Greg Egan : Mortelles ritournelles

oceaniqueEganInternetActu.net et les éditions Le Bélial’ vous proposent un petit cadeau pour les Fêtes : une nouvelle de science fiction, signée de la main d’un des maîtres du genre, Greg Egan.

Greg Egan n’est pas un auteur de SF encore très connu en France (Wikipédia). Voici pourtant quelques années que son oeuvre est disponible en Français et notamment l’intégralité raisonnée de ses nouvelles publiées aux éditions Le Belial, en trois formidables volumes intitulés Axiomatique, Radieux et Océanique. C’est de ce dernier volume, le dernier paru, qu’est tiré « Mortelles ritournelles », la nouvelle que nous vous proposons de découvrir.

Greg Egan est un représentant de ce qu’on appelle la hard science, une science-fiction caractérisée par son exigence scientifique, dans un domaine où la rigueur a rarement été de mise : longtemps, l’important était de raconter des histoires, pas qu’elles soient scientifiquement crédibles. Greg Egan, lui, n’hésite pas à s’inspirer de théories scientifiques parmi les plus actuelles et les plus complexes (la physique quantique, les neurosciences, la biotechnologie, la thérapie génique, les nanotechnologies, la Singularité…) pour tisser la trame de ses histoires et offrir à la science un contexte pour mieux la comprendre. Une exigence particulièrement bien adaptée au format court, permettant de rebondir d’un univers scientifique à un autre, avec une virtuosité imaginative qui donne le sens du vertige. Une exigence qui, certes, parfois oublie un peu la psychologie des personnages et donne une certaine impression de froideur, mais qui surtout permet de projeter des préoccupations métaphysiques sur des questions technologiques. Car la science, chez Egan, semble effectivement un prétexte pour interroger nos transgressions morales… Elle est toujours un support à la réflexion philosophique. Et pour ma part, c’est en cela que je le trouve passionnant.

« Il ne discrimine ni n’encense les nouvelles technologies. Il tente de pointer les bouleversements qu’elles vont nécessairement occasionner », disait Julien Loubière. C’est effectivement toute la force des nouvelles de Greg Egan.

« Mortelles ritournelles » n’est certainement pas la nouvelle la plus audacieuse de l’auteur, ni la plus audacieuse du volume, au contraire, nous avons plutôt privilégié un sujet peu anticipatif par rapport à son travail habituel, afin que l’histoire puisse toucher le plus grand nombre. Je suis persuadé qu’elle parlera à beaucoup de nos lecteurs, par cette façon dont elle utilise les neurosciences et les capacités prédictives des données pour en montrer les limites. En quelques pages, Egan signe une vraie critique de la société algorithmique vers laquelle nous glissons.

Bonne lecture et joyeuses Fêtes à tous !

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Ceux qui préfèrent peuvent télécharger la nouvelle au format ePub ou Pdf (sans DRM) pour la lire via un logiciel dédié comme Calibre ou Adobe Digital Edition, ou la lire directement en ligne sur notre site, par exemple en utilisant un petit outil qui améliore la lisibilité comme Readability.

Mortelles ritournelles

Michael Underwood, consultant en musique créative pour l’Usine à Inspiration, ne put s’empêcher de jeter un œil discret à sa montre. Il lui restait encore du travail pour la campagne Hypersoft, laquelle se devait d’être terminée le jour même, et l’après-midi filait déjà. Underwood écoutait John Halbright depuis vingt minutes. Il ne savait toujours pas en quoi ce que présentait le président de la Société de Neurocartographie appliquée « était la plus belle mine d’or publicitaire depuis que le Département du Trésor avait accepté de vendre des emplacements à hologrammes sur le billet de dix dollars »

Halbright remarqua son geste, s’arma de courage et recommença.

« Vous avez bien compris que nous avons identifié les circuits neuronaux impliqués dans le traitement de la musique ? »

L’idée déplaisait à Underwood mais il hocha tout de même la tête.

« Avec la tomographie à émission de positons, et j’en passe… Mais lorsque vous dites « les circuits neuronaux »… tous les cerveaux ne sont pas identiques, sinon comment les gens pourraient-ils avoir des goûts musicaux différents ? Cela doit dépendre de la culture et de l’éducation, et en fin de compte, de l’ensemble des expériences musicales précédemment vécues…

— Bien entendu ! Loin de moi l’idée de nier cet aspect des choses. Des facteurs nombreux et variés — la plupart liés au milieu, quelques-uns d’ordre génétique — exercent un effet profond sur les structures impliquées. Nous avons scanné plus de deux mille volontaires représentant une variété immense de préférences musicales. Et mis en évidence des particularités individuelles dans leurs circuits qui dépassent de très loin la diversité qu’on trouve au niveau des empreintes digitales ou rétiniennes. Malgré cela, nos logiciels ont pu déterminer les caractéristiques communes : les éléments partagés par les circuits neuronaux concernés de tous nos sujets quelles que soient les subtilités qui les différencient. Pensez donc à la circulation : au niveau des capillaires, il n’y a pas deux personnes semblables, mais à l’échelle des artères et des veines principales, tous les individus se ressemblent et le système sanguin fonctionne pratiquement de la même façon. Bien sûr, abstraire le comportement d’un ensemble de neurones est autrement plus complexe — ce n’est pas une question de taille physique mais de topologie – ; c’est néanmoins faisable. »

Underwood hocha à nouveau la tête, toujours mécontent mais bien obligé de s’en remettre à l’expert.

« Maintenant que nous avons créé un modèle mathématique bien défini de l’auditeur de base, nous sommes en mesure de déterminer sa réaction à n’importe quel schéma de données en entrée. N’importe quelle séquence de sons. N’importe quel morceau de musique. Vous voyez ?

— Oui. Mais si votre système se résume au comportement de n’importe quel auditeur, à quoi sert-il ? Vous pourriez tout aussi bien écouter les sons vous-même, et voir comment vous réagissez ! »

Halbright secoua la tête. Il reprit sur un ton patient : « Deux choses. D’abord, les complications liées aux goûts individuels sont supprimées. Expérimenter sur le modèle numérique, c’est un peu comme si on faisait des essais sur les deux mille volontaires à partir desquels il a été construit pour voir la réponse moyenne du groupe pris dans son ensemble. Avec pour avantages que c’est beaucoup plus rapide, plus facile et moins cher. Ensuite, du fait de l’extrême précision du modèle, nous ne sommes pas réduits à lui jouer des airs au hasard pour en examiner les effets. Nous pouvons utiliser diverses techni-ques mathématiques pour travailler à rebours, pour fabriquer de la musique destinée à affecter le modèle d’une façon spécifique et prédéterminée. »

Underwood fronça les sourcils.

« Je vois bien la première application. Si nous voulions tester une mélodie pour une ritournelle publicitaire, il suffirait de la passer à l’ordinateur et, si elle lui plaisait, vous avancez que le monde entier l’aimerait également. Mais…

— Holà ! Non. Nous ne prétendons pas ça du tout. Le mo-dèle n’est pas en train d’ « aimer » ou de « ne pas aimer » quoi que ce soit. Même s’il était possible de définir ce type de réaction, comment en serait-il capable ? Ses caractéristiques sont partagées par des gens qui ont des goûts musicaux extrêmement différents, qui peuvent même parfois s’exclure mutuellement. Ce que le modèle peut effectivement faire, c’est se rappeler la musique. Nous ne l’avons pas limité aux structures responsables de la perception en temps réel ; toute la machinerie de la mémoire auditive à court et à long terme est incluse. Donc, si une mélodie provoque une réaction forte et durable chez le modèle, nous pouvons prédire que la même chose se produira pour un véritable auditeur : la musique sera mémorable. Nous avons fait une douzaine d’expériences pour vérifier et il n’y a pas le moindre doute : ça fonctionne.

— Et cette musique que vous avez fait créer à l’ordinateur, à quoi sert-elle ? Vous dites que la machine n’a pas d’avis, ni dans un sens ni dans l’autre. Mais les gens, qu’en pensent-ils ? »

Halbright eut un sourire large et satisfait.

« Certains l’adorent. D’autres la détestent. Mais, qu’ils l’aiment ou qu’ils l’exècrent, ils ne peuvent se la sortir de la tête ! Après une seule écoute, nous constatons un taux de cent pour cent de mémorisation pour nos mélodies optimisées, alors que les airs-témoins sont oubliés depuis longtemps.

— Voilà qui commence à me rappeler un certain Test du Concierge ! dit Underwood en riant.

— Le quoi ?

— Le Test du Vieux Concierge ! »

Perplexe, Halbright secoua la tête.

« Je n’en ai jamais entendu parler.

— Dans les années soixante — en tout cas, c’est ce qu’on ra-conte -, certaines maisons de disques décidaient de la sortie d’une chanson en la faisant écouter au concierge de l’immeuble, en général un homme d’un certain âge. Si même ce vieux machin, qui a priori détestait le rock n’ roll, pouvait siffler la mélodie après l’avoir entendue une fois, alors c’est qu’elle valait la peine d’être mise sur disque. Dans le cas contraire, elle passait à la trappe. D’où ce nom : « Test du Vieux Concierge ». Il y avait même une émission de rock qui s’appelait comme ça sur une chaîne de télé britannique. »

Halbright était agacé par la frivolité de la comparaison mais il cacha sa réaction de son mieux. Underwood était le premier responsable publicitaire qui avait accepté de lui parler et il pouvait bien lui raconter autant d’anecdotes inutiles qu’il le voulait sur les années soixante ; il les écouterait toutes jusqu’au bout en gardant le sourire.

« Ce qui est important, reprit-il d’un ton sérieux, c’est que nous avons éliminé la nécessité de tous ces tâtonnements. Nous sommes allés au-delà du simple test. C’est comme… »

Il fit un effort pour penser à une métaphore de bonne tenue.

« C’est comme en pharmacologie. Avant, c’était essentiellement une question de chance ou, au mieux, de conjectures éclairées : on testait quelques milliers de substances susceptibles d’avoir un effet sur des modèles animaux, et on voyait s’il y en avait, ne serait-ce qu’une, qui faisait l’affaire. Aujourd’hui, les gens s’assoient devant des ordinateurs et construisent la molécule la mieux adaptée à la situation. Eh bien, c’est ce que nous avons fait pour la musique. »

Underwood hocha la tête.

« Je crois que je comprends où vous voulez en venir. Mais ce que j’aimerais vraiment, c’est entendre quelques-uns des résultats. »

Halbright insista pour qu’il signe un accord de confidentia-lité de vingt pages, avant de le laisser écouter un échantillon.

« Aucune de ces mélodies n’a été publiée, sous quelque forme que ce soit. Aussi devons-nous être extrêmement prudents pour protéger nos droits. »

En dépit de toute cette mise en scène, Underwood ne s’attendait pas à grand-chose et ne fut donc ni surpris ni déçu par l’inepte petite mélodie à quatre temps que la console de Halbright finit par leur jouer. Le timbre était celui d’un piano à queue authentique — un instrument dont la qualité valait bien celle de tous ceux qu’on avait échantillonnés sur ROM à quinze centimes au détail. Mais cela ne faisait que rendre d’autant plus évidente et douloureuse la banalité absolue de cette musique.

Underwood fit quelques commentaires évasifs puis s’échappa du bureau en prétextant un rendez-vous urgent, tout en pro-mettant d’en discuter avec ses collègues et de reprendre contact dès que possible. Halbright ne broncha pas devant cette fin de non-recevoir à peine déguisée et sembla aussi heureux et confiant au moment où les deux hommes se séparèrent, qu’à celui où ils s’étaient rencontrés.

Underwood traversait le lacis somptueux des pelouses du parc technologique de Bentley sous un soleil éclatant lorsqu’il se surprit à siffloter la mélodie en question. Il s’arrêta, en colère. Le morceau était classé cent dix-huitième sur les deux cents que la SNA avait générés jusqu’à présent, mais il devait bien admettre qu’il collait à son esprit avec autant de ténacité que tous les autres morceaux de gomme musicale qu’il avait un jour rencontrés. Et, dans son domaine d’activité, ça en faisait beaucoup. Pour une raison quelconque, celle-ci était plus choquante que les autres. Cette simplicité atterrante associée à une platitude insultante la rendait indigne même d’une comptine ; elle ne possédait pas le moindre charme pour la racheter. Cela ne faisait pour lui aucun doute : si un compositeur était tombé dessus par hasard dans le passé, il avait bu un coup puis était allé se coucher dans l’espoir d’avoir, par bonheur, oublié cette aberration à son réveil.

Lorsqu’il roula en ville vers le nord, le bruit de la circulation, qui d’habitude le rendait fou, n’eut pas l’ombre d’une chance face au souvenir qu’il avait de cet air, et lorsqu’il s’éleva vers les bureaux de l’Usine à Inspiration situés au trentième étage, l’épouvantable guimauve diffusée dans l’ascenseur (une version orchestrale et synthétique d’Anarchy in the UK des Sex Pistols) lui fut à peine perceptible.

Il passa le reste de l’après-midi, ainsi qu’une bonne partie de la soirée, à sélectionner de la musique pour la publicité Hypersoft. Les clients avaient insisté pour que ce soit du Johann Sebastian Bach et, comme la plupart de ses œuvres les plus connues avaient été utilisées récemment, il dut explorer la musico-thèque pendant plusieurs heures avant de trouver un passage non exploité qui véhiculait l’atmosphère adaptée à un papier toilette haut de gamme.

Il fut satisfait de noter que Bach parvint rapidement à chasser de son crâne l’odieux parasite musical de Halbright.

Quand il eut repéré quatre choix possibles, il était plus de dix heures. D’une pression sur une touche, il envoya un mémo listant ses suggestions à toutes les personnes qui travaillaient sur la campagne Hypersoft. Puis il éteignit sa console avec un soupir de lassitude, et rentra chez lui.

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Magda était couchée mais ne dormait pas. En passant devant le combiné congélateur/micro-ondes, il sélectionna un plat puis il entra dans la chambre et s’assit sur le lit à côté d’elle.

« Salut ! »

Elle fronça les sourcils.

« Tu as l’air malade… »

Il rit.

« Et comment s’est passée ta journée ?

— J’ai presque fini.

— Tu vois. Je t’avais bien dit que faire des bandes-son n’était pas si difficile que ça.

— La réalisatrice ne l’a pas encore entendue. Elle va peut-être détester.

— Mais non ! Vous en avez discuté en long et en large il y a des mois. Elle a entendu tous les thèmes.

— J’en ai ajouté de nouveaux.

— Elle va tous les adorer. »

Il l’embrassa. Le four à micro-ondes bipa.

Après avoir mangé et pris une douche, il se mit au lit. Magda s’était endormie. Il passa un casque à infrarouges, pressa quelquestouches sur l’unité multimédia du lit, puis s’allongea et attendit que la musique commence.

La plupart de ses œuvres classiques préférées étaient à jamais perdues pour lui et depuis bien longtemps, gâchées par le type d’associations qu’il était contraint de fabriquer dans l’exercice de son métier. Mais ses goûts étaient éclectiques et il pouvait trouver des joyaux encore intacts par ailleurs.

Song to the siren de This Mortal Coil déferla dans son crâne comme de l’argent liquide, effaçant la pièce, son corps et toutes les indignités de la journée. Il avait l’impression de flotter, désincarné dans l’obscurité vibrante, son âme entrant en résonance avec chaque note, tandis que la voix insupportablement douce de la chanteuse le plongeait dans des flammes fraîches, translucides et purificatrices.

Ce rituel de chaque soir représentait bien plus pour lui que le plaisir de la musique en elle-même. Il avait désespérément besoin d’être rassuré : même si son métier exigeait qu’il la traite comme un instrument de psychologie marketing parmi tant d’autres, une partie de lui demeurait capable de l’apprécier en tant que telle. Une partie de lui pouvait encore être touchée.

Quand la chanson s’acheva, il resta allongé dans le noir à écouter la lente respiration de Magda. Bach pour le papier toilette, pensa-t-il. Beethoven pour l’assurance. Mozart pour la crème glacée. C’était obscène, et il était inutile de prétendre le contraire. Il avait entendu l’argument standard de nombreuses fois, il l’avait utilisé lui-même pour sa propre défense : les grands compositeurs s’étaient tous vendus, avaient tous écrit pour de l’argent, pour une position sociale, ou bien encore pour le prestige ; aucun d’entre eux ne pouvait passer pour un saint ou un ascète — mais au bout du compte, il était persuadé que cela ne justifiait rien. Aussi vénaux qu’avaient pu être ces artistes, quelque chose se perdait irrémédiablement lorsqu’on associait de façon inextricable le plaisir de l’écoute à un produit de consommation ou au nom d’une entreprise. Oui, une pub télé pouvait faire connaître une version en trente secondes d’un chef-d’œuvre à des millions de personnes, qui sans cela ne l’auraient jamais entendu, mais considérer que cela avait un quelconque intérêt lui paraissait un sommet de condescendance. Si la plupart des gens choisissaient de ne pas s’intéresser à la musique classique, c’était leur droit. Soutenir que la publicité, dans sa magnanimité, « apportait la culture aux masses » était ridicule et injurieux, même si c’était un peu plus qu’une excuse cynique et a posteriori.

Une idée qui n’avait cessé de se développer dans un recoin de son cerveau tout au long de l’après-midi passa tout à coup au premier plan. Peut-être que les petites ritournelles révoltantes de John Halbright apportaient une réponse. Certes, il s’agissait d’horreurs sans nom, mais quelle importance ? Cela faisait des dizaines d’années que des compositeurs pondaient une musique infecte mais accrocheuse pour l’industrie publicitaire. Si mener ce phénomène à sa conclusion logique pouvait mettre fin à la mode actuelle de pillage des classiques, ce ne pouvait être qu’une bonne chose. Bien sûr, cela signifiait polluer l’esprit des gens avec des scories musicales fabriquées sur mesure pour qu’on s’en souvienne, même si on les détestait. Mais il n’y avait là rien de nouveau et ça ne pouvait qu’être préférable à la dévalorisation inéluctable et systématique des grandes œuvres écrites ces trois derniers siècles.

Underwood s’endormit avec l’air nº 180 de SNA qui tournait dans sa tête. Malgré cela, il se sentait plus heureux qu’il ne l’avait été depuis des années. Dorénavant, pensait-il, il allait pouvoir faire son métier comme il aurait dû depuis le début. Ses clients allaient enfin avoir la musique qu’ils méritaient.

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* *

Tout en s’habillant, Magda sifflota l’air nº 180. Underwood la regarda, stupéfait.

« Où as-tu entendu ça ? »

Elle s’arrêta et fronça les sourcils, intriguée.

« Je ne sais pas. Voyons… c’est toi qui sifflais ça hier soir, non ? Sous la douche, pendant que j’étais en train de m’endormir. »

Il ne s’en souvenait pas mais manifestement il avait dû le faire.

« Eh bien, essaie de l’oublier, s’il te plaît. J’ai signé une liasse de papiers certifiant que je brûlerai en Enfer si je le répète à quelqu’un. »

Elle sifflota quelques mesures de plus, s’écouta pour la première fois avec une oreille critique, puis fit une grimace de dégoût.

« Ça ne me surprend pas. Si c’était moi qui l’avais écrite, je ne voudrais pour rien au monde que quelqu’un d’autre l’entende. Promis, je serai muette comme une tombe. »

Dix minutes plus tard, elle avait recommencé.

En conduisant en direction du centre-ville, Underwood se mit à avoir des doutes. Le phénomène avait atteint le stade où l’air passait et repassait dans son crâne sans le moindre répit — comment pouvait-il souhaiter le même sort à des centaines de milliers de gens ? — mais il se dit que c’était le contexte et non la musique elle-même qui en était responsable. Il entretenait de grands espoirs pour les produits SNA. Aussi était-il normal qu’il soit obnubilé par le seul exemple qui lui avait été donné d’entendre.

Après avoir grillé un feu rouge et manqué d’être anéanti par un camion-citerne, il s’arrêta sur le bord de la route, assez secoué. Il ne pouvait certes pas accuser la musique de Halbright de lui avoir fait frôler la mort. C’était son propre état d’indécision qui l’avait distrait. Ce qu’il fallait, c’était enterrer ses scrupules et renforcer sa résolution. Ces nobles aspirations tendant à préserver du viol les grands classiques lui apparaissaient secondaires à présent ; si lui ne faisait pas affaire avec Halbright, quelqu’un d’autre n’y manquerait pas. Quelqu’un d’autre mettrait la main sur les budgets lucratifs que les airs SNA allaient attirer, pour peu qu’on les utilise avec habileté ; il devait à l’entreprise de s’impliquer sinon la concurrence les enterrerait. D’une façon ou d’une autre, les airs finiraient par être entendus du public ; quelle meilleure façon de s’assurer que cette découverte serait exploitée de manière responsable que d’y être associé le plus étroitement possible ?

Il se faufila de nouveau dans la circulation.

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* *

Comme Underwood s’y attendait, même après avoir convaincu les associés de l’Usine à Inspiration qu’il avait trouvé une mine d’or en puissance, tout alla à un train d’escargot. Il fallut plusieurs mois de négociations pour simplement établir un contrat avec la Société de Neurocartographie appliquée qui permettait à des personnes choisies de l’agence d’écouter quelques-uns des airs disponibles et de les soumettre pour approbation à des clients sélectionnés. Dans l’idéal, expliqua Halbright, on devait utiliser les mélodies par ordre de puissance, en ménageant de longs intervalles entre chaque sortie.

« Il y a un effet de masque. Si nous prenions d’abord les meilleurs airs, nous rendrions les gens moins réceptifs aux autres. »

La première campagne publicitaire à utiliser un air SNA fut pour Milworth & Hobbs, un fabricant local de boissons non alcoolisées qui faisait concurrence avec difficulté aux géants internationaux promus par telle ou telle célébrité grassement payée. L’air 164 fut arrangé pour deux violons, un harmonica et une batterie électronique, et décoré de nombreux riffs qui ne parvinrent que dans une très faible mesure à masquer sa nudité épouvantable. On dénicha un chanteur capable de prendre l’accent rural que les media pensaient typique de l’état, et il entonna avec entrain :

Il n’y a qu’une seule boisson
faite ici sous le soleil :
Milworth & Hobbs !
Il n’y a qu’une seule boisson
et qui nous va à merveille :
Milworth & Hobbs !
Il n’y a qu’une seule boisson
qui étincelle de lumière !
Milworth & Hobbs !
Une gorgée ! Pas de retour en arrière !
Milworth & Hobbs !
La boisson de la famille
Vieux et jeunes, garçons et filles :
Milworth & Hobbs !

La campagne débuta à la radio, principalement sur la station FM de musique rock la plus écoutée de la ville. Les résultats furent phénoménaux. Des sondages téléphoniques préliminaires montrèrent une montée sans précédent du niveau de perception du produit, et, en l’espace de quelques semaines, cela se traduisit par une augmentation stupéfiante des ventes, cinquante-trois pour cent en à peine plus d’un mois ! L’entreprise — qui avait envisagé des réductions de dépenses — avait au contraire dû mettre en place une équipe de nuit pour faire face à la demande. La phase télé de l’opération fut abandonnée ; ça aurait été de l’argent jeté par les fenêtres alors qu’il allait falloir construire une nouvelle usine pour accélérer la production.

Les clients étaient au septième ciel. Underwood fut gratifié d’une augmentation substantielle. La SNA reçut également un bonus — prévu dans le contrat pour tout air qui ferait augmenter les ventes de plus de vingt-cinq pour cent.

Underwood entendit les gens siffler le 164 partout (au travail, dans les rues, dans les magasins) mais il savait que sa perception était faussée, qu’il le remarquerait davantage que toute autre mélodie qu’il pourrait distinguer. Magda le sifflotait, sans s’en rendre compte, et il finit par renoncer à faire un commentaire. Lui-même le chantonnait et s’endormait le soir en l’entendant ; écouter d’autres musiques chassait bien le 164, mais il revenait rapidement avec le silence — parfois seul, le plus souvent accompagné de ses détestables paroles. Ce qui le surprenait, c’est que les gens ne fracassent pas des bouteilles de Milworth & Hobbs en guise de protestation, qu’ils ne prennent pas d’assaut les bureaux de l’entreprise — ou ceux de son agence de publicité -, que personne ne réclame la tête de quelqu’un. Mais non. Il n’y avait pas de tollé général. Ils avaient l’habitude qu’on déverse une musique détestée dans leur cerveau et, aussi révolutionnaire et efficace que fût la méthode de Halbright, ses compositions entraient dans le cadre d’une tradition bien établie et acceptée par tous.

Le succès remarquable de la campagne fut signalé, sans plus, dans la presse locale et commenté en long, en large et en travers dans les revues destinées aux professionnels de la publicité, mais l’accord passé avec la SNA demeura secret. Underwood doutait que cela puisse durer éternellement et pensait bien qu’une fois les détails rendus publics, certains secteurs médiatiques n’hésiteraient pas à présenter toute l’affaire comme du « lavage de cerveau ». Il n’en restait pas moins qu’ils avaient simplement fait comme tout le monde dans la pub depuis des années, mais qu’ils l’avaient fait bien.

D’autres campagnes suivirent rapidement. Nul besoin d’encourager les clients à abandonner les classiques pour le style SNA ; ils avaient vu l’effet produit sur Milworth & Hobbs et exigeaient de faire partie de la fête. Underwood n’aurait pas été seulement déçu si la mode n’avait pas pris ; il aurait été également impuissant à faire son travail. Les airs SNA s’étaient pratiquement emparés de sa sensibilité musicale ; il pouvait certes encore écouter d’autres musiques, mais il avait du mal à se souvenir sans aide même des œuvres les plus mémorables (si on lui avait demandé de siffler quelques mesures de Dans le palais du roi de la montagne ou de La Chevauchée des Walkyries, il en aurait été bien incapable). Sélectionner un morceau classique approprié pour une publicité donnée aurait nécessité dix fois plus de temps que par le passé.

Ce trouble ne pouvait pas durer. Il était clair que les autres n’étaient pas atteints aussi sérieusement que lui. On avait commandé à Magda la bande-son d’une mini-série et elle avait réalisé le travail sans aucune difficulté apparente. Underwood n’aurait pu composer quoi que ce soit, même si sa vie en dépendait.

À mesure de la sortie de mélodies de plus en plus puissantes, son état empira — pourtant, il ne parvenait pas à se résoudre à dire à qui que ce soit qu’il avait l’impression d’être peu à peu enterré sous des strates d’excrément musical. Après avoir frôlé plusieurs fois l’accident de voiture du fait de sa distraction, il décida de prendre le bus pour aller au travail. L’idée que d’autres personnes puissent risquer leur vie l’horrifiait, mais il l’écarta, la considérant comme ridicule. Tous ceux qu’il voyait autour de lui semblaient fonctionner normalement, ce qui prouvait qu’il était un cas à part — et n’était-ce pas prévisible puisqu’il avait été exposé à ces ritournelles plus fréquemment que n’importe qui d’autre ou presque ? Pour tout dire, on avait bien constaté une augmentation des accidents de la voie publique, au cours des derniers mois — on en parlait dans la presse et à la télé ; les politiciens et les policiers lançaient leurs appels habituels à la mise en place de nouvelles mesures de prévention -, mais c’était loin d’être la première fois que le nombre des victimes de la route subissait des fluctuations statistiques.

Personne ne parut remarquer la détérioration de son état. Bien qu’il fût désormais mieux payé qu’il ne l’avait jamais été, son activité se réduisait à décider quels airs SNA devaient être utilisés pour tels ou tels produits, et ses choix ne semblaient pas être d’une grande importance ; toutes les campagnes rencontraient un succès fou et il aurait pu tout aussi bien attribuer un numéro d’ordre en jetant des dés. Magda était plongée dans son propre travail. Leurs brefs échanges ne lui posaient pas de problème, pas plus que les conversations d’usage dans les dîners et les cocktails auxquels ils se rendaient.

Un matin, il découvrit qu’il ne pouvait plus lire le journal. L’air 87 pulsait dans sa tête, sous la forme d’une ritournelle révoltante, une histoire de désodorisant qui empêchait les mots imprimés devant lui d’acquérir le moindre sens. Il se dit qu’il était fatigué, tout simplement, et que, de toute façon, il n’avait pas besoin de lire le journal. Il pouvait encore mettre ses vêtements, nouer sa cravate et ses lacets, il pouvait encore embrasser Magda en partant, et marcher jusqu’à l’arrêt de bus. Et c’était tout ce qu’on exigeait de lui, finalement.

Chaque nuit, avant de s’endormir, venait un bref moment de répit : il écoutait un morceau choisi dans sa collection personnelle, et émergeait de ses sables mouvants mentaux pour arriver à une lucidité relative. L’effet se prolongeait quelques minutes après l’arrêt du son et pendant ces fenêtres de clarté mentale, il élaborait toutes sortes de projets : il allait quitter son travail ; il irait voir Halbright pour lui faire part des terribles effets secondaires et le supplier de trouver un remède ; il irait voir les clients et les mettrait au courant de ce qu’on leur avait caché ; il irait voir la presse et leur dirait tout.

Il était certes concevable qu’il fût la seule personne à avoir été rendu infirme par la musique SNA — mais dans ses moments de lucidité, ça lui paraissait hautement improbable. Et si une petite partie de la population partageait sa prédisposition ? Ce serait encore bien pire pour eux ; ils ne sauraient même pas ce qui se passait, ils penseraient probablement qu’ils étaient en train de devenir fous. Qu’il parvienne à peu près à faire face lui-même tenait déjà du miracle — qu’en était-il des gens qui avaient besoin de se concentrer, de ceux dont le travail en dépendait ? De ceux dont la vie en dépendait ?

C’est là que la ritournelle la plus récente, et la plus puissante, commençait à résonner dans sa tête, coupant net tous ces trains de pensée difficiles et complexes.

*
* *

Un soir, Underwood revint chez lui et alluma la télévision à l’heure des informations. Les images et les paroles pouvaient encore se frayer un chemin dans son état d’hébétude — pour autant qu’il y ait assez de couleurs et de mouvement, et le titre principal n’en manquait pas. Deux jets étaient entrés en collision à l’aéroport. Ils étaient tous deux sur le point de décoller et, manifestement, un des pilotes avait ignoré ou mal interprété les instructions de la tour de contrôle. Les deux avions avaient pris feu. Plus de quatre cents personnes étaient mortes.

Underwood ne voulait pas vraiment en savoir plus. C’était tragique, bien sûr, mais sa sympathie ne ramènerait personne à la vie. Il se leva pour éteindre alors que la scène de l’impact repassait au ralenti — l’aéroport avait récemment installé des caméras vidéo aux endroits stratégiques de toutes les pistes grâce au financement d’un réseau national de télévision -, juste au moment où les dernières paroles de la pilote se firent entendre en voix hors champ :

Les choses les plus simples de la vie sont les meilleures
C’est ce que disait grand-père
Comme le soleil qui se lève sur un champ doré
Comme le pain maison de grand-mère
Les temps ont changé depuis je sais
Mais la vérité de ces mots perdure
Alors c’est le pain Western qu’il me faut
Et qu’il vous faut aussi c’est sûr.

Underwood tomba à genoux, secouant la tête. Ce n’était pas possible. Un petit air de pub ne pouvait pas tuer quatre cents personnes !

Des flammes tourbillonnaient à l’écran ; un défaut techni-que quelconque leur donnait une teinte étrange, artificielle. Un homme plongea d’une sortie de secours, les vêtements et les cheveux en feu en hurlant d’une voix synthétique de baryton en raison du ralenti — on dirait tout à fait un cascadeur, pensa Underwood, comme dans un film.

Il ne pouvait être jugé responsable. La pilote devait bien avoir conscience qu’elle n’était pas dans son état normal ; elle aurait dû se déclarer inapte au vol volontairement ! Mais il savait que ça ne tenait pas debout ; elle s’était sans doute simplement dit que les mélodies ineptes qui envahissaient son esprit et qui la déconcentraient n’étaient pas plus dangereuses que les autres bribes de fange musicale qui se battaient par dizaines pour obtenir son attention au jour le jour. En se basant sur ce qui s’était toujours passé auparavant, elle aurait donc conclu qu’un peu de discipline mentale suffirait à repousser la ritournelle en arrière-plan dès qu’elle aurait vraiment besoin de retrouver toute sa concentration.

Il sauta sur ses pieds, galvanisé, enfin prêt à agir, à faire en sorte que cela cesse, maintenant ! Toutes les pubs qui contenaient des airs SNA devaient être retirées des ondes sur-le-champ ; il fallait avertir le public, expliquer aux gens comment identifier les symptômes, de manière à ce qu’ils puissent prendre leurs précautions et éviter les dangers. Peut-être finirait-il en prison — ou se ferait-il même lyncher — mais ce n’était pas le moment d’y penser ; il devait mettre fin à toutes ces morts. Combien y en avait-il eu, déjà ? Des accidents de la circulation, du travail — il n’y avait aucun moyen d’évaluer le nombre d’erreurs humaines récentes ayant abouti à mort d’homme et dont l’origine était la musique de Halbright.

Magda était sortie ; elle travaillait tard avec une équipe d’ingénieurs du son afin de finir avant la date limite pour bénéficier d’une réduction d’impôts. Qui devait-il appeler en premier ? Les journaux, les chaînes de télé ? La police ? Qui serait le plus susceptible d’écouter, de comprendre, de faire bouger les choses ? Il fit un effort pour se concentrer ; la chanson de la pilote tournait dans sa tête avec toujours plus d’insistance, menaçant d’effacer tout le reste ; elle chantonnait faux et c’était encore plus insidieux que la version originale et professionnelle — le succès grotesque d’une mutation fortuite.

Seul Halbright en savait assez pour le croire tout de suite et, en tant que créateur de la musique, il pourrait diffuser la nouvelle du danger avec un tant soit peu de crédibilité — peut-être pas beaucoup, certes, mais en tout cas davantage qu’Underwood.

Il décrocha le téléphone et essaya de se souvenir du numéro personnel de Halbright. Les choses les plus simples de la vie sont les meilleures / C’est ce que disait grand-père. Il n’y arrivait pas. Aucune importance : il le trouva dans le carnet d’adresses posé près du poste. Il le fixa, le répéta plusieurs fois, puis commença à appuyer sur les touches. Comme le soleil qui se lève sur un champ doré / Comme le pain maison de grand-mère. À mi-chemin, il s’arrêta ; il avait déjà oublié les derniers chiffres.

Il plaça le téléphone sur la page, de manière à pouvoir voir à la fois le clavier et le numéro. Comme le pain maison de grand-mère. Il recommença mais, arrivé à la fin, le combiné resta silencieux : il avait sauté un chiffre en cours de route. Comme le soleil qui se lève sur un champ doré / Comme le pain maison de grand-mère. De la sueur dégoulinait sur son visage ; c’était la fin : la dysfonction totale, la folie. Comme le soleil qui se lève sur un champ doré / Comme le pain maison de grand-mère. Il hurla, intimant à la voix moqueuse l’ordre de se taire, mais sa rage semblait plutôt l’encourager.

Il traversa la salle à manger jusqu’à son lecteur de CD : il n’était pas encore battu. Il devait bien y avoir quelque chose qui puisse libérer son esprit suffisamment longtemps pour donner ce coup de téléphone. Il trouva le disque qui contenait Song to the siren, l’inséra et se débrouilla pour sélectionner la bonne piste. En vain : la voix éthérée et angélique qui autrefois l’avait transporté au ciel ne parvenait même pas à entamer l’horrible ronron de la pilote défunte. Il augmenta le volume jusqu’à en faire vibrer les enceintes mais la chanson demeurait lointaine et sans effet. Elle s’acheva.

Le téléphone sonna et il tituba jusqu’à l’appareil. C’était Halbright, qui demanda sur un ton nerveux : « Est-ce que vous avez vu les infos ? Qu’est-ce que nous allons faire ?

— Appelez les chaînes de télé ! Appelez les journaux ! hurla Underwood.

— Moi ? Mais je n’y connais rien en relations publiques ; j’allais justement vous demander… » Halbright continua à parler mais ce qu’il disait n’avait pas le moindre sens pour Underwood, qui posa le combiné et se saisit la tête entre les mains en gémissant. La chanson de la pilote avait commencé à envahir ses autres sens. Il en émanait une forte odeur de pourriture sucrée accompagnée d’un goût douceâtre et fermenté. Il la percevait également comme une présence épaisse, tiède, sirupeuse, qui glissait sur sa peau. Comme le soleil qui se lève sur un champ doré / Comme le pain maison de grand-mère. Il poussa un cri et agita les bras en s’ébrouant, comme pour essayer de se nettoyer. C’est alors que la ritournelle lui apparut enfin : un fluide sombre et visqueux emplissait la pièce jusqu’à hauteur d’épaule, s’écoulait autour de lui, l’encerclait dans un tourbillon poisseux. Il cria et se débattit pour s’échapper mais la marée noire à la puanteur sucrée s’éleva alors et l’engloutit complètement.

Quand Magda le découvrit étendu sur le sol près du téléphone, ses yeux étaient grand ouverts mais ne voyaient plus rien ; il fredonnait, et c’était manifestement la seule chose qu’il pouvait encore faire.

*
* *
 

Underwood se réveilla, nauséeux et tout endolori, avec une abominable pulsation derrière les yeux et une raideur bizarre au niveau du cuir chevelu. Pourtant, sans qu’il comprenne pourquoi, il se sentait extraordinairement calme et heureux.

Magda et Halbright se tenaient près du lit. Magda le fixait avec une expression anxieuse, puis elle lui adressa un sourire rassurant — ou espéré tel — et lui prit la main.

Il avait la bouche sèche.

« Qu’est-ce qui se passe ?

— Michael… tu es resté inconscient pendant près de deux semaines. Je leur ai donné la permission d’opérer. Le docteur Halbright m’a dit que c’était ta seule chance. Ça a marché… dis-moi ?

— Opérer ? »

Halbright s’éclaircit la gorge, puis se mit à parler en le regardant en face.

« Nous avons fait quelques examens pendant que vous étiez inconscient. Vous avez… certaines structures atypiques au niveau des voies auditives supérieures, qui ne se conforment pas tout à fait à nos modèles standard. J’ai fait tourner quelques simulations, et plusieurs de nos airs, lorsqu’ils sont traités par des circuits comme les vôtres, produisent des réactions qui augmentent de façon exponentielle. Elles finissent par être limitées par des contraintes physiologiques, mais elles sont assez fortes pour se perpétuer quasi indéfiniment, et suffisamment puissantes pour agir sur d’autres parties du cerveau… un peu comme une crise d’épilepsie massive et infinie. »

Underwood le regarda fixement.

« Et l’opération ? »

Il leva le bras et toucha son crâne. Il était rasé et en partie couvert de pansements ; il réalisa soudain pourquoi, et malgré tout le reste, il ressentait un courant sous-jacent de soulagement paradisiaque : pour la première fois depuis ce qui lui semblait une éternité, il n’y avait pas de musique SNA qui tournait dans sa tête.

« Ils ont coupé les voies nerveuses à quelques endroits critiques. C’était le seul moyen. Vous seriez resté dans le coma pendant le restant de vos jours. Il y a dix autres personnes dans un état équivalent, en attente d’être opérées en ce moment même. »

Tout à coup, Underwood se rappela l’accident d’avion et son calme s’évanouit.

« Alors, cette pilote était comme moi ? Elle non plus ne rentrait pas dans vos modèles standards. Qui étaient donc ces deux mille volontaires ? Des étudiants en médecine ? Mais non, il n’y en a pas autant dans tout l’état. Vous avez dû embringuer de futurs vétérinaires, des dentistes, et peut-être même quelques biochimistes ! Quel bel échantillon, bien représentatif, ça devait être ! »

Il se mit à trembler, malade de culpabilité et de peur, puis reprit : « Que va-t-il nous arriver ? Nous allons finir en prison ? »

Halbright détourna le regard et affirma avec colère : « Nous n’avons enfreint aucune loi. ».

*
* *

Le dernier morceau du dernier disque s’acheva.

La conclusion était évidente depuis le début, mais Underwood avait écouté sa collection complète, à raison de dix heures par jour pendant les deux semaines précédentes, pour qu’il n’y ait pas le moindre doute. Pour lui, les disques ne contenaient plus que des séquences de sons totalement arbitraires ; il percevait chaque note de façon isolée, sans aucun lien avec celles qui l’avaient précédée. Pour lui, la musique n’existait tout simplement plus.

Halbright avait eu raison, bien sûr ; on ne pouvait les accuser de rien. Un certain nombre de plaintes avaient été déposées ; les avocats s’attendaient à des arrangements à l’amiable. Les deux hommes avaient reçu des menaces de mort, mais la police avait accepté de leur fournir une protection.

Underwood alla jusqu’à la fenêtre et regarda au-dehors ; la voiture banalisée était à sa place habituelle. Il enleva ses écouteurs et resta assis un moment dans le noir.

Greg Egan

Traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Francis Valéry. Harmonisé par Quarante-Deux. c. 2009 Le Bélial et Quarante-Deux.

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6 commentaires

  1. Merci pour ce texte. je ne connaissais pas cet auteur, je pense que je vais l’acheter (ce texte aurait il été écrit grâce après avoir « identifié les circuits neuronaux impliqués dans le traitement de la » lecture ? :-)))

  2. Je l’avais déjà lu l’intégralité des romans et nouvelles d’Egan disponibles en Français ainsi que certains titres uniquement disponible en Anglais.
    Personellement, »Mortelle ritournelles » n’est pas ma nouvelle préférée, je recommande plutôt le livre « La Cité des Permutants » qui est une lecture passionnante, et qui permet de porter un regard nouveau sur les mondes virtuels et la réallité simulé, à coté le film « The Matrix » des frères Wachowski peut être qualifié de « soft » et est de plus complètement incohérent d’un point de vue scientifique.

    Je pointe vers l’excellent journal de Patrick_g sur linuxfr.org qui m’a fait découvrir l’œuvre de Greg Egan.
    http://linuxfr.org/~patrick_g/29120.html
    J’espère que cet article sera l’occasion pour les lecteurs de ce site de découvrir un nouveau genre de littérature de science fiction.

  3. On peut lire aussi L’énigme de l’univers qui parle de la théorie du tout, ainsi que Teranésie sur la théorie de l’évolution (tous les 2 disponibles en livre de poche. Je trouve que cela se complète bien avec un autre auteur Greg Bear notamment ses 2 livres L’échelle de Darwin et Les enfants de Darwin en livres de poches également.

  4. Cette nouvelle aurait très bien pu s’intituler Mémétique, en tout cas elle peut contribuer à propager le mème Greg Egan par effet de marketing viral.

  5. Merci de faire découvrir cet immense auteur au plus grand nombre.

    et merci au Belial pour la publication de l’integrale des nouvelles, un régal !!!

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