Comment lire Google Earth à la manière de Proust ?

La lecture de la semaine est un post d’un blogger qui vit manifestement au Mexique. Son nom David Sasaki, il écrit sous le pseudonyme El Olso. Le titre de ce billet, et vous comprendrez qu’il nous ait plu : « Comment lire Google Earth à la manière de Proust ? ».

On raconte, commence El Olso, que Marcel Proust aimait lire les horaires de train au moment de s’endormir.

Et le blogueur de citer un texte d’Alain de Botton (Alain Botton est un journaliste et écrivain suisse qui écrit en anglais et qui avait publié en 1997 un livre sur Proust) : « Le document n’était pas consulté pour des raisons pratiques ; l’heure de départ d’un train de la gare Saint-Lazare n’est pas d’une nécessité immédiate pour un homme qui n’a trouvé aucune raison de quitter Paris pendant les huit dernières années de sa vie. Au lieu de cela, Proust lisait et aimait les horaires comme s’il s’agissait d’un passionnant roman sur la vie à la campagne, car les seuls noms des gares de province fournissaient à l’imagination de Proust suffisamment de matière pour fabriquer des mondes entiers, pour dessiner les drames domestiques dans les villages, les manigances entre élus locaux, et la vie des champs. Proust avançait que la joie ressentie à la lecture d’un matériau aussi peu attirant était propre à l’écrivain, qui est capable de s’enthousiasmer pour des choses apparemment très extérieures au champ du grand art. »

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Image : Dans Une traversée de Buffalo de François Bon, l’écrivain utilise Google Earth pour voyager en pays inconnu et décaler son regard sur la ville.

Bien que, reprend El Olso, « je doute que les réseaux auraient beaucoup enthousiasmé Proust (il faudrait au moins 80 000 tweets pour raconter La Recherche du temps perdu), je suis sûr qu’il comprendrait pourquoi je me suis mis récemment à « lire Google Earth« , chaque nuit en m’endormant. L’application Google Earth pour IPad est une drogue pour ceux qui aiment la géographie. Je passe des nuits au Yémen, d’autres en Sibérie. J’ai passé une nuit entière à retracer la promenade que j’avais faite un jour, il y a une dizaine d’années, sur la côte méridionale d’Easter Island, une île chilienne. Je retourne à Caracas et São Paulo et passe des heures à explorer les lieux alentour qui m’ont toujours été interdits.

Pourtant, je passe la plupart de mes nuits ici même, à Mexico, lévitant d’un quartier à l’autre, cliquant sur Wikipédia au rythme de ma progression.

Je suis sûr que Marcel Proust n’était pas le seul Français de son temps à lire les horaires de train au moment de s’endormir. Il existe aujourd’hui de vastes communautés en ligne rassemblant des usagers de Google Earth qui partagent leurs explorations imaginaires. Le site officiel Google Earth Sightseer Newsletter est sans doute le meilleur endroit pour commencer. Il y a aussi une communauté active sur The Earth Explorer. Les meilleurs blogs sont sur Google LatLong, Google Earth Blog, mais celui que je préfère, c’est Ogle Earth de Stefan Greens.

Greens écrit avec un enthousiasme et une curiosité tout à fait proustiens. Le mois dernier, il a cartographié le voyage de Freya Stark, pendant son expédition en Land Rover de Kaboul à Herat, en 1968, à l’époque où l’Afghanistan était encore un passage obligé de la malfamée Route des Hippies des années 60 et 70. Le résultat est un exemple grandiose de récit géographique, peut-être plus gratifiant que les propres récits de Stark.

Finalement, après une heure d’une telle exploration, mes yeux sont devenus lourds et j’ai commencé à m’assoupir, flottant à la surface de la conscience, escaladant les montagnes pour atteindre des minarets déserts, suivant le cours des longues rivières bleues qui traversent les plaines de Sibérie, ou recherchant de mystérieuses réserves d’eau dans les paysages lunaires et arides du Yémen. Comme c’est merveilleux de s’endormir comme Proust. »

Xavier de la Porte

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 5 juin 2011 était consacrée à l’autobiographie numérique de l’écrivain François Bon, initiateur de Remue.net et Publie.net.

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2 commentaires

  1. Excellent billet ! Etant moi-même un contemplateur invétéré de cartes routières, je partage totalement le sentiment que vous ressentez sur google earth.

    Je trouve une carte ou un panneau d’affichage ultra inspirant. Il y’a d’abord l’aspect purement esthétique; les courbes des routes, les couleurs, les réseaux urbains… et puis la capacité de projection d’une carte « et si j’allais là ? », « et si on unifiait tel ou tel pays ? » et si je voulais aller d’un point A à un point B, quel chemin emprunterais-je ? » « comment vivent les types de ce microscopique village perdu dans la jungle indonésienne ? » … Bref on peut partir très loin avec ça.

    Pour finir, il faudrait aussi parler du dernier roman de Houellebecq « la carte et le territoire » qui contient une reflexion très riche sur ce thème…

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