danah boyd : Vivre avec, dans et autour de l’information

Par Xavier de la Porte le 25/10/10 | 6 commentaires | 2,895 lectures | Impression

La lecture de la semaine il s’agit d’un texte de danah boyd signalé par un auditeur fidèle de l’émission Régis Barondeau que je remercie à cette occasion. Je parle souvent de danah boyd ethnographe américaine spécialisée dans l’étude des réseaux sociaux et particulièrement dans l’usage qu’en font les jeunes Américains.

Dans ce texte, qui date de 2009, danah boyd étend son champ d’intérêt. Son objet est ici d’interroger une notion qu’elle appelle le flow qu’on pourrait traduire par le “flux”», et les conséquences de cette injonction à être dans le flux. Mais ce qui est plus intéressant encore dans ce texte, c’est, me semble-t-il, son caractère très critique. Une critique de l’intérieur, qui provient d’une des analystes les plus fines des nouveaux médias. C’est me semble-t-il, à prendre en considération.

danah boyd commence par noter qu’être dans “le flux” est l’attitude qui convient, l’attitude qui est en adéquation avec un paysage de l’information qui est dessiné par les réseaux. Etre dans le flux signifie selon danah boyd “ne pas être un consommateur passif d’informations, ne pas simplement se brancher quand on a le temps, mais plutôt être attentif dans un monde où l’information est partout. Etre ouvert à l’information qui s’écoule autour de soi, la saisir au bon moment, quand elle est la plus pertinente, la plus précieuse, la plus amusante ou la plus riche. Vivre avec, dans, et autour de l’information”. Selon elle, être dans le flux est plus qu’une métaphore, c’est une manière d’être heureux dans ce Nouveau Monde de l’information en réseau : “ceux qui sont passionnés par des réseaux sociaux comme Twitter disent à quel point ils se sentent vivre et respirer au même rythme que le monde qui les entoure, attentifs à ce qui se passe autour d’eux et connectés, ajoutant du contenu au flux et saisissant dans le flux quand ça les intéresse”. Oui, mais voilà, “cet état est fragile, il menacé sans cesse par l’overdose d’information et alourdi par des outils dont l’usage est décevant”.

Danah boyd
Image : danah boyd sur scène à la Web 2.0 Expo à New York en novembre 2009, photographiée par James Duncan Davidson.

danah boyd commence par examiner la manière dont le paysage de l’information s’est transformé ces dernières années. Son modèle pour étudier ces changements est le passage d’un monde du broadcast (de la chaîne de télévision) au réseau. Le monde du broadcast, c’est celui où l’information provient de quelques sources bien identifiées, où le pouvoir réside dans le contrôle des moyens de distribution, où tout le monde reçoit à peu près le même message, un monde où l’on considère comme acquis que les récepteurs accordent leur pleine attention au message. Evidemment, l’internet a bouleversé ce modèle : chacun pouvant facilement rendre disponibles ses propres contenus, les moyens de distribution se sont multipliés. Ce qui était rare, ce qu’il fallait jadis contrôler, à savoir les moyens de distribution de l’information, a été complètement remodelé par les technologies numériques. danah boyd le formule ainsi : “Aujourd’hui, à mesure que les technologies en réseau prolifèrent de par le monde, on peut postuler qu’il y a un canal de distribution disponible pour chacun, et entre chaque personne. En théorie, chacun peut obtenir un contenu provenant de n’importe qui”. Et cela induit un changement de paradigme qu’elle formule comme suit : “Avec la chute des barrières de la distribution, ce qui importe n’est pas l’acte consistant à distribuer, mais l’acte consistant à consommer ; le pouvoir n’est plus dans les mains de ceux qui contrôlent la distribution, il est dans les mains de ceux qui contrôlent cette ressource limitée qu’est l’attention. C’est précisément pour cela qu’en 2006, le Time magazine avait désigné “You”, vous, comme personne de l’année. Votre attention est précieuse, elle vaut de l’argent.” Ce sont donc de nouvelles formes de dissémination de l’information qui se construisent. Ce n’est plus le contenu qui mis à l’encan, mais les liens. “Partout sur le réseau, poursuit boyd, des gens utilisent l’attention qu’ils reçoivent pour diriger vers d’autres contenus, servant là de médiateurs de contenus. Beaucoup sont devenus des experts dans l’art de mettre l’information en réseau.” danah boyd ajoute que ce constat n’est pas très nouveau. C’est l’essence même du web 2.0. Mais précise-t-elle “maintenant que le Web 2.0 est devenu mainstream, nous voyons de nouveaux joueurs entrer dans la partie. Ce que font les gens de tous les jours est souvent différent ce que faisaient les premiers à adopter les nouvelles technologies.

Et cela pose selon elle 4 grandes questions, quatre défis où s’entrechoquent les espoirs portés par les technologies et la réalité.

Le bilan est sombre. Néanmoins, danah boyd pense qu’il existe de voies de sortie, des moyens de faire en sorte que cela fonctionne. Elle en donne quelques-unes :

Bref, conclut danah boyd, “nous continuerons à voir se recomposer le paysage de l’information. Une partie de ce qui développe est excitant ; une autre est terrifiante. Le tout consiste à ne pas être complètement du côté de l’utopie, ou complètement dans le camp inverse, mais de reconnaître ce qui changera et ce qui ne bougera pas.”

Xavier de la Porte

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission. Les lecteurs d’InternetActu auront certainement reconnu cette semaine une traduction qui avait déjà donné lieu à un billet en janvier dernier “Ce qu’implique de vivre dans un monde de flux”… mais une piqûre de rappel de danah boyd ne fait jamais de mal…

L’émission du 25 octobre 2010 était consacrée aux Fab Labs, ces laboratoires de fabrication de demain, avec Nicolas Lassabe, ingénieur chercheur à l’ONERA, co-fondateur d’Artilect, Philippe Langlois, fondateur du /tmp/lab et chercheur en sécurité et vie préviée et Alexandre Korber, membre du /tmp/lab.

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4 commentaires

  1. Pleins de choses intéressantes dans cette article et surtout une (auto) critique d’un média qui en manque un peu parfois lui aussi:

    1 . la tendance qu’a l’être humain a plus facilement consommer que construire: rss puis twitter on reste souvent passif dans ce flux d’information sans aller chercher ailleurs quelque chose pour satisfaire ce dont on manque a ce moment la (curiosité, questions, but, envie d’apprendre sur un sujet précis..)
    2 . oui le buzz ne s’appuie pas toujours sur les plus belles qualités humaines :)
    3 et les réseaux sociaux sont encore très calqués sur notre réseau social réel (humain). j’écoute pas mal de musique sur lastfm ou spotify et me rend compte que les liens (et recommandations) entres groupes et artistes sont presque figés par génération et environnement social. Ca me demande toujours un réel effort de découvrir autres choses que ce que mes amis écoutent, et paradoxalement avec internet…
    Mais pour finir pour ce point et une note positive, l’effort a été largement récompensé.

  2. par Jean-Marc Démeaux

    Danay Boyd souhaite la “création de nouveaux outils technologiques. (…) (…) qui nous permettent de distinguer le contenu pertinent (…) sans se laisser déborder.”

    Pour trouver, trier, hiérarchiser et choisir l’information, le contenu et même “l’outil” pertinents et adéquats, un outil existe depuis l’aube de l’humanité : ça s’appelle un cerveau !

    Et cela passe par une éducation à l’information qui est insignifiante et symbolique dans l’enseignement d’aujourd’hui. Je suis toujours étonné de constater à quel point la plus grande partie des chercheurs en information, en tout cas ceux qui ont pignon sur rue, ne raisonnent qu’à l’intérieur du champ de la technologie et de la sociologie. Dès lors, ils sont incapables d’appréhender les nouvelles technologies dans la nécessaire distance qu’impose l’apprentissage structuré et progressif des outils numériques et des savoirs informationnels. Ce serait pourtant le meilleur moyen d’accéder à une authentique culture de l’information qui, du même coup, libérerait de cette course techniciste sans fin aux “nouveaux outils”.

    Et, ce n’est pas le moindre effet, contribuerait à hiérarchiser les priorités : les outils au service de l’homme et pas l’inverse..

  3. par ncmarie

    “Et cela passe par une éducation à l’information qui est insignifiante et symbolique dans l’enseignement d’aujourd’hui. ”

    + 1

    Ca me semble primordial tout comme une éducation technologique globale bien plus poussée qu’actuellement.

  4. par jadlat

    +++ sur une éducation à l’information.

    Juste une précision. Il me semble que quand DB parle de flow, elle réfère à http://en.wikipedia.org/wiki/Flow_(psychology) ou http://fr.wikipedia.org/wiki/Flow_(psychologie)

    voir aussi de jean heutte quelques articles en lien à celui-ci http://jean.heutte.free.fr/spip.php?article101

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