Wikileaks : Quand la politique devient technologique

Difficile de trouver un article qui parle d’autre chose que Wikileaks cette semaine, donc j’ai trouvé un papier qui parle de Wikileaks, mais qui le met en perspective d’une façon que j’ai trouvée intéressante. Il s’agit d’un post sur le blog de Charles Arthur, qui suit les affaires technologiques pour le Guardian. Son papier s’intitule : « Le mouvement vers le Cloud computing est inéluctable, mais Wikileaks nous ménage une pause ».

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Image : la cartographie du Monde.fr qui permet de naviguer dans les mémo diplomatiques et son dossier dédié.

« Jusqu’à la semaine dernière, explique Charles Arthur, tous les futurologues de l’informatique nous expliquaient que le Cloud computing, ou informatique dans les nuages, était l’avenir. Pas besoin de savoir où vos données sont stockées, elles sont dans un ordinateur, ou plutôt dans des ordinateurs, là bas, sur l’internet. Amazon, avec son service EC2, Microsoft avec Azur ou Google, avec GoogleMail et GoogleDocs sont déjà utilisés par des milliers d’entreprises dans le monde entier.

En juin, poursuit Charles Arthur, le prestigieux centre de recherche Pew expliquait : « la grande majorité des experts en technologie et des acteurs qui réfléchissent sur l’internet de demain pensent que vers 2020, les gens accéderont à leurs logiciels en ligne, qu’ils partageront et accèderont à l’information en utilisant des réseaux de serveurs, au lieu de dépendre d’outils et d’information stockés dans leur ordinateur personnel. »

Et c’est déjà comme ça que ça se passe, explique le journaliste du Guardian. L’index de recherche de Google se trouve dans les nuages. Lastminute.com, TripAdvisor et d’autres encore sont des services dans les nuages. Depuis ces dernières années, les particuliers et les entreprises ont pu télécharger leurs contenus sur ces ordinateurs, d’où l’explosion de Facebook, de Flickr, de Youtube et de Twitter, aucun de ces sites ne générant son propre contenu. Tout ça vit dans les nuages : une entreprise offre les serveurs, une autre offre le logiciel et les interfaces du contenu.

La semaine dernière, cette promesse de l’informatique dans les nuages s’est faite moins rose, explique Charles Arhur. Amazon a expulsé les contenus de Wikileaks qui étaient hébergés par ses serveurs. Dans un message, Amazon a expliqué que ce n’étaient pas les attaques dont Wikileaks faisait l’objet qui avaient justifié cette expulsion (ces attaques ont été contrées avec succès), mais le fait que Wikileaks ne respectait pas les conditions d’utilisation.

Les conditions d’utilisations ? se demande le journaliste du Guardian. Depuis quand Amazon a le temps de vérifier si toutes les entreprises qu’accueillent ses serveurs respectent les conditions d’utilisation ? Et pourquoi est-ce que ça allait quand c’était les Warlogs d’Afghanistan, et que ça ne va plus quand ce sont les télégrammes diplomatiques ?

Est-ce donc cela l’informatique dans les nuages ? L’affaire Wikileaks nous montre-t-elle que l’informatique dans les nuages se mettra à pleuvoir chaque fois que les autorités se montreront suffisamment pressantes ?
La réalité, c’est que quiconque essaiera de voir ce qui se passe à l’intérieur des gouvernements avec l’efficacité qu’ont montrée Assange et Wikileaks éprouvera les limites du gouvernement, mais aussi celles de la tolérance commerciale.

La liste des entreprises américaines qui ont lâché Wikileaks est stupéfiante.

Ca ne veut pas dire que l’informatique dans les nuages est un fiasco ; de plus en plus d’entreprises continueront de faire migrer leurs données vers les nuages, pressés par Google et Microsoft. Mais ça signifie que ça ne libère pas des pressions politiques, et sans doute le Net n’en sera-t-il jamais libéré. L’événement intéressant, ce serait que le gouvernement chinois offre à Wikileaks d’abriter les télégrammes – ce qu’Assange et son équipe considéraient sans doute comme aller trop loin.

Dans le même temps, les télégrammes continueront à circuler avec les systèmes de partage de fichiers, en particulier BitTorrent – qui sont l’achèvement de l’informatique dans les nuages et qui consistent en des réseaux ad hoc d’utilisateurs de PC qui ont une copie du fichier principal et qui la passent à celui qui la veut, en petit morceau, de manière à ne pas être repéré. L’informatique dans les nuages commerciale s’affiche pour ce qu’elle est : commerciale, et donc vulnérable aux pressions politiques et commerciales. Mais le partage de fichiers est en train de devenir la vraie forme de résistance, celle qui fait que pour l’arrêter la seule solution est d’éteindre l’internet. Et ni le gouvernement américain, ni le gouvernement chinois ne semblent prêts à l’assumer.

Ce papier paru sur le blog techno du Guardian montre bien que l’affaire Wikileaks pose bien des questions, qui ne concernent pas seulement la diplomatie et le journalisme, mais aussi comment la politique est en train de devenir technologique.

Xavier de la Porte

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 13 décembre 2010 était consacrée à Wikileaks, avec Erwan Cario, rédacteur en chef d’Ecrans.fr, ainsi qu’au rôle prédictif des données, avec le consultant et statisticien Guillaume Main, qui s’occupe du blog Statosphere.fr, Antoinette Rouvroy, chercheuse au Fonds de la recherche scientifique (FNRS) et Erick Alphonse, maître de conférences au Laboratoire d’informatique de Paris-Nord (LIPN).

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5 commentaires

  1. Le P2P n’est pas l’achèvement du cloud computing. Le P2P est l’anti-cloud computing par excellence. Pas de fermes de serveurs, rien que des personnal computers en réseaux.

  2. Je plussoie Igor.
    Le cloud computing, Ce sont les données centralisées, les données les plus facilement contrôlables par les gouvernements.
    Le P2P, c’est l’incensurable.

  3. Est-ce la politique qui devient technologique ? Ou est-ce la technologie qui devient politique ?

    D’ailleurs est-ce que le verbe « devenir » est celui qui convient le mieux ? Si le cas Wikileaks est particulièrement parlant du fait de son ampleur internationale, on pourrait trouver tout un tas d’autres exemples des interférences entre politique et technologie : les élections iraniennes en 2009 n’en étaient-elles pas une illustration déjà ?

  4. Ce que je reproche à wikileaks c’est de donner les infos trop en brut et donc pas tout à fait compréhensible pour le commun des mortels.
    Cependant, il faut reconnaître qu’ils n’ont jamais prétendu qu’ils faisaient du tri ou un retraitement quelconque, mais cela aurait été préférable.

    On ferme wikileaks pour que le grand public ne puisse pas y accèder.
    Mais les autres pourront effectivement aller sur bit torrent et autres systèmes de partage.

    Amazon a fermé son site car elle craignait les attaques.
    En effet, une grande firme comme Amazon ne peut pas ne pas savoir que, stratégiquement parlant, plusieurs pays vont tenter de bloquer le site par des attaques massives.
    Vous avez envie vous que le département d’état américain vous attaque?
    Ben non…

    N’importe qui, qui fait un peu de recherche sur internet, peut facilement trouver comment attaquer… alors un gouvernement bien décidé, pensez-vous…

    Si nous allons inélucatablement vers le cloud computing, ou du moins sous une forme ou une autre, cela ne signifie pas la mort des personnal computer, loin de là.
    C’est comme, l’internet qui tuerait le livre, ou la video qui tuerait la radio.
    Qui dit ordinateur personnel dit partage de l’information, sans nécessairement passer par le cloud bien sûr.

    La vraie question est comment vont faire les gouvernements pour attaquer les systèmes de partage de fichier, pour tuer wikileaks? Je pense qu’ils vont tenter de légiférer.
    Et comme le disait un article: comme par hasard ceux qui sont contre wikileaks sont ceux qui justement ont quelque chose à se reprocher…

    Je constate seulement que wikileaks ne fait que prouver que le monde n’est pas gouverné comme l’aurait souhaité l’humanité.
    Et les raisons officielles des guerres sont franchement très discutables pour ne pas dire plus, n’est-ce pas?

    Ce blog pourrait donner des idées de réflexion:
    http://www.economist.com/blogs/democracyinamerica/2010/11/overseeing_state_secrecy/

    Pour revenir au sujet du cloud:
    Je vois mal une entreprise mettre ses données stratégiques dans le cloud.
    Sachant que le piratage des données est facile.
    Ce qui ne veut pas dire que le cloud est mort.
    Google doc est de plus en plus utilisé par exemple.
    Les puristes me diront même qu’une entreprise qui se respecte ne mettra pas ses données sensibles, donc de fait toutes ses données sur internet, donc par définition, jamais dans un cloud.
    D’accord, ils mettront leur page web pour un minimum de visibilité mais sans plus…
    Et le particulier? Il ira sur facebook y mettre ses photos (je n’y ai pas encore mis mes photos; je devrais vous croyez?), et encore…
    (Je connais pas mal de monde qui ne sont pas sur facebook…)

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