Entretiens du Nouveau Monde industriel 2011 (1/4) : philosophie et anthropologie de la confiance

L’édition 2011 des Entretiens du Nouveau Monde industriel organisée par l’Institut de recherche et d’innovation du Centre Pompidou, le pôle de compétitivité Cap digital et l’Ensci – les ateliers avait cette année pour thème « Confiance, méfiance et Technologies ». L’occasion de revenir sur comment les technologies produisent de la confiance et de la défiance.

Une matinée consacrée à l' »histoire et anthropologie de la confiance » a amorcé cette 5e édition des Entretiens du Nouveau Monde industriel. Le philosophe Bernard Stiegler (Wikipédia) a ouvert le bal en nous confrontant à l’inquiétude propre à la condition humaine. L’inquiétude est constitutive de l’homme, l’homme est essentiellement inquiétant et ne pense que dans la mesure où il est inquiet. « Parmi les choses prodigieuses et inquiétantes (en grec, c’est le même mot) nulle n’est plus prodigieuse et inquiétante que l’homme », disait déjà Sophocle. Pourtant, notre époque est particulière. « Nous avons le sentiment que l’homme n’a jamais été aussi inquiet, ou du moins qu’il n’a jamais connu ce type d’inquiétude là : une inquiétude quant à lui-même. » D’où sa question « Comment penser dans un nouvel âge de l’inquiétude ? »

Selon Stiegler, cette inquiétude prendrait racine dans notre technicité. Pour souligner l’aspect anxiogène de la technique, il emploie le terme grec pharmakon, qui a pour caractéristique de désigner à la fois le médicament et le poison. Car l’homme, être « débile » au sens premier du terme, ne peut rien sans ses prothèses, mais celles-ci, en augmentant sa puissance, le rendent également dépendant.

Ce paradoxe de la technique, Freud le détaille dans le Malaise de la Civilisation. Dès 1929, le médecin viennois détecte une fêlure dans la croyance au progrès, et, pour Stiegler, c’est cette fêlure qui se propage pour devenir une véritable panique aujourd’hui.

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Image : Bernard Stiegler sur la scène des Entretiens du Nouveau Monde industriel 2011, photographié par Samuel Huron.

Toujours selon Freud l’homme s’attache à perfectionner ses organes. La technique vient compenser un défaut d’être qui provoque à chaque fois un nouveau défaut d’être plus complexe. Cela nourrit un sentiment d’impuissance dans la situation métaphysique qu’installe notre technicité.

Freud décrit un cycle de compensation et de décompensation qui induit selon lui des frustrations, des symptômes, etc.
Toutefois, les organisations collectives ont la capacité de contenir les aspects toxiques des pharmaka et de maintenir leurs aspects positifs. Ainsi, chaque société, chaque culture, est un ensemble de thérapeutiques « pharmakologiques ».

Stiegler en est ensuite venu au problème spécifique de la confiance. Il a exploré les liens entre la croyance, la confiance et l’écriture. En effet, depuis les Grecs, l’écriture alphabétique est indissolublement liée à la raison, ou plus exactement au logos. Elle est d’ailleurs l’exemple même du pharmakon selon Platon. Entre les mains des sophistes, elle devient un instrument de destruction.

Aussi la chrétienté médiévale, où la confiance rationnelle est basée sur une croyance d’ordre théologique, réserve-t-elle l’écriture à une classe de clercs. Elle évite ainsi une trop grande distanciation entre la croyance et le savoir.

Mais un nouveau « pharmakon », l’écriture imprimée, va désorganiser tout cela. Avec l’imprimerie vient la Réforme, la perte de confiance dans le pape, tandis que l’écriture elle-même bénéficie d’une forme de foi, de « fidélité ».

Avec cette nouvelle foi, commence l’ère du désenchantement du monde, dans laquelle nous vivons encore aujourd’hui. Au XXe siècle, s’adjoignent à l’écriture imprimée d’autres technologies, celles de la mémoire et de l’imagination, dont Hollywood, l’usine à rêves, est le symbole le plus fort. C’est encore une nouvelle forme de croyance : on se met à croire à un rêve. Le religieux du Moyen-Age ne se pensait pas « rêver », tandis que le spectateur contemporain sait qu’il s’abandonne à une fiction.

Dans cet univers la croyance (en l’argent) devient confiance. La croyance devient un objet de calcul comme le disait déjà Benjamin Franklin. On entre dans le domaine de l’économie libidinale consumériste : in God we trust telle est l’inscription figurant sur le dollar.

Aujourd’hui on assiste à la prolifération des aspects toxiques des différents pharmakons. En témoigne l’actuelle crise du crédit (c’est-à-dire étymologiquement, de la croyance), qu’on fait passer pour une crise de la dette, alors qu’en réalité une zone comme l’Europe figure parmi les groupes de pays les moins endettés.

Comment s’en sortir ? Précisément en adoptant un nouveau modèle industriel, impliquant un type d’investissement dont ne veut pas l’ancien. Seule l’invention d’une économie de la contribution permettrait de redonner une positivité à nos phamarkons, à ceux issus du numérique notamment. L’enjeu n’est pas trivial, puisque, a conclu Stiegler, il s’agit de « sauver nos âmes ».

Le philosophe Michel Guérin (Wikipédia) s’est ensuite penché sur le statut de la croyance, qui partage, comme l’a rappelé le linguiste Emile Benveniste, les racines étymologiques du mot « créance ». Toute croyance est religieuse, a-t-il précisé, même si elle n’est pas forcément sacrée. La croyance est du côté de la vie, elle cherche à nous rendre heureux. Ainsi, se lever le matin participe d’une certaine forme de croyance. Guérin a également analysé notre rapport au doute, insistant sur le fait que le doute lui-même fait partie du processus de la croyance « il y a toujours un moment où la croyance peut se retourner se renverser. Le « décroire » est un moment du croire, il relance le croire”.

Peut-on faire confiance au progrès ?

La philosophe Cynthia Fleury s’est penchée sur notre crise de civilisation pour envisager notamment la question du progrès et les différentes manières de considérer le risque et le principe de précaution.

Elle a introduit son intervention avec une lettre d’Einstein à Freud, de 1932, dans laquelle le physicien interrogeait le père de la psychanalyse sur un possible moyen de mettre fin à la menace de la guerre. Pour ce dernier, tout ce qui travaille au développement de la culture travaille aussi contre la guerre. Toutefois, il est très rare que l’acte soit l’oeuvre d’une seule sollicitation instinctive (Eros et Thanatos sont liés) l’être humain produisant en effet sa propre existence en détruisant l’autre.

Mais se demande Freud, « puisque nos pulsions mortifères sont intrinsèques à notre nature, pourquoi ne prenons-nous pas notre parti de la violence ? L’animal tue, détruit, c’est toujours une affaire de survie. » A ses yeux, le progrès serait déjà de dialectiser la pulsion de vie et la culture pour que l’homme ne fasse rien qui le déshonore.

Freud, Einstein et le philosophe Husserl (qui, à la même époque, tenta aussi de lutter contre la barbarie naissante, avec des outils épistémologiques) appartiennent à l’autre versant du XXe siècle, celui qui précède la grande catastrophe d’Auschwitz. Les philosophes plus contemporains ont développé différents outils intellectuels pour repenser le progrès. Pour Camus, par exemple, celui-ci consisterait à « ne pas transformer notre civilisation en civilisation mécanique »

Hans Jonas, le père du principe de précaution, conseille une heuristique de la peur qui implique de cultiver une capacité à « se laisser affecter par le salut ou par le malheur des générations à venir ». Le philosophe Ernst Bloch, lui, est plus positif. Il préfère une heuristique de la prudence. Pour autant, il est essentiel « que le progrès reste du côté de la plénitude, et ne soit pas asservi à des pulsions perverses ». Il ne faut pas faire du progrès une affaire libidineuse, mais soumettre principe de réalité afin qu’il ne soit pas l’expression de ce que Saint Augustin appelait la libido sciendi, le désir de connaître comme source de jouissance.

Cynthia Fleury s’est enfin interrogée sur la manière d’introduire la réflexion sur le progrès et a conclu sur la nécessité « d’une alphabétisation scientifique » permettant au public de participer aux grands débats du moment, qui tournent tous autour de l’application des technologies. Attention toutefois à ne pas se faire d’illusions : l’alphabétisation scientifique n’accroitra pas automatiquement la rationalité, mais s’en désintéresser conduirait forcément à un déficit de la démocratie. Au final, malgré toutes ces interrogations, Cynthia Fleury se pose en défenderesse de la notion de progrès. « Ne nous privons pas de faire du progrès le miel de la démocratie », a-t-elle conclu.

De la crise actuelle à l’origine des marchés

Paul Jorion (Wikipédia), chercheur en sciences sociales et dernier intervenant de la matinée, s’est exprimé par Skype. Revenant à des sujets plus brûlants, il s’est surtout penché sur l’actuelle crise de la dette et a insisté sur le fait que les mots employés ne rassuraient en rien les marchés. Dans le cas grec, a-t-il expliqué, on espérait, en prenant les techniciens à la tête du gouvernement hellène, que leur discours rétablirait la confiance. Cela ne s’est pas produit. Pour rétablir la confiance, il faut que le créditeur soit assuré que l’argent qu’il a prêté lui sera effectivement remboursé. Cette promesse ne peut passer exclusivement par le verbe. Le problème du crédit ne peut se régler qu’en limitant le nombre des reconnaissances de dette, en réduisant l’importance que la promesse verbale possède dans ce système. Il faut s’arranger pour que les promesses ne soient pas nécessaires.

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Image : Paul Jorion sur la scène des ENMI 2011, photographié par Samuel Huron.

Si Paul Jorion a effectivement clos la matinée « histoire et anthropologie de la confiance », d’autres contributions aux Entretiens du Nouveau Monde industriel auraient également pu figurer dans cette thématique. Ainsi celle de Patrick Viveret (Wikipédia), intervenant à la table ronde « marketing », qui est revenu sur le lien entre les évènements de la Réforme et la crise contemporaine. Il a notamment insisté sur la similarité entre la question des indulgences qui entraîna le rejet du catholicisme et le greenwashing contemporain. Nous avons déjà exposé ses théories dans nos colonnes.

L’historienne Laurence Fontaine, figurant à cette même table ronde, a présenté l’archéologie des réseaux commerciaux tels qu’ils sont apparus au XIIIe siècle, première forme de marché basée sur l’égalité entre les participants. Elle a expliqué comment la création des « places de marchés » réunissant tous les commerçants en un seul lieu, a contribué à l’harmonisation des prix et amélioré la moralité des transactions. Elle a aussi exploré la façon dont les marchands se situaient au sein d’un réseau (ethnique, religieux) permettant d’établir leur réputation. Aujourd’hui, précise-t-elle, les réseaux ethniques jouent encore un grand rôle dans les systèmes d’échanges marchands.

Mais les Entretiens du Nouveau Monde industriel n’ont pas seulement adressé des questions philosophiques. Ils ont aussi servi de cadre à des débats féconds sur la gestion du risque, notamment dans le sillage de la catastrophe de Fukushima, et développé des considérations techniques et informatiques très pointues, sujets que nous aborderons dans les prochains articles.

Rémi Sussan

Les Compte rendus des Entretiens du Nouveau Monde industriel 2011 :

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