Makers (1/2) : Faire société

Par le 25/05/11 | 31 commentaires | 14,366 lectures | Impression

“We are all makers” (Nous sommes tous des artisans). Le credo de Dale Dougherty, fondateur de Make Magazine et de Maker Faire, le plus grand événement dédié au mouvement “makers”, est en passe de devenir le nom de référence d’une communauté extrêmement diverse et dynamique, en pleine expansion.

Derrière ce sigle rassembleur, inventé par Make Magazine il y a plus de 10 ans au sein même d’O’Reilly Media, géant de l’édition orientée techno fondée par Tim O’Reilly l’un des gourous de l’internet à l’origine du concept de Web 2.0, on trouve une idée clé : il faut encourager la créativité individuelle car elle est porteuse de plus de conscience et responsabilité sociale, comme l’exprimait Dale Dougherty sur la scène de TED.

Profitant de la vague du DIY (Do it yourself, pour “Fais le toi-même !”) de l’autre côté de l’Atlantique se multiplie les “maker spaces” ou lieux de fabrication numérique (Hackerspaces, TechShop, mini-espaces dédiés à la fabrication personnelle au sein d’écoles ou d’entreprises), événements emblématiques (Burning Man, Maker Faire, …), start-ups et sites internet à succès (Instructables.com pour échanger des tutoriaux, Etsy.com pour vendre ses productions, Thingiverse.com pour échanger des maquettes et des plans en 3D), ateliers en tout genre (Arduino, Light painting, sculpture sur bois, 3D printing…), rassemblements informels (Dorkbot, Make:SF, BioCurious…), publications (Make Magazine qui tire à 125 000 exemplaires dont la moitié sont des abonnements…), travaux académiques (départements dédiés au Design, Interaction & Technologies à l’université d’Etat de San Francisco, Berkeley, le Maker’s club de Stanford ou l’Institute for the Arts) : l’enthousiasme est généralisé.

Le “faire”, assurent ses promoteurs, permet de se réapproprier le monde grâce à une meilleure connaissance des processus de fabrication, permet de prendre confiance en soi et en sa capacité à comprendre et créer, permet aussi de partager son savoir et bénéficier des découvertes de la communauté. Trois objectifs qui en font un peu plus qu’un mouvement, presque une philosophie…

Qui sont les makers ?

Dale Dougherty compare cette communauté des makers aux amateurs du monde de la musique : peu de gens sont considérés comme des professionnels de la musique alors que beaucoup de gens en jouent, chez eux ou à l’extérieur. En général on s’intéresse à l’innovation provenant du haut de la pyramide, les makers, eux, sont à la base de cette pyramide. Dale cherche à rendre visible cette innovation par la base. En créant Make, il s’est intéressé à cette communauté de gens qui font des choses et partagent leur création. Le réseau social de ces artisans amateurs a permis de sortir les gens de leur garage et de les rendre visibles. Dale a également développé les Maker Faires, ces foires aux makers, qui poussent un peu partout aux Etats-Unis (Détroit, New York, Kansas City…), mais aussi en Europe (Angleterre et Allemagne), Amérique du Sud et Afrique. Ces foires ont grossi au fil du temps accueillant de 300 à 8000, voire 20 000 personnes. Elles réunissent un monde d’amateurs et de professionnels qui utilisent les mêmes outils et partagent la même passion.

La place particulière de San Francisco dans ce monde des makers est peut être à trouver dans le fait que les gens, ici, ont eu le talent d’initier le réseau. La diversité culturelle de la ville (la majorité de ses habitants n’est pas originaire de San Francisco), a permis une utilisation encore plus importante qu’ailleurs du réseau et de son haut niveau de connectivité. Des chercheurs comme Paul Graham ont beaucoup étudié cette dimension culturelle des villes.

Dale compare ces amateurs aux nouveaux outsiders, “ceux qui n’entrent dans aucune case”. “La plupart sont des inventeurs ! Ils ne font pas les choses comme les autres. Ils mettent la main à la pâte, ils touchent à tout ! Ils sont dans la culture du DIY. Ils ont accès aux outils et en ont suffisamment la maîtrise pour “faire des choses”.” Est-ce à dire que ce mouvement ne concernerait qu’une infime partie de gens ou est-il plus profond ?

Lors d’une présentation publique à l’occasion du Fab6 (la conférence internationale annuelle du réseau des Fab Labs), Dale Dougherty déclarait qu’il était difficile de quantifier le “nombre” de makers en activité aux Etats-Unis. Néanmoins, lui qui est investi dans ce mouvement depuis des années, faisait remarquer que l’internet avait contribué à structurer ce mouvement, à permettre aux gens de se rencontrer, de faire des projets ensemble. Si le phénomène n’est peut-être pas appelé à concerner tout le monde, peut-être faut-il, à la suite d’Eric von Hippel, ne pas croire qu’il se limite aux geeks mais qu’il concerne une plus large part de la population qui s’étend à tous les innovateurs du quotidien.

Dans l’une de ses enquêtes de lectorat Make Magazine a réalisé qu’en plus d’avoir des espaces de publications pour partager idées et plans, 90 % de ses lecteurs souhaitaient avoir accès à des outils et des ateliers : des lieux dédiés pour réaliser leurs projets. Si tous les bricoleurs possèdent un fer à souder ou une perceuse, très peu disposent d’une imprimante 3D ou d’une fraiseuse à commande numérique.

Et tout cela pour faire quoi ? Si l’en en croit la même enquête, 68 % des répondants à l’enquête de Make Magazine fabriquent des fusées, 47 % des robots, 11 % un kart et 7 % un Kegerator pour garder la bière au frais.

Pour mieux comprendre ce mouvement et sa diversité, l’équipe du FabLab² est allé visiter les différents makers spaces de San Franciso.

Panorama des maker spaces de San Francisco

The Tinkering Studio : “atelier de bidouillage”
Le Tinkering Studio est installé dans l’Exploratorium de San Francisco, un musée similaire à la Cité des Sciences et de l’Industrie à Paris. Une équipe de trois éducateurs accueillent les curieux dans un espace mi-ouvert, visible de tous les visiteurs du musée mais protégés de l’hyperactivité ambiante. L’espace en question ne fait que 50 m², mais c’est un espace en évolution permanente, en fonction des activités et démonstrations du moment. Fers à souder, pinces, marteaux sont à la disposition de tous sur de grandes tables. L’animateur Mike Petrich, nous explique que, si au sein du musée les visiteurs s’attardent en moyenne moins de 10 secondes par machine exposée, le temps passé au Tinkering Studio oscille entre 30 et 40 minutes ! Le Studio est donc un espace où le prend le temps de se poser et d’apprendre (vidéo). L’objectif du Studio est de développer la créativité des gens par la création manuelle : retour à la matière, aux bases de l’électricité, soudure, sculpture, découpe du bois ou du métal.

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Images : photo du Thinkering Studia de San Francisco.

Le Tinkering Studio en action, vidéo promotionnelle du Learning Studio sur Vimeo.

The Tinkering Studio est une illustration assez réussie de ce que peut donner un atelier de ce type dans un environnement institutionnel : notamment via son fonctionnement équilibré, entre espace ouvert et club fermé, entre espace réservé aux enfants et participation collective, entre courte initiation à la création manuelle et suivi complet de projet. Ajoutez à cela l’intervention d’animateurs de renoms (comme Michael Shiloh ou Jess Hobbs un des artistes à l’origine de la Flux Foundation) et vous obtenez un lieu assez atypique de la culture “maker”.

FabLab@School : prototyper l’éducation de demain
Le concept de Fab Lab est très prisé en Europe. Autour de la Baie, il semble pour le moins éclipsé par la grande diversité des espaces de fabrication à disposition des différents publics (enfants, étudiants, designers, ingénieurs, bricoleurs amateurs). L’initiative de prototype de Fab Lab menée par Paulo Blikstein au sein du département de Sciences Mécaniques de Stanford se démarque donc. Appelé FabLab@School, l’espace est un lieu de fabrication numérique expérimental destiné à essaimer dans n’importe quelle école à travers le monde, pour un public d’enfants âgés de 10 à 17 ans.

Le prototype permet d’explorer in vivo l’impact des Fab Labs dans le secteur de l’éducation et différents formats d’animation et d’interaction avec les enfants. A l’intérieur de ce Fab Lab, on réfléchit aux outils et à leur prise en main par les enfants. Les lundis et mardis sont réservés aux jeunes venant des écoles alentour. Pendant les vacances scolaires, les enfants viennent par petits groupes pour réaliser des projets sur un mois. L’animation en direction des enfants se fait autour de problèmes de société, touchant par exemple aux questions énergétiques (comment limiter la consommation d’eau ou d’électricité à la maison).

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Image : photos du FabLab@School à Stanford.

L’équipe derrière le projet réfléchit et expérimente autour de ce qui fait un bon maker space éducatif : organisation de l’espace et prise en main des machines (de grandes tables de travail au centre qui permettent l’échange, couleurs très vives, machines toutes accessibles mais protégées, système de QR code et étiquetage qui permettent d’associer vidéos et tutoriaux à chaque machine…), outils mis à disposition (la classique machine à découpe laser, une imprimante 3D à haute précision, scanner 3D, scie électronique). Les chercheurs-animateurs n’hésitent pas à expérimenter et faire le lien entre les prototypes de support éducatif déployés dans d’autres départements : comme le GoGoBoard (une carte Arduino simplifiée pour répondre à des prérogatives éducatives) ou Scratch (le langage de programmation pour enfants développé par le MIT).

Fablab@school de Stanford a été financé par Schlumberger pour un coût global de 300 000$ (équipement et formation pour un an avec un coordinateur à temps plein), qui ne comprend donc ni les frais de fonctionnement ni les salaires. Le premier véritable FabLab@School ouvrira ses portes à Moscou en juin normalement.

Le FabLab de Stanford est une expérimentation académique qui soulève un intérêt local (principalement venant des écoles alentours et des étudiants de Stanford) et international. Un lieu très actif qui est aussi à l’origine du Stanford Makers Club, événement régulier et informel de 150 “makers” de tous horizons.

Hackerspaces : communauté experte et liberté d’action
A ces lieux de fabrication numérique structurés, académiques et institutionnels, viennent répondre des espaces volontairement désorganisés où priment l’absence de hiérarchie et de règles imposées. Les Hackerspaces font partie des lieux les plus vivants de la communauté ; pour ne citer que les plus connus de la région : Noisebridge à San Francisco, The Hacker Dojo à Mountain View ou le tout nouveau Ace Monster Toys à Oakland.

Le Hackerspace mythique de San Francisco a été fondé il y a trois ans par un groupe de hackers (entendez passionnés d’informatique férus de comprendre et transformer tout ce qui leur passe sous la main) mené entre autres par Mitch Altman.

Noisebridge est un ancien atelier textile qui offre une large vue sur le quartier populaire de Mission. Avec de grandes baies vitrées de parts et d’autres, l’espace est lumineux, tout en longueur, mais surtout déborde d’un fatras inimaginable. Coin-cuisine, bibliothèque et espace de projection de films complètent les trois pièces plus petites consacrées aux ateliers, à la programmation (Turing Room) et au bricolage (Dirty Shop). L’open space est aussi organisé autour d’un coin électronique, d’un espace couture et d’un large bric-à-brac de projets en cours et matériaux donnés, prêts à être revisités. A cet ensemble déjà très dense s’ajoutent un petit studio de développement photo et une micro-pièce occupée par la machine à découpe laser. Parmi les machines à disposition : quelques Makerbots (ces imprimantes 3D), une machine à découpe laser et des machines à coudre, des murs de composants électroniques, une bibliothèque de livres rares… mais surtout l’entre-aide des membres du lieu, qui peuvent être plus d’une centaine certains soirs.

noisebridge
Image : Noisebridge.

Ici, tout respire la communauté et l’échange. La profusion de créativité et l’atmosphère très particulière qui se dégage du lieu révèlent des strates d’activité, de discussions, de projets collectifs. Les murs sont couverts d’affiches et de messages qui font références à la culture hacker partagée par tous : “Shut up and hack !” (Taisez-vous et bidouillez !).

Ce rapide tour du propriétaire souligne bien une double particularité des hackerspaces : expertise et communauté. Même s’il se présente comme ouvert à tous – et c’est le cas -, Noisebridge reste un lieu plutôt réservé à un public de connaisseurs, qui demeure intimidant pour celui qui n’est pas du sérail. A cela s’ajoute une véritable “désorganisation organisée”, toutes les décisions sont prises collectivement et personne ne décide pour les autres. L’espace est ouvert nuit et jour, la cotisation pour devenir membre est laissée à la discrétion de chacun, ainsi que la participation à l’achat et l’entretien du matériel. Pour sous-tendre l’ensemble, une seule règle : “Be excellent.”

Techshop : rendre la fabrication numérique accessible à tous
A l’inverse des Hackerspaces, qui sont une nébuleuse de lieux dépendants avant tout de l’initiative de petits groupes de passionnés et sans volonté commerciale, Techshop est en train de se positionner comme l’entreprise de référence en matière de lieu de fabrication personnelle. Le premier Techshop a été ouvert à Menlo Park, au sud de San Francisco, à l’instigation d’un inventeur enthousiaste, Jim Newton, qui se désespérait de ne pas avoir d’espace de bricolage de grande envergure à sa disposition. Le deuxième Techshop vient à peine d’ouvrir ses portes, cette fois en plein coeur de San Francisco. Immense building occupé sur deux étages par des machines professionnelles accessibles de façon illimitée par tous les membres contre un abonnement mensuel (environ 120$) et le suivi de classes d’initiation au fonctionnement et à la sécurité (environ 50$ par classe).

Machines à découpe laser, fraiseuses, tours, machines à découper du bois, machines à coudre professionnelles, imprimante et scanner 3D, découpeuse vinyle, oscilloscope, une trentaine d’ordinateurs équipés des derniers logiciels de conceptualisation 3D, et même un WaterJet (énorme machine qui utilise un jet d’eau surpuissant pour découper n’importe quel matériau de plusieurs dizaines de centimètres d’épaisseur)… Ici, on trouve tous les outils. Ce qui explique peut-être qu’on trouve aussi tous les profils : aussi bien des bricoleurs et inventeurs farfelus que des entrepreneurs venant prototyper leur projet, des artistes que des étudiants (souvent en design et architecture).

techshop
Image : photo d’un TechShop de San Francisco.

Premier en son genre, Techshop a eu beaucoup de mal à convaincre des investisseurs du fait de l’originalité de son concept. Le projet a finalement trouvé le soutien de plusieurs business angels et d’un géant de la Valley, qui n’a pas encore révélé son nom. L’entreprise semble aujourd’hui avoir les moyens de ses ambitions, malgré un coût d’entrée extrêmement élevé pour un concept qui doit encore trouver son (grand) public. Il faut compter plus de 2,5 millions de dollars pour ouvrir un espace comme celui de San Francisco, avec un seuil de rentabilité atteint en 3 ans avec 600 à 700 membres réguliers. Pour Mark Hatsch, leur directeur, les espaces de fabrication personnelle deviendront à moyen terme un nouveau genre de fitness club, un espace où l’on se rend chaque semaine pour bricoler, créer et développer ses projets. L’ambition forte affichée par l’équipe dirigeante (qui a 8 projets d’ouvertures de Techshop d’ici à la fin 2012) va dans le sens de l’enthousiasme généralisé qui accompagne l’ouverture de ces lieux autour de la Baie.

Mathilde Berchon et Véronique Routin

Véronique Routin est directrice du développement à la Fing. Mathilde Berchon termine une exploration de trois mois autour de San Francisco à la rencontre de la communauté des “makers” de la Bay Area. Elle continue de raconter cette aventure dans son blog : MakingSociety.com.

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4 commentaires

  1. par Marined

    Super article!

  2. par Pierre

    Merci pour cet article ! Je suis moi-même abonné de Make Magazine et je suis émerveillé de la créativité de tant de gens…
    Et surtout nous, citoyens lambda, reprenons les commandes sur l’objet sans passer par les entonnoirs forcés des marques propriétaires. Avec les fab labs, la technologie change vraiment la société pour les gens et non pour les actionnaires des grosses boîtes.
    Vive la bidouille, vive l’imagination au pouvoir, vive l’open source!

  3. Très stimulant, en effet. Mais si l’on voit des choses passionnantes concernant l’enseignement des sciences et des techniques, on ne voit d’équivalent, semble-t-il, concernant l’enseignement de la langue… N’est-ce pas étonnant ?

  4. par arnober

    Existe t’il quelque chose de similaire sur la région parisienne, voire quelque part en France?