Makers (2/2) : Refabriquer la société

Par le 26/05/11 | 15 commentaires | 6,002 lectures | Impression

Le mouvement makers est en plein essor, comme le montre la multiplication des lieux qui leurs sont dédiés (voir la première partie de ce dossier). L’éclosion des TechShops, des foires, des ateliers, qui sont pour beaucoup dans une logique de développement et d’essaimage du modèle y participe pleinement. A certains endroits, à San Francisco, le TechShop est au cœur de la réhabilitation d’un quartier (comme c’est le cas à South Market). Mais surtout, ces lieux s’implantent au coeur d’un écosystème qui favorise leur développement : écoles, musées, start-ups et grands acteurs de l’internet qui souhaitent redéployer leur activité en centre-ville…

Faire société : des lieux et de leurs enjeux

Pour Michael Shiloh, l’enjeu va bien au-delà des lieux. Il consiste à réintroduire l’envie de faire des choses. Il consiste à “permettre aux enfants de faire et pas seulement d’apprendre”. Avec ses ateliers itinérants, Michael Shiloh souhaite montrer à chacun son potentiel de créativité. “Il faut redonner confiance aux enfants, leur apprendre à faire des choses…”

On devine derrière ce mouvement makers, un véritable enjeu pour un apprentissage différent. On pense bien sûr à nos écoles, à nos enfants, où la culture du faire est très peu présente si ce n’est inexistante. En France, il y a fort heureusement quelques initiatives comme celle des petits débrouillards qui proposent des ateliers après l’école. Mais ce n’est que trop embryonnaire… Plus encore, on devine derrière ce mouvement une vraie remise en cause de notre système éducatif et de nos manières d’apprendre, comme l’expliquait Kevin Kelly dans un récent article : “ce que nous apporte avant tout la technologie ne repose pas sur des solutions toutes faites, mais au contraire, sur le fait que la technologie nous pousse toujours à apprendre. La leçon de la technologie ne repose pas dans ce qu’elle permet de faire, mais dans le processus.” En donnant tout entier corps au processus, à l’action de “faire”, les makers rappellent quelque chose d’essentiel à l’apprentissage.

Reprendre confiance dans sa capacité à créer

Les animateurs de workshops rencontrés ont partagé avec nous un constat fort : la plupart des participants manquent de confiance en eux en ce qui concerne leur capacité à créer. Pour Michael Shiloh comme pour Mike Petrich du Tinkering Studio, pour Dale Dougherty de Make Magazine comme pour Paulo Blikstein du FabLab de Stanford : la réassurance est une des problématiques qui doit être anticipée dès les phases de création et d’animation du lieu de fabrication numérique.

makerspacesImage : visite du Maker Space avec Michael Shiloh.

Tout le monde ne s’improvise pas designer ou ingénieur électronique – et ce n’est d’ailleurs pas la vocation de ces lieux. La démarche pour la plupart des acteurs du réseau consiste donc à associer plusieurs pratiques, visant toutes à créer un environnement créatif rassurant tout en restant ambitieux. Parmi ces “bonnes pratiques”, trois nous semblent essentielles au sein même du lieu de fabrication : l’équipe d’animateurs, la dynamique de communauté et l’organisation de l’espace.

Dans tous les “maker spaces” que nous avons visités, l’accueil et l’accompagnement par les animateurs du lieu ont été formidables. Très grande disponibilité, attention particulière à nos demandes et partage d’expériences : l’équipe de jeunes chercheurs “facilitateurs” du FabLab de Stanford aussi bien que les artistes du Shipyard, les “Dream coachs” de Techshop comme les membres de Noisebridge. L’échange et la rencontre font réellement partie intégrante de la culture du “faire” qui anime ces lieux, même si les styles peuvent être très différents.

Pour le nouvel arrivant comme pour celui qui réalise ses projets au long cours, la vie en communauté est un des autres aspects forts qui permettent d’encourager la confiance en soi et la créativité individuelle. Parce que chacun a ses champs de spécialité (électronique, découpe du bois, couture, ou simplement le désir d’apprendre et de participer), le travail en équipe est naturellement encouragé. A The Crucible (énorme espace d’apprentissage manuel à Oakland) par exemple, les ateliers de réparations de vélo rassemblent les enfants du quartier dans l’atelier chaque samedi, à The Shipyard (atelier d’artistes situé lui aussi à Oakland) la cour principale voit se monter chaque année les projets fous présentés à Burning Man qui mêlent métal, feu, électronique, sur lesquels travaillent ensemble des groupes de 10 personnes au minimum (voire 60 ou 200 selon les projets). Tout le monde est invité à participer et le credo principal, relayé en permanence est : “toi aussi tu peux le faire”.

Donner confiance passe par l’échange humain donc, mais aussi par la démonstration de ce qui peut être réalisé. Un événement comme Maker Faire par exemple, énorme rassemblement de “makers” qui se déroule fin mai dans la Bay Area (et dans bien d’autres villes à travers le monde désormais), a pour vocation à la fois d’être une formidable caverne d’Ali Baba de créations faites maisons, originales et incroyables (présentées par plus de 600 exposants), mais aussi de montrer que derrière chacun de ces projets se cache un amateur passionné, qui a souvent appris et essayé par lui-même pendant son temps libre.

Transformer, partager : vers une culture Open Source de la fabrication numérique

Les lieux de fabrication numérique sont le théâtre d’inventions en tout genre, d’expérimentations et de mise en place de projets souvent extraordinaires ! Parce que le mouvement maker défend l’idée de mettre de l’art dans la science et de la science dans l’art, les projets qui voient le jour sont très souvent inédits, particulièrement inventifs et humains.

A The Shipyard par exemple, où une vingtaine d’artistes a installé ses ateliers dans des containers à bateau, a été crée une célèbre art car (voiture-œuvre) en forme de maison victorienne mouvante présentée plusieurs fois à Burning Man. Alors que lors de notre visite d’American Steel à Oakland (un quartier composé de hangars et d’ateliers d’artistes) certains étaient occupés à découper un petit avion pour un projet d’envergure ; d’autres ont créé à Noisebridge un robot fauteuil roulant équipé d’un capteur de mouvement issu de la console Kinect de Microsoft. Ces exemples qui sont avant tout des expérimentations soulignent aussi ce goût généralisé du hacking, du détournement d’objets, et la volonté permanente de comprendre comment les choses fonctionnent et peuvent être modifiées.

voitureoeuvre
Image : la voiture-oeuvre en forme de maison victorienne

Ce postulat d’ouverture et d’échange est plus qu’un simple goût pour le travail collectif, il s’agit d’un véritable parti-pris, aussi fort que celui qui anime les défenseurs de l’Open Source. Les lieux de fabrication numérique sont ainsi un terrain d’expérimentation pour l’Open Source Hardware, c’est-à-dire non pas seulement pour la conception de logiciels, mais pour la création d’objets dont la conception et fabrication est ouverte à tous. Au sein de ces lieux, la plupart des objets sont en effet créés collectivement et souvent à partir d’autres objets. La pratique la plus courante consiste à partager sa création avec le reste des membres, en mettant en ligne plans, instructions, liste des matériaux, recommandations…en bref, tout ce qui permet de reproduire l’objet chez soi, de le réutiliser, le détourner, l’améliorer.

L’ensemble des makers rencontrés fait le même constat : le projet a plus de chance de réussir s’il est partagé avec les autres parce qu’il s’enrichit et s’améliore au contact de la communauté. La paternité de l’objet est aussi d’autant plus reconnue et protégée que le ou les créateurs présentent leur projet et l’exposent aux autres. Publier son projet sur Instructables.com, le site américain de référence en matière de tutoriaux de fabrication, son fichier 3D sur Thingiverse.com ou présenter son projet à Maker Faire font souvent partis du trio légitimant.

Une tendance forte parmi les projets créés – et d’autant plus que ces lieux sont fréquentés par nombre d’ingénieurs logiciels travaillant dans la Baie : faire de ces objets ouverts des objets connectés. Utiliser une roue de vélo comme support à un kit électronique qui permet de créer des motifs visibles uniquement lorsqu’on roule (SpokePOV, vidéo), un porte-clé gadget qui permet d’éteindre n’importe quelle télévision (le fameux TV B-Gone imaginé par Mitch Altman), un stylo qui émet des sons si on approche son doigt (le Drawdio, vidéo). Les projets qui parviennent à un stade de maturité suffisant pour être montrés, prototypés voire préproduits sont malgré tout bien sûr assez rares, surtout dès lors que l’on touche à l’électronique. La naissance d’un écosystème local de manufacturers semble être la prochaine étape de développement de ce marché du DIY, elle est en tout cas de plus en plus demandée par les “makers” de la Baie, pour leur permettre de passer du stade du prototype à la vente de quelques modèles…

Du maker space à la start-up

Si la vision commune des différents lieux de fabrication numérique de la Baie est bien d’encourager la créativité et le partage, certains vont encore plus loin, en se voulant plus que de simples lieux d’expérimentations, mais bien des lieux de prototypage et préproduction industrielle. La différence se joue principalement sur les types de machines présentes et leur accessibilité.

Dans la grande majorité des makers spaces, la machine à découpe laser, qui permet de découper très précisément (depuis des plans en 3D) presque n’importe quelle surface, est la reine. La marque Epilog est clairement leader sur le marché. Parmi les machines que l’on trouve facilement dans ces lieux : imprimantes 3D (en général des Makerbots, qui permettent de créer des petits objets en volume le plus souvent en plastique à partir d’un fichier 3D), machine à découper le vinyle, machine pour mouler le plastique sous-vide, machine à coudre (notamment pour coudre des fils conducteurs d’électricité) ou studio de photographie, sans compter nombre d’oscilloscopes ou de fers à souder. L’ensemble permet de réaliser un grand nombre de projets. Techshop se démarque avec une offre extrêmement riche et davantage orientée vers les amateurs désireux de prototyper des projets sur des machines de type professionnel (WaterJet, machines à travailler le bois, fraiseuses, tours, …).
Lorsqu’il est bien équipé, le maker space devient alors une sorte de mini-usine de quartier, entre club de bricolage et micro-usine adaptée à la production de prototypes et séries limitées. Pour la plupart des makers, ces lieux deviennent peu à peu une réelle opportunité de faire de leur passion ou de leur bonne idée un business, pour un coût accessible. Au sein d’un lieu comme Techshop par exemple, n’importe qui peut venir esquisser son objet, voire même le produire à petite échelle, comme l’a fait DODOcase le premier mois de son succès. La jeune compagnie San Franciscaine, spécialisée dans la confection de coques pour iPad au design inspiré par Moleskine et les reliures traditionnelles, a passé ses premières semaines au TechShop de Menlo Park pour designer, réaliser son prototype et produire les premiers exemplaires en petite série. Après deux mois, les commandes affluaient tant que DODOcase a dû passer au stade de production industrielle afin de répondre aux demandes. Un lieu comme le TechShop ne fournit pas d’aide spécifique pour manufacturer ou vendre son produit – c’est un simple espace avec machines à disposition – mais il ne prend pas non plus de commission en cas de réussite du business.

makerbot
Image : Makerbots en série.

Passer de la production de prototypes a de petites séries, du soutien de l’initiative individuelle au soutien de micro-projets qui peuvent devenir grand… On voit bien que se dessine ici une tout autre ambition pour ces espaces. Une ambition qui n’est plus tant dans la réinvention de la société fondée sur le partage, l’ouverture et l’apprentissage, que finalement celle d’une société marchande toujours plus large, plus étendue, plus conquérante.

Une société qui n’est pas sans commencer à poser problème d’ailleurs : récemment Ars Technica faisait part de l’arrivée des premiers conflits de propriété liés à des créations qui ont vu le jour dans ces espaces. Plus que le grand public, c’est peut-être bien les avocats qui seront les prochains clients des makerspaces.

Mathilde Berchon et Véronique Routin

Véronique Routin est directrice du développement à la Fing. Mathilde Berchon termine une exploration de trois mois autour de San Francisco à la rencontre de la communauté des “makers” de la Bay Area. Elle continue de raconter cette aventure dans son blog : MakingSociety.com.

logo-fablabDans le cadre de Futur en Seine, du 17 au 26 juin à la Cité des sciences et de l’industrie, la Fing et ses partenaires présenteront un prototype grandeur nature de Fab Lab. Outre l’accès aux machines, à des séances de formation et des conférences, le public pourra venir participer à de nombreux ateliers pour apprendre à fabriquer ou recycler des objets. Programme détaillé.

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4 commentaires

  1. par [Enikao]

    Intéressant comme le mouvement Steampunk est lié à cette envie du Do It Yourself, on imagine mal une industrialisation des productions, alors que la référence est celle des débuts de l’ère industrielle.

  2. par Mathilde

    @[Enikao] Et pourtant il y a déjà tout un marché steampunk qui prospère plutôt bien dans le coin, comme le Gentleman Emporium: http://www.gentlemansemporium.com

    Un magasin dédié est entrain d’ouvrir en Australie : http://www.themanufactorythornbury.blogspot.com/

    Mais je reconnais que ça reste de l’ordre de la niche (quoique la collection H&M de l’automne dernier – du moins à SF – s’inspirait fortement des goggles et chapeaux steampunk).

  3. Dans la même veine, on peut aussi aborder le sujet de http://openfarmtech.org/ qui propose un projet collaboratif visant à élaborer la 50e d’outils qui suffisent à faire tourner une ferme (à l’occidentale).

    Idée à saluer car elle est tout aussi valide au Nord qu’au Sud : les paysans du Nord se paupérisent, s’endettent avant de disparaître au profit de grands propriétaires terriens ; au Sud, c’est la dépendance aux intrants techniques du Nord qui (notamment) les empêchent d’envisager une réelle émancipation vis-à-vis des pouvoirs actuels.

    Dans tous les cas, ce type de projets permet la relocalisation des savoirs, savoir-faire, de la gestion des pièces détachées et donc de l’obsolescence (parfois programmée) des outils techniques.

    C’est à l’outillage ce que le logiciel libre est à l’industrie informatique.

  4. Ce moment me semble avoir un grand avenir. Il existe en france un certain nombre de fablab par exemple. “Système d” une expression française et un magazine qui hélas n’a pas vraiment pris le virage de la modernité à la make. Je suis abonné à makezine, je dévore instructables (ce qui peut être considéré comme un exploit au vu de mes 2 de moyenne en anglais dans ma lointaine période scolaire :) ).
    Un point qui si je ne trompe n’a pas été abordé : Il y a un côté “écologique” dans ce mouvement “MAKE”, en effet souvent ces fabrications utilisent des matériaux que l’on recycle, on produit localement…

    Je suis un passioné de livres et notamment de livres techniques anciens. En les lisant, on découvre que jusque environ vers la seconde guerre mondiale de nombreux de ces ouvrages présentent comment réaliser soit-même, avec des matériaux basiques, des outils rudimentaires… Sans doute la regression de ces actions est-elle liée à l’abondance de produits finis. Mais l’abondance ne durera sans doute pas…