos poils disparaissent. A mesure que nous renouvelons nos outils, nous nous renouvelons aussi. Nous évoluons conjointement à nos technologies et nous sommes devenus par là même très dépendants d’elle. Si toute technologie – chaque couteau, chaque lance – devait être retirée de cette planète, notre espèce ne survivrait pas plus de quelques mois. Nous sommes en totale symbiose avec la technologie, avance l’auteur de What Technology Wants.

Nous nous sommes très vite, et de manière significative, modifié, mais dans le même temps, nous avons modifié le monde. Depuis l’instant où nous sommes partis d’Afrique pour coloniser tout point d’eau habitable de cette planète, nos inventions ont modifié notre environnement. Les instruments et techniques de chasse des Homo Sapiens ont eu des effets d’une portée considérable : cette technologie leur a donné la possibilité de tuer en masse des herbivores (comme les mammouths ou les élans géants) dont l’extinction a modifié pour toujours l’écologie de territoires entiers. Une fois éliminés ces ruminants dominants, l’écosystème fut modifié à tous les échelons, en permettant la croissance de nouveaux prédateurs, de nouvelles espèces de plantes, jusqu’à l’apparition d’un écosystème modifié. Ainsi quelques clans d’hominidés ont-ils changé le destin de milliers d’autres espèces. Quand l’Homo Sapiens sut contrôler le feu, cette technologie particulièrement puissante modifia sur une plus grande échelle encore le terrain naturel. Une aptitude aussi minime que mettre le feu à des étendues d’herbe, le contrôler avec des feux arrière et se servir du feu pour faire cuir des graines a perturbé des régions gigantesques sur tous les continents. Et bien sûr, une fois que nous avons modifié la savane et les prairies, elles nous ont modifiés à leur tour.

Chaque espèce des 6 royaumes, ce qui revient à dire tout organisme vivant sur Terre aujourd’hui, des algues au zèbre, est également évoluée. Malgré les différences dans leur sophistication et dans le développement de leur forme, toutes les espèces vivantes ont évolué pendant le même laps de temps : 4 milliards d’années. Toutes ont été mises au défi de manière quotidienne et se sont débrouillées pour s’adapter sur des centaines de millions de générations le long d’une chaîne ininterrompue.

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Image : cc. Une termitière par Oliver Frank.

Beaucoup de ces organismes ont appris à construire des structures et ces structures ont permis à ces créatures de s’étendre au-delà des limites de leurs tissus. Les termitières de deux mètres de haut fonctionnent comme des organes externes de ces insectes : la température du monticule est régulée et il est réparé après chaque destruction. La boue séchée elle-même donne l’impression d’être en vie. Quant aux coraux – ces structures pierreuses qui ont l’apparence de branches d’arbre -, ils sont comme les appartements d’animaux, les coraux, presque invisibles. La structure corail et les coraux animaux ne font qu’un. Ca grandit, ça respire. L’intérieur cireux d’une ruche ou l’architecture d’un nid d’oiseaux fonctionnent de la même manière. Il est par conséquent plus juste de considérer un nid ou une ruche comme un corps construit que comme un corps qui a poussé. Un abri est une technologie animale, il est une extension de l’animal.

L’extension de l’homme, c’est le technium. Marshall McLuhan, parmi d’autres, a considéré les vêtements comme une extension de la peau humaine, les roues comme une extension des pieds, les appareils photo et les télescopes comme une extension des yeux. Nos créations technologiques sont une bonne extrapolation des corps que nos gênes façonnent. Si on suit McLuhan, on peut voir la technologie comme une extension de notre corps. Pendant l’âge industriel, il était facile de voir le monde de cette façon. Les locomotives à vapeur, la télévision, les leviers et les moteurs fabriqués par les ingénieurs furent un fabuleux exosquelette qui fit de l’homme un superman.

Mais si on y regarde de près, ajoute Kelly, il y a un défaut dans cette analogie : ces extensions, dans le règne animal, sont le résultat d’une évolution génétique. Les animaux héritent leur programmation génétique de ce qu’ils fabriquent. Pas les hommes. Les programmations de nos carapaces naissent de nos esprits qui nous amènent à créer de manière spontanée des choses que nos ancêtres n’avaient jamais fabriquées, ni même imaginées. Si la technologie est une extension de l’être humain, ce n’est pas une extension de nos gènes, mais de nos esprits. La technologie est donc une extension matérielle de nos idées.

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Image : cc. Maelström par Seth Lassman.

Nos avons domestiqué notre humanité de la même manière que nous avons domestiqué nos chevaux. Notre nature humaine elle-même est la moisson évolutive d’une plantation effectuée il y a 50 000 ans et qui continue de pousser encore aujourd’hui. Le champ de notre nature n’a jamais été statique. Nous savons que génétiquement, nos corps changent aujourd’hui plus vite qu’ils ne l’ont jamais fait dans les millions d’années qui ont précédé. Nos esprits sont reformatés par notre culture. Sans exagération et sans employer de métaphores, nous ne sommes plus les mêmes que ceux qui ont commencé à labourer la terre il y a 10 000 ans.

Le paisible attelage d’un cheval et d’une charrue, la cuisine au feu de bois, le compost et une industrie minimale conviennent sans doute parfaitement à une nature humaine – mais à celle d’une époque agraire reculée. La dévotion contemporaine à une manière d’être aussi ancienne révèle une ignorance de la manière dont notre nature – nos volontés, nos désirs, nos peurs, nos instincts primaires, et nos aspirations les plus hautes – est remaniée par nous-mêmes et nos inventions, et elle exclut de fait les besoins de notre nature. Nous avons besoin de nouvelles taches parce qu’au plus profond de nous-mêmes, nous ne sommes plus les mêmes.

Physiquement, nous sommes différents de nos ancêtres. Nous pensons différemment. Nos cerveaux, sur le plan de la formation et des savoirs, fonctionnent différemment. Le fait de savoir lire et écrire a changé la manière dont nos cerveaux fonctionnent. Plus que nos ancêtres chasseurs-cueilleurs, nous sommes faits de l’accumulation de la sagesse, des pratiques, des traditions, de la culture de ceux qui ont vécu avant nous et de ceux qui vivent avec nous. Nous remplissons nos vies de messages qui proviennent de partout, de savoir, de loisirs envahissants, de voyage, de surplus de nourriture, d’une nutrition abondante et de nouvelles possibilités. Dans le même temps, nos gènes se pressent pour rester en contact avec la culture. Et nous augmentons encore l’accélération de ces gènes de plusieurs manières, notamment les interventions médicales comme la thérapie génique. Et même, toute tendance du technium – en particulier son aptitude croissante à évoluer – laisse préfigurer à l’avenir des changements encore plus profonds de la nature humaine. Curieusement, beaucoup des conservateurs qui refusent de voir que nous sommes en train de changer défendent aussi l’idée qu’il aurait été préférable que nous ne nous changions pas.

Pour être tout à fait clairs, nous nous sommes faits nous-mêmes. Nous sommes notre première technologie. Nous sommes à la fois l’inventeur et l’invention. Nous avons utilisé nos esprits pour nous fabriquer nous-mêmes et donc, nous, les humains d’aujourd’hui, nous sommes les premiers cyborgs. Nous nous sommes inventés. Et nous n’avons pas fini. »

Xavier de la Porte

L’émission du 26 septembre 2010 était consacrée aux liaisons numériques, en présence du sociologue Antonio Casilli (blog) à l’occasion de la parution de son livre (voir notre récente interview).

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3 commentaires

  1. Un point de vue éclairant sur fond d’une (vieille) pensée toujours juste. « Nous nous sommes faits nous-mêmes » : l’évolution des corps, des idées et des techniques ne font qu’un. Nature naturée et Nature naturante, Spinoza avait donc raison. Ses successeurs aussi. Merci en tout cas de m’avoir fait connaître l’auteur, son blog et ses livres.

  2. Il me semble que Kevin Kelly découvre l’eau chaude, André Leroi-Gourhan disait un peu la même chose il y a 45 ans, voire même un Bernard Stiegler qui parle lui de prothèse de l’esprit.

  3. Pour prolonger la remarque de Philippe Sarro, j’ajoute que, bien que la théorie de Kevin Kelly soit à peu près valable dans son économie générale, les arguments qu’il invoque sont largement fallacieux, voire parfois complètement faux ! Cette « démonstration » est fumeuse et bourrée d’approximations et d’affirmations délirantes.

    La plus significative est bien sûr celle selon laquelle si l’on ne considère que ces 10 000 dernières années, nos gênes ont évolué 100 fois plus vite que pendant les 6 millions d’années qui ont précédé. Ce n’est certainement pas l’avis majoritaire chez les paléoanthropologues et les généticiens ! Bien au contraire, les projections permettant de déterminer « quand » les différentes branches d’hominidés se sont séparées les unes des autres sont basées sur un taux de recombinaisons génétiques stable. Et lorsque Pascal Picq conteste les calculs basés sur l’hypothèse linéaire en proposant d’introduire une petite dose d’accélération, il est d’une part isolé et d’autre part très très loin d’aller jusqu’à avancer des écarts aussi astronomiques. Cette affirmation péremptoire sidérante de Kevin Kelly (introduite par un « si on considère » qui peut faire croire qu’il s’agit d’un fait reconnu — ce qui est totalement faux) oblige à une certaine prudence dans la lecture du reste de l’argumentaire…

    Mais on trouve aussi des trucs comme : La cuisine n’est rien d’autre qu’un estomac externe additionnel. Ben si, elle est bien autre chose ! L’auteur semble en être resté à « Pourquoi j’ai mangé mon père », qui insiste sur le fait que la viande grillée est comme prédigérée par rapport à la viande crue — bon, d’accord, mais c’est loin de recouvrir tous les effets chimiques de la cuisson !! Cette fumisterie-là ne bouleverse pas le raisonnement de l’article (car la cuisson transforme l’aliment, et notre digestion en est en effet modifiée), mais elle illustre l’amateurisme des arguments et la faiblesse de l’article.

    On a aussi : Plus que nos ancêtres chasseurs-cueilleurs, nous sommes faits de l’accumulation de la sagesse, des pratiques, des traditions, de la culture de ceux qui ont vécu avant nous et de ceux qui vivent avec nous. C’est une vision totalement ethnocentrique et fausse. Nos ancêtres étaient exactement autant fait de la sagesse et des pratiques de ceux qui les précédaient et les côtoyaient ! Simplement, il ne s’agissait pas des mêmes faits, c’est tout : différence de contenu, absolument pas différence de nature. Un chasseur-cueilleur connaît de son territoire de chasse des milliers de détails stupéfiants qui valent largement le savoir d’un informaticien ou d’un agronome — mais ce ne sont pas les mêmes détails que ceux dont nous nous servons pour vivre en milieu urbain contemporain ou pratiquer notre métier, voilà la seule différence.

    Et puis dans le chapitre des fantasmes, une phrase comme nous augmentons encore l’accélération de ces gènes de plusieurs manières, notamment les interventions médicales comme la thérapie génique vaut son pesant de cacahouètes… Je passe sur la maladresse syntaxique (qui relève sans doute de la traduction : on n’accélère pas les gènes, l’auteur veut sans doute dire qu’on accélère l’évolution des gènes), mais je signale simplement que ceux qui croient que la thérapie génique modifie les gènes du patient n’ont pas compris grand chose au sujet : pour modifier les gènes d’un organisme, il faudrait intervenir sur les milliards de cellules qui le composent … une par une ! C’est du pur délire. La thérapie génique se contente de modifier l’expression des gènes de quelques cellules ciblées, sans aucune transmission de la modification aux descendants de l’individu soigné.
    Les modifications génétiques (qui ne sont pas du tout la même chose) permettent, elles, de modifier les gènes à la source sur la cellule reproductrice, mais elles sont absolument interdites sur l’Homme et ne peuvent donc sûrement pas être invoquées pour appuyer cette théorie…

    Bref, une idée assez évidente (en modifiant notre environnement de vie — y compris technologique — nous nous modifions nous-mêmes), mais une prétendue démonstration vraiment fumeuse.

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