Les limites des bonnes intentions : le design social n’est pas si simple

Par le 27/10/10 | 8 commentaires | 2,735 lectures | Impression

Julie Lasky pour Metropolis Mag vient de signer un très pertinent papier sur les limites de la conception sociale. A l’heure où l’engagement social des designers se multiplie, sous de multiples formes (sociétés à but non lucratif, initiatives sociales d’entreprises, mobilisation étudiante, partenariat avec des ONG, compétitions de design…) et de multiples sujets (allant de la conception d’abris d’urgence, aux purificateurs d’eau ou au four solaire… ), nombreux sont ceux qui jugent ces travaux certes bien intentionnés, mais pas nécessairement concrets. Où sont les résultats de toutes ces initiatives ?

Pour Julie Lasky, le succès est différent selon le point de vue qu’on envisage : celui du design, celui du financeur ou celui du destinataire. “La moitié du succès est ficelé avant que quiconque n’ait saisi un crayon pour dessiner la solution”, estime Mariana Amatullo, directrice de DesignMatters, un département du Centre d’Art du Collège du design (blog) qui entreprend des initiatives de changement social, en faisant référence à la difficulté qu’il y a de monter des projets avec un réseau de partenaires multiples. Et l’une des premières raisons repose sur le fait que le milieu comporte beaucoup d’intrigants, qui cherchent avant tout à se faire rémunérer, asséchant une économie d’aide déjà bien souvent misérable, accuse Julie Lasky.

Pour David Stairs, directeur des Designers sans frontières (DWB), qui estime que son taux de réussite sur les projets est de l’ordre de 10 %, la conception sociale est un secteur qui ressemble à l’industrie des services alimentaires : il est facile d’y entrer, mais difficile d’y réussir. Le secteur est devenu extrêmement concurrentiel et il n’est pas facile pour les concepteurs de gagner la confiance des financeurs qui ont déjà souvent de nombreux programmes autonomes. Pour Stairs, le soutien apporté aux projets ambitieux est insuffisant. Le milieu préfère souvent soutenir des projets modestes, qui ont certes plus de chance de succès, mais dont le succès est bien difficile à évaluer.
L’état d’avancement des projets de conception social est souvent sous-estimé, suggère Cameron Sinclair, confondateur d’Architecture pour l’humanité (AFH) qui développe quelques 40 projets dans 16 pays.

Mariana Amatullo convient que le secteur manque de techniques et de nomes d’évaluation des projets, et souffre d’une pénurie de répertoires de projets – même si on en dénombre certains comme Design21. “Il y a beaucoup de réussites qui restent isolées. Et mêmes quand les projets réussissent, il y a un manque d’infrastructures et de financement pour permettre de reproduire ces bonnes pratiques. Le passage à l’échelle est difficile.”

Car le passage à l’échelle est le Saint Graal de l’innovation sociale. Les financeurs, comme les médias, ont tendance à juger le succès d’un projet non pas sur le confort qu’il apporte à quelques personnes, mais par le nombre de vies que le projet touche. Pourtant, estime Lee Davis, président de NESst, une association qui aide les organisations qui travaillent dans le domaine de l’innovation sociale à trouver des financements, “certains projets ont besoin d’être petits”, de reposer sur l’artisanat local par exemple, qui ne s’ajuste pas toujours au marché mondial.

Selon plusieurs observateurs, c’est le passage à l’échelle qui a condamné PlayPump, une pompe à eau qui fonctionne comme sur un tourniquet par le jeu des enfants. PlayPump a longtemps été le chouchou des médias. Malgré les 16 millions de dollars investis par le gouvernement américain et le déploiement de quelque 4000 pompes, celles-ci se sont avérées finalement difficiles à faire fonctionner. “Au moment où ils sont passés à l’échelle, la pompe aurait du en être à sa sixième version, mais en fait, ils ont utilisé le prototype original”, explique Cameron Sinclair. Un prototype qui n’était pas adapté à toutes les situations et qui n’offrait pas de solution de secours pour pomper de l’eau quand les enfants n’étaient pas là : les femmes avaient du mal à jouer au tourniquet pour pomper l’eau… Forcément, sans amélioration de la conception avec les utilisateurs finaux, le projet ne pouvait pas passer à l’échelle.

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Image : PlayPump, une belle idée, mais qui pompe quand les enfants ne sont pas là ?

Car contrairement à ce qu’on pourrait penser, même dans le design social, la communauté cible est encore trop souvent absente de la conception. Et même les efforts les plus assidus de collaborations avec les pouvoirs locaux, les chefs d’entreprises et les utilisateurs finaux ne sont pas une garantie de succès dans la compréhension des écosystèmes complexes dans lesquels ces innovations s’introduisent, estime David Stairs, en rappelant que les puits artésiens creusés dans les années 80 en Somalie avaient contribué à une vaste guerre de clans. Un programme de l’AFH par exemple a consisté à développer une coopérative de cuisson organisée par des veuves victimes du tsunami au Sri Lanka. Le programme a travaillé avec ces femmes pour les aider à concevoir le business plan, le financement, trouver l’équipement… mais il a été contraint à l’abandon quand elles ont commencé à recevoir des menaces de mort d’un gangster qui avait le monopole des cuissons locales.

Emeka Okafor (blog), un entrepreneur qui a fondé Maker Faire Africa en 2009, lieu de rencontre pour les innovateurs du continent, fait remarquer que le simple fait de rechercher des informations sur l’innovation dans le monde en développement est difficile.

Bien sûr, il y a des success-stories. Safe Agua, un programme de DesignMatters pour faciliter le stockage, l’utilisation, le transport et la conservation d’eau pour les habitants de bidonvilles du Chili a développé des systèmes simples pour l’acheminement de l’eau, sa conservation, ainsi que des systèmes de laveries et de douches communautaires grâce au travail des étudiants du Centre d’art local (blog) et une institution de bienfaisance de Santiago (vidéo).

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Image : Safe Agua.

La famine, la sécheresse, la maladie, la pollution, la violence, l’ignorance… sont des problèmes systémiques apparemment insolubles auxquels s’attaquent les responsables sociaux, désormais aidés par les designers. Or ceux-ci, qui opèrent traditionnellement au point où l’objet (ou la communication) rencontre l’utilisateur, manquent de formation dans ces domaines broyés par des intérêts divergents et des comportements inextirpables. “Les gens ont de grandes intentions, mais ils ne réalisent pas combien ce travail est difficile et la somme de choses qu’il faut gérer pour réaliser un succès. Il ne suffit pas d’avoir une idée brillante et concevoir un bon produit ou un bon service, il faut aussi être présent à chaque étape, évaluer et tester le projet constamment pour être sûr qu’il va prendre son envol et être adopté par la communauté. Il faut de la patience, de l’habileté et de la diplomatie. C’est ce que nous devons commencer à enseigner à nos étudiants”, conclut Mariana Amatullo.

Rétroliens

  1. a voire | Pearltrees

7 commentaires

  1. par rilax

    Je suis complètement d’accord avec le contenu de cet article si ce n’est que je rajouterais que la conception centrée utilisateur sert à résoudre ces problèmes.. les cogniticiens (entre autres) servent à ça! réaliser un design produit en accord avec la réalité du terrain!

  2. De quoi on parle ? de faisabilité ? d’étude de “marché”, notamment de conditions d’accès au marché (excellent le coup du gangster !) ? d’organisation ? de business-plan ? de road-map ?

    Ça a beau être non-profit, c’est quand même de l’Entreprise, non ? ne sont-ils pas en train de le découvrir, ou est-ce l’environnement de services de ce monde-là qui n’est pas assez structuré ?

  3. @rilax : Ce qui est intéressant de voir dans cet article, c’est que des gens qui disent faire de la conception centrée sur l’utilisateurs n’y arrivent pas toujours. Que la réalité du terrain ne s’adapte pas à tout. Qu’une innovation, aussi réussie soit-elle (et la PlayPump peut paraître l’être), a souvent des effets positifs et négatifs. Que même une armée de cogniticiens et de designers ne fait pas tout…

    @Alexis : oui, en partie. Plus que le processus, c’est la structuration dont semblent se plaindre certains. Mais en même temps, tu sais tout comme moi que le monde de l’entreprise sait parfois ne pas être efficace également.

  4. par Clément

    Merci pour l’article.

    Je pense que l’innovation sociale n’est pas uniquement une affaire de design, comme vous le soulignez justement dans l’article en reprenant les propos de Mariana Amatullo.
    Néanmoins, Julie Lasky parle-t-elle réellement de design dans son article ? C’est d’autant plus troublant D’autant que vous traduisez à plusieurs reprise le terme avec exactitude selon moi : il s’agit bien de conception et non uniquement de design, et cela implique d’autres métiers et compétences qui ne sont pas uniquement imputables au design : l’ingénierie par exemple, les études sur le terrain (ethnographie), etc.

  5. Cet article a été repris par LeMonde.fr.

  6. par Victor

    Les fours solaires de tout design seront toujours utiles eux, dès lors qu’ils dépassent les 100°C, lorsque l’on sait qu’un habitant d’Afrique noire consomme par jour 1,5kg de bois et perd pour cela beaucoup de temps et d’argent…

  7. par rilax

    Je suis d’accord que cela ne réussi pas toujours.. mais quand je lis la “population cible ne fait pas parti du processus de conception” ce n’est pas de la conception centrée utilisateur. Si on n’est pas dans le pays avant de lancer la conception, pendant et après, ce n’est pas de la conception centrée utilisateur. La pompe ayant un seule mode de fonctionnement montre bien une conception un peu naïve de la réalité.. surtout que comme le dit l’article un prototype est une version d’exemple, et est normalement bien loin de ce que doit être la version finale..il y a d’autres raisons qui expliquent l’échec de ce projet. ce n’est donc pas tant la conception centrée utilisateur qui est en cause, mais le fait que l’on ne mène pas la démarche à son terme..