Ce que traduit la peur de la distraction

Par le 12/09/11 | 9 commentaires | 2,926 lectures | Impression

nowyouseetitLa lecture de la semaine, il s’agit de quelques extraits d’un entretien que Cathy Davidson a donné le 21 août dernier au magazine en ligne Salon. Cathy Davidson enseigne les études interdisciplinaires à l’Université de Duke en Caroline du Nord et elle est l’auteure d’un livre intitulé Now you see it qui traite de la manière dont les travaux sur l’attention vont transformer notre manière de vivre, de travailler et de penser. Dans cet article de Salon, elle est interrogée sur les enfants et sur la manière dont nouvelles technologies modifient le cerveau des enfants, pas forcément dans le mauvais sens.

Cathy Davidson commence par expliquer que le discours sur les nouvelles technologies et les enfants a complètement changé après la tuerie de Colombine (en 1999 deux adolescents avaient tué à l’arme automatique 13 de leurs condisciples et professeurs). A l’enthousiasme qui l’avait précédé, a succédé une suspicion généralisée envers les technologies accusées de rendre asocial, de distraire, de rendre mauvais à l’école, etc. Elle note aussi que depuis 3-4 ans, commence à voir le jour un autre discours qui se défait des préjugés, de cette “recherche moralisante”, comme elle dit, pour regarder vraiment les effets des nouvelles technologies sur les enfants.

Sur la question de la distraction elle-même, je cite Cathy Davidson : “Le phénomène de la perte d’attention est réel – quand on accorde notre attention à une chose, on n’accorde pas d’attention au reste. Quand on est multitâche, l’état dans lequel nous sommes est celui que Linda Stone appelle « l’attention partielle continue ». Cela signifie que nous n’accordons pas une attention égale aux deux choses que nous faisons : l’une est sans doute faite de manière automatique, on la survole, et on accorde plus d’attention à l’autre. Ou alors, on passe de l’une à l’autre. Mais à partir du moment où apparaît une nouvelle technologie massivement adoptée, les gens pensent que cela va submerger leur cerveau. Dans les années 30, une législation fut introduite pour empêcher Motorola d’intégrer des radios dans les tableaux de bord des voitures, on pensait que les gens ne seraient pas capables de conduire et d’écouter la radio en même temps.”

Cathy Davidson poursuit : “On a longtemps cru qu’en vieillissant, on développait plus de circuits neuronaux, mais c’est en fait l’inverse qui se produit. Vous et moi avons environ 40 % de neurones en moins qu’un nouveau-né. Un bébé est attentif à tout – des ombres au plafond, des formes dessinées par le sable – des choses qu’en tant qu’adulte nous ne voyons pas, mais qui fascinent les enfants.

Les enfants apprennent à ne pas accorder d’attention à tout, ils apprennent à quoi accorder de l’attention, et c’est cela qui rend efficaces les circuits neuronaux. C’est ce qu’on appelle les réflexes, les comportements automatiques. Adulte, on se sent distrait quand on apprend quelque chose de nouveau parce qu’on ne peut pas se reposer sur des réflexes ou des réponses automatiques qui ont été forgées par des années d’usage.”

“Quand mes étudiants vont sur le web, qu’ils font une recherche, qu’ils laissent des commentaires sur un site, qu’ils sont sur un réseau social, sur Facebook, et qu’ils envoient un texto, et tout ça en même temps – c’est pour eux de l’ordre du réflexe. Ils apprennent à traiter ce genre d’informations plus rapidement. C’est ce que nous vivons qui façonne nos circuits neuronaux, les enfants seront donc beaucoup moins sujets au stress produit par le multitasking que nous le sommes nous qui n’avons pas grandi avec ça. Nos outils sont des substituts pour toutes ces choses dont la société nous apprit qu’elles ne valaient pas la peine qu’on y accorde trop d’attention – et nos circuits neuronaux ont suivi cette voie. Si on retourne à l’époque où la réglette a été inventée, les gens ont pensé alors que c’était terrible et qu’on allait perdre nos aptitudes mathématiques. Eh bien, on avait raison, on a perdu certaines aptitudes mathématiques, mais qu’importe. En ce qui concerne les enfants d’aujourd’hui, par la manière dont ils apprennent, ils sont habitués à beaucoup de médias différents, et ils apprennent d’une manière différente des enfants qui étaient éduqués avec la télévision. L’un n’est pas mieux que l’autre, c’est juste totalement différent.”

Bon, personnellement, ça me donne assez envie de lire le livre de Cathy Davidson, peut-être en parallèle à la très belle interview de Michel Serres dans Libération. Michel Serres qui lui aussi s’interroge avec bienveillance sur la manière dont il faut repenser l’enseignement pour ceux qui passent leur temps utiliser leur pouce et qu’il appelle les “Petits Poucets”.

Xavier de la Porte

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 10 septembre 2011 était consacrée aux ordinateurs et à la crise financière, en compagnie de Paul Jorion (blog), auteur des récents Le capitalisme à l’agonie (Fayard 2011) et La guerre civile numérique (Textuel 2011).

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5 commentaires

  1. C’est dommage que ni Cathy Davidson, ni Michel Serres ne questionnent les industries de l’attention qui sont derrière les modifications des comportements des plus jeunes. En effet, il faut être tolérant et bienveillant vis-à-vis des petites poucets. Faut-il l’être vis-à-vis des ces industries mises en œuvre par notre génération ?

  2. Olivier a mille fois raison…as usual…rien d’autre a ajouter!

  3. Il me semble que le commentaire d’Olivier montre au contraire qu’il est passé à côté du message de l’article. Il ne s’agit pas d’être tolérant envers les égarements d’une génération, mais d’admettre que leur mode de vie n’est peut-être pas pire ni meilleur que le nôtre, seulement différent.

  4. merci Xavier de cette lecture! Juste une remarque : Michel Serres parle de la “petite poucette” pour incarner la mutation en cours et non des “petits poucets”. Et il a raison! De fait, l’appropriation par les jeunes femmes des technologies de la communication est un élément caractéristique de la période contemporaine si on la compare à celle de l’invention et des usages de l’imprimerie dominée par les hommes. Quel dommage d’écraser cette caractérisation si bien observée par Michel Serres pour le coup en masculinisant la petite “poucette” en “petits poucets”. #lesmotsontimportants

  5. par LuisZapa

    Conduire en écoutant la radio ne pose pas beaucoup de problème, car la radio n’est pas interactive.
    Contrairement au téléphone (qui lui, est interdit au volant).

    Donc, quand l’auteur dit “Quand mes étudiants vont sur le web, qu’ils font une recherche, qu’ils laissent des commentaires sur un site, qu’ils sont sur un réseau social, sur Facebook, et qu’ils envoient un texto, et tout ça en même temps – c’est pour eux de l’ordre du réflexe”, et bien, je pense qu’elle nous fait part de son opinion, qui ne vaut pas forcément grand chose.
    Ou alors, qu’on nous présente les études sociologiques et/ou les IRM sérieux sur le sujet.

    En effet, l’ensemble des études longitudinales effectuées à ce jour suggèrent fortement que les notes de classe déclinent fortement quand l’élève commence à faire ses devoirs devant MSN, Facebook, et la télé en arrière-fond. Pourtant, les élèves sont “nés là-dedans”. Ca devrait donc être naturels pour eux. Et bien non, le cerveau ne sait pas effectuer plusieurs tâches complexes à la fois. Et discuter sur MSN est effectivement une tâche complexe (à moins que nos chères têtes blondes ne soient devenues des robots).