Néo-nomade : concevoir pour l’éphémère

La designer et architecte Yasmine Abbas, de l’agence Panurban Intelligence, s’intéresse depuis longtemps aux nouvelles formes de mobilités. « Nous sommes tous des néo-nomades », explique-t-elle sur la scène de la conférence Lift à Genève. Ce qui les caractérise est d’être mobiles non seulement physiquement, mais également mentalement et numériquement. Le déplacement implique par essence de devoir s’adapter, et bien le néo-nomadisme, c’est la manière dont un individu s’adapte d’une culture à une autre quand il en change. « Les néo-nomades vont d’un projet à l’autre, préfèrent le confort, la vitesse, la souplesse, la flexibilité. Ils savent se réorganiser sans cesse, s’adapter »… et développent de nombreuses stratégies pour adapter leurs espaces à leurs déplacements incessants.

Les néo-nomades organisent leurs territoires de manière disséminée, sur plusieurs pays, voire plusieurs continents, de manière toujours mouvante. Ils utilisent beaucoup des espaces à la demande : les cafés sont leurs espaces de travail, leur banque est nécessairement en ligne… La forme, l’architecture sont séparées de la fonction. Le néo-nomade utilise différents espaces de manière simultanée et improvise son espace de manière dynamique.

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Image : Les néo-nomades de Lift, photographiés par Ivo Näpflin.

Les gens adorent l’idée d’être mobile, explique Yasmine Abbas, mais ils sont dans le déni total de ses conséquences. Ils ne reconnaissent pas que la mobilité est à la fois très stressante (on a toujours peur de rater son vol, on subit sans cesse la perte de repère, la fatigue, les décalages horaires…) et peu économique (le néo-nomade a tendance à surconsommer que ce soit de la nourriture à emporter comme de l’espace inutilisé…). Dans Espèces d’Espaces, Georges Perec se demandait pourquoi nous n’aurions pas plusieurs chambres réparties dans tout Paris, pour voir la ville différemment selon nos humeurs.

Ce néo-nomadisme n’est pas sans faire naitre de nouveaux problèmes. Ils participent à la prolifération des espaces vacants et augmentent le coût de la mobilité. Comment le design et la technologie peuvent-ils réduire ce coût alors que nous sommes de plus en plus contraints de bouger ? Les designers se sont déjà souvent penchés sur le stress du voyage individuel, montrant comment nous nous rassurons en nous connectant aux autres ou à nos expériences passées, par le biais d’habits ou d’images qui nous accompagnent, qui nous rappellent quelque chose ou quelqu’un… Mais peut-on concevoir pour l’éphémère, la brièveté ? Peut-on intégrer le caractère éphémère de ces nouvelles formes de mobilités dans leur conception même ?

Pour cela, explique Yasmine Abbas, les designers doivent intégrer l’éphémère dans leur travail. Ce qui signifie que la seule chose qu’ils peuvent planifier c’est que cela va changer. Ce qui signifie qu’il leur faut concevoir des programmes flexibles, des bâtiments qui peuvent changer de fonction (comme la fenêtre qui se transforme en balcon ou le bureau pop-up). Ce qui signifie qu’il faut imaginer des espaces partagés d’autant plus qu’ils sont coûteux, qu’ils puissent être à la fois individuels et communautaires. Ce qui signifie qu’il faut permettre de s’approprier des espaces pouvant répondre à des besoins différents. Ce qui signifie qu’il faut permettre la dispersion, le démontage. Et qu’on ne peut plus laisser d’espaces vides, non utilisés…

« On intègre l’éphémère dans le design quand on intègre le fait que les choses sont éphémères plutôt que là pour toujours. Il faut favoriser la partageabilité des objets, des espaces et pas seulement de l’information ».

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7 commentaires

  1. Je viens de lire 🙂 Merci. People like the idea of being mobile, *but* are in total denial of the fact that it is stressful. See you sometime soon. Yasmine

  2. Un petit article qui vient de me bombarder l’esprit avec plein de nouvelles idées !
    Je découvre à peine ce site, je suis déjà fan.
    Merci beaucoup, bonne continuation.

  3. Très intéressant. Mais peut-on parler vraiment de nomades dans ce cas. Le nomade a une culture de frugalité et d’adaptation à un milieu vierge. Ce que vous appelez néo-nomade est au contraire dans la culture du jetable et du gaspillage. De plus le « néo-nomade » voyage dans les mêmes avions vers des bureaux et des salles de conférences identiques… C’est plutôt un super-sédentaire qui étant son chez lui sur le monde. En ce sens la référence à Perec est très pertinente à mon sens.

    En somme, le nomade n’habite nulle part; le néo nomade au contraire habite partout, il sur-habite. C’est en cela que super-sédentaire serait plus juste.

  4. @Walid > Good point! The book on néo-nomadisme (French) is coming out soon: @fypeditions and I do speak about that: nomades et sédentaires. =) On peut dire aussi que les nomades traditionnels sont « sédentaires » du fait de leurs habitudes, rituels millénaires et mobilité selon un circuit prédéterminé… So I look forward to share with you some more info. Due in 5-10 days!

    @Damien > merci !

    @Frantz > FYI: http://neo-nomad.net and http://blog.neo-nomad.net for more info (Research since 1999 / online since 2005 !). Thanx!

  5. @Yaz Je serais ravi de lire votre livre, c’est un sujet passionnant! Comme le remarquait très justement Gilles Deleuze, les nomades ne voyagent pas beaucoup… Seulement les nomades ont cette capacité à échapper à tous pouvoir centralisateur… et là on est sur une pente politique 🙂
    Et oui être nomade c’est une question politique. Avant Deleuze, la pensée la plus profonde sur le nomadisme me semble être celle d’Ibn Khaldoun. Dans ses Prolégomènes, il mettait à jour d’une part le pouvoir de destruction des nomades dès qu’ils rencontrent la ville (l’Etat) et d’autre part leur sobriété extrême. Ibn Khaldoun ne retient pas nécessairement le déplacement comme critère de définition du nomadisme.
    Aujourd’hui le nomadisme est peut-être du côté des hackers ou (plus polémique!) de la mafia!

  6. C’est le troisième article que je parcours sur votre site (tous signés de votre plume).
    De l’équipement technologique de la ville à la lecture en ligne, j’en ai grandement apprécié la richesse de contenu.
    Vous recommande d’ores et déjà à des personnalités autrement plus impliquées que je ne le suis dans le domaine des nouvelles technologies (nomades, « sans contact » et de dématérialisation).

    Merci.

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