Little Brothers contre Big Brother

La lecture de la semaine il s’agit d’une tribune parue dans le New York Times le 17 octobre dernier. On la doit à Walter Kirn : Walter Kirn n’est pas journaliste, c’est un romancier et critique littéraire américain. Son papier est intitulé « Little Brother is watching », « Little Brother vous regarde ».

« Dans le 1984 de George Orwell, commence Walter Kirn, le but des technologies de la communication était brutal et direct : assurer la domination de l’Etat. Les sinistres « télécrans » placés dans les foyers, et directement contrôlés par l’Etat, vomissaient la propagande et organisaient la surveillance d’une population réduite à la passivité. Face à une surveillance de tous les instants, les gens n’avaient pour solution que d’atténuer au maximum leur comportement, dissimuler leurs pensées et être des citoyens modèles.

Il s’avère aujourd’hui, poursuit Kirn, que ce scénario était vieillot, grossièrement simpliste, et profondément mélodramatique. Comme Internet le prouve chaque jour, ce n’est pas à un Big Brother sombre et monolithique que nous avons affaire, mais à une longue cohorte de fringants Little Brothers, équipés d’outils auxquels Orwell n’aurait jamais rêvé et qui ne servent aucune autorité organisée. L’invasion de la vie privée – celle des autres, mais aussi la nôtre, quand nous tournons nous-mêmes les objectifs sur nous pour attirer l’attention par tous les moyens – s’est démocratisée.

Pour Tyler Clementi, l’étudiant de la Rutgers University qui s’est récemment suicidé après qu’une vidéo de ses ébats a été postée sur le Web (voir l’histoire racontée sur Slate), Little Brother a pris la forme d’un colocataire indiscret doté d’une webcam. Le voyeur n’avait pas d’autre agenda que la bêtise juvénile, mais son action a eu des conséquences plus violentes que l’espionnage oppressif d’une dictature. Le colocataire a, semble-t-il, agi sous l’impulsion, au moins au départ, et sa transgression ne pouvant pas être anticipée, elle a laissé sa victime sans défense. Clementi, à l’inverse du Winston Smith d’Orwell, qui se cachait des télécrans dès qu’il le pouvait et qui avait compris que le prix de son individualité était une autocensure et une vigilance continuelles, n’avait aucun moyen de savoir que les murs avaient des yeux. L’observateur invisible non plus ne pouvait anticiper la conséquence ultime de son intrusion.

Dans 1984, l’abolition de l’espace privé faisait partie d’une politique générale alors qu’aujourd’hui, elle n’est le plus souvent qu’un effet secondaire d’une bonne humeur en réseau. L’âge de la « vidéo virale », quand les images d’une tranche de vie peuvent faire le tour du globe en une nuit, fait surgir l’anarchiste en chacun de nous. Parfois, les résultats sont opportuns, bénins, et l’intrus fait une faveur à son sujet en lui garantissant par exemple une popularité instantanée.

Il arrive aussi, bien sûr, que Little Brother rende un vrai service à la société en braquant les projecteurs sur l’Etat et en permettant de surveiller les surveillants.

Dans l’Youtube-topie post-idéologique qu’Orwell ne pouvait pas prévoir, l’information s’écoule dans toutes les directions et le fait comme il lui plaît, pour le meilleur et pour le pire, en ne servant aucun maître et n’obéissant à aucun parti. Les télécrans, petits, mobiles et ubiquitaires, semblent par moment fonctionner indépendamment, dans des buts qui leur sont propres et qui demeurent mystérieux.

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Ce matin, raconte Walter Kirn, quand je me suis assis à mon bureau et que j’ai allumé mon ordinateur pour me mettre au travail, j’ai été distrait par une histoire qui racontait qu’une caméra de Google Street View montrait les images d’un corps gisant ensanglanté dans une rue du Brésil. J’ai cliqué sur le lien, incapable de faire autrement, et est apparue cette image affreuse. Pendant un instant, je me suis senti voyeur, et spirituellement sali par ce que je voyais. L’instant d’après, je regardais la météo et mes mails.

Big Brother lui-même n’était pas aussi insensible. Lui au moins avait un mobile pour espionner : maintenir l’ordre, consolider ses positions et éteindre les rebellions éventuelles. Mais moi, et les innombrables autres Little Brothers, nous n’avons aucune notion très claire de ce que nous cherchons. Une fugace sensation d’omnipotence ? Les gratifications d’une vaine curiosité ? Notre circulation constante dans les images volées, tantôt comme consommateurs, tantôt comme producteurs (mais y a-t-il encore une différence significative entre les deux ?) ajoute encore à cette histoire insensée. Est-ce tragique ? Parfois.

Notre société est fragmentée, infiniment divisée en parties hostiles et continuellement remuée de l’intérieur par ces mêmes technologies qui, dans le roman d’Orwell, assuraient une stabilité terne et sourde. D’une certaine manière, sa vision cauchemardesque de la surveillance d’Etat était cosy et rassurante en comparaison de ce que nous vivons. Big Brother étouffait la dissidence en poussant à la conformité ses sujets effrayés, mais ses offenses étaient prévisibles et l’on pouvait s’en débrouiller. Qui plus est, ses assauts contre la vie privée laissaient intact le concept même de vie privée, autorisant la possibilité qu’un renversement du pouvoir permet aux gens de retrouver leur vie privée.

Little Brother ne nous offre pas la même chance, en grande partie parce qu’il réside à l’intérieur de nous et non pas dans des quartiers généraux retirés et bien surveillés. Dans ce nouveau et chaotique régime où les objectifs et les micros sont dirigés dans toutes les directions et tenus par toutes les mains – ce qui nous permet des les pointer sur nous-mêmes aussi bien que sur un autre -, les sphères du privé et du public sont si confondues qu’il est plus facile de considérer qu’il n’existe plus qu’une seule et unique sphère. Sans lieu pour se cacher, il faut sans cesse jouer un rôle, et laisser de côté ces notions vieillottes de discrétion et de dignité. Si Tyler Clementi s’était souvenu de cela – qu’il fallait livrer sa vie personnelle à la machine et assumer, avec Shakespeare, que le monde est une scène – il aurait haussé les épaules à sa mésaventure et fait de son existence un reality show. Il aurait invité Little Brother dans sa chambre au lieu de choisir de se retirer de la seule manière qu’il croyait possible. »

Telle est la conclusion assez déprimante de cet article du New York Times. Ce que Walter Kirn appelle « Little Brother » avec, il faut le dire, un sens assez aigu de la formule, d’autres l’appellent sousveillance et il est notable que l’idée fasse son chemin. Ils sont de plus en plus nombreux (comme Jean-Gabriel Ganascia) à dénoncer cette surveillance horizontale. Et ça n’est pas sans poser problème. S’il paraît assez évident qu’une surveillance de tous par tous, avec la possibilité de rendre publique en une seconde tout acte de l’autre, est assez effrayante, je m’inquiète tout autant de la tendance qu’il y a à considérer cette menace comme plus forte, et plus présente, que la menace plus classique de la surveillance par en haut. Tendance dont cet article est reflet le plus parfait, quand Kirn explique que la surveillance d’Etat apparaît désormais comme « cosy et rassurante ». Nous vivons dans un pays, et il n’est pas le seul, où le nombre de fichiers augmente sans cesse, où l’on peut manifestement faire écouter des journalistes sans que cela ne concerne le Président de la République et dans ce pays, il faudrait plus craindre le téléphone portable de son voisin. Je ne suis pas certain. Je ne crois pas, à l’inverse de Walter Kirn, que les Little Brothers soient plus inquiétants qu’un Big Brother. Je ne crois pas qu’il faille instaurer une hiérarchie des dangers, tant les mobiles, moyens et conséquence de l’un et de l’autre sont distincts. Au risque d’oublier que la sousveillance est aussi, malgré toutes les dérives possibles, un outil de lutte contre la surveillance.

Xavier de la Porte

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 14 novembre 2010 était consacrée au journalisme de données en compagnie de Caroline Goulard, cofondatrice d’Actuvisu.fr et de Dataveyes, start-up de visualisation interactive de données, Nicolas Kayser-Bril, responsable du data-journalisme sur Owni.fr et Jean-Christophe Féraud, chef du service high-tech et média du quotidien Les Échos et auteur du blog Sur mon écran radar.

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2 commentaires

  1. Effectivement à quoi bon distinguer; de même que la violence institutionnelle engendre la violence individuelle, le « grand frère » engendre les « petits frères » et pourrait on dire s’en nourrit.
    Dans « 1984 », décidément très à la mode, la violence entre individus est également très grande mais s’illustre plus discrètement par l’égoïsme, la méfiance, la délation…
    Un livre, aussi génial soit il, ne peut tout dire. Je m’étonne qu’on ne parle pas plus du « frère jumeau » de « 1984 »(qui parle surtout du totalitarisme), « Le meilleur des mondes » de Huxley un autre versant, plus libéral, de la contre-utopie moderne.

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