Où est passé la puissance de la « pensée visuelle » ?

Dans le dernier numéro de Wired, l’éditorialiste Clive Thompson évoque la puissance de la pensée visuelle, c’est-à-dire celle qui s’exprime par le dessin plutôt que par les mots. Pour cela, il convoque le dernier livre de Dan Roam (blog), auteur du Retour de la serviette (The Back of the Napkin, évoquant la serviette en papier sur laquelle on griffonne souvent un petit schéma éclairant pendant un repas d’affaires), dans lequel ce dernier montre que notre culture repose trop fortement sur les mots. Nos systèmes scolaires et politiques sont conçus pour promouvoir des gens éloquents dont le mode de pensée est essentiellement verbal. Notre système de pensée nous encourage à décrire nos problèmes sous forme de récits ou des listes linéaires de fait.

Mais les problèmes dynamiques ou compliqués ne peuvent souvent pas se résumer à de simples récits. Ce sont des systèmes composés de nombreuses parties qui s’affectent les unes les autres. Dans ces situations, un dessin peut nous aider à mieux voir ce qu’il se passe. « Les mots ne nous sauveront pas », clame Dan Roam.

fixcarte
Image : à l’occasion d’une session sur le Mind Mapping, Fix avait commis ce petit dessin sur les cartes qui disent des choses et font parler.

Par exemple, lors du débat sur la réforme de la santé, le président Obama ne parvenait pas à communiquer convenablement comment la réforme pourrait fonctionner, malgré le grand nombre de discours qu’il a prononcés. Dan Roam a « dessiné la réforme », montrant les relations entre les différents acteurs du système de chaque côté d’une balançoire pour suggérer que ce qui profite aux uns, désavantage souvent un autre. Ces dessins ont été vus par quelque 300 000 personnes et l’équipe d’Obama a même appelé l’auteur pour lui demander de l’aide dans les communications futures sur la réforme.

« Si vous voulez partager le même modèle mental d’un problème, le moyen le plus rapide est d’en faire une image », explique David Sibbet, un spécialiste de la visualisation qui travaille principalement à illustrer des questions soulevées lors de réunions, afin d’éclairer ce dont les gens discutent. Mais force est de constater, malheureusement, que le dessin est toujours considéré comme enfantin, ce qui explique en partie pourquoi la pensée visuelle est passée bien après l’agilité verbale.

Clive Thompson estime que cela pourrait changer, car l’internet a montré l’utilité de l’image et des visualisations. Des mashups de Google Maps aux animations et graphiques en ligne (comme celles de RSA Animate ou, dans un autre genre, de GraphJam par exemple… auxquels il faudrait certainement ajouter la fabrique d’image de 4chan comme les principaux sites de visualisation de données tels que Visual Complexity ou Infosthetics). Mais cela demeure insuffisant. « Si nous voulons réellement libérer la pensée visuelle, nos outils numériques doivent évoluer. Ils sont encore trop dominés par le clavier. Nous avons besoin de surfaces tactiles, pour esquisser des concepts, les partager avec d’autres, et ruminer des esquisses jusqu’à ce que des tendances se dessinent. Quand on voit ce que l’ordinateur a obtenu de nous, on se dit que le crayon pourrait nous aider à en obtenir encore plus. »

Sauf que les outils, à nouveau, ne feront pas tout. Ils n’imposeront pas d’eux-mêmes les mérites de la « cartographie mentale » que permet le dessin. Il manque, d’une façon criante, une éducation à la représentation, à l’analyse visuelle, à la synthèse graphique dont nos pratiques et notre éducation nous éloignent de plus en plus. C’est peut-être ce qui explique encore plus le succès « viral » de ces visualisations qui parfois parviennent à éclairer ce que nous savons si mal décrire, si mal comprendre avec nos seuls mots.

Hubert Guillaud

Spéciale dédicace au Tumblr de Loïc Haÿ qui collectionne une multitude de ces fascinantes représentations du monde et à Fix qui illustre si souvent de ses dessins bien des réunions de la Fing au plus grand plaisir des participants et à qui j’ai emprunté un dessin pour illustrer cet article.

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4 commentaires

  1. @Olivier : En même temps le côté virginal du fond blanc oriente certainement beaucoup trop les choses 😉

    Xochipilli dans son cabinet de curiosité fait une intéressante lecture de Prodiges et Vertiges de l’analogie, de Jacques Bouveresse, où il explique que la pensée abstraite nait de l’analogie et donc que la logique n’est rien sans l’analogie : « Tout rigoureux qu’il soit, un raisonnement ne s’ancre dans notre esprit que s’il réussit à s’associer à des illustrations concrètes qu’on mémorise facilement. »

  2. @hubert Certes, le Powerpoint BLANC invite à ne pas voir ce qu’on voit d’habitude. Il est donc orienté vers tout ce qui n’est pas orienté par la doxa commune : une chance de se rendre compte que l’on est tous serrés comme des sardines sur l’autoroute, et qu’il y a beaucoup de place ailleurs 😉

  3. C’est peut-être juste qu’elle s’est déplacée et que d’autres médiations sont en train de se chercher, en croisant différents outils, différents dispositifs ou différentes formes. Un exemple sur l’incitation à représenter notre monde sous forme de réseaux et à combiner les médiations sociologiques et artistiques : http://yannickrumpala.wordpress.com/2010/12/05/la-mediation-artistique-comme-autre-voie-d%e2%80%99exploration-politique-des-reseaux/

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