La volupté de l’internet

La lecture de la semaine, il s’agit d’un papier paru le 15 janvier dans The Chronicle. On le doit à Rob Goodman, auteur d’un livre à paraître sur la République romaine. Le papier s’intitule : « Quand la gourmandise devient virale ».

« Quand on essaie de faire tenir tout l’internet dans une seule idée », commence Goodman, « on cherche une image disant l’euphorie, la libération, l’envolée. C’est l’internet tel qu’il devrait être, en théorie tout au moins : informations et divertissements du monde entier instantanément accessibles, et nous face à nos écrans, au taquet, captivés, en apesanteur ».

« Je veux soumettre une autre image », dit Goodman, « qui correspond mieux à ce que nous ressentons en pratique : celle d’une table qui grince, craquant sous le poids d’immenses verres et assiettes pleins de boissons et de victuailles, et nous, sur notre chaise, trop épuisés pour nous lever, nos bouches trop engourdies pour sentir un quelconque goût, juste capables de tendre le bras pour saisir un nouveau met. »

Et Goodman de citer quelques phrases d’usagers de l’internet qui se réfèrent à cette idée d’ingestion de nourriture. Pour lui, il ne s’agit pas là d’une coïncidence que ces gens évoquent un festin où on l’aurait largement dépassé les limites du plaisir.

« Pour ceux d’entre nous que l’internet rend lourds, il peut être utile de considérer les voies par lesquelles le gavage d’information ressemble (et, chez beaucoup d’entre nous, a remplacé) le gavage de plaisirs sensuels. Et si nous voulons bien prendre la comparaison au sérieux, il n’y a pas de meilleur guide que le romancier de la décadence latine, Gaius Petronius Arbiter (Pétrone). Rares sont ceux qui ont aussi pleinement décrit – et vécu – les attractions et répulsions de l’excès.

A la cour de l’empereur Néron – son ami, son partenaire en excès et, au final, le responsable de sa mort – Pétrone avait la fonction d’ « arbitre des élégances ». Pour faire court, il était le consultant en style de l’élite romaine. L’historien Tacite le décrit comme un expert « dans la science du plaisir ». Prescripteur de tendance inégalé à son époque, Pétrone est plus connu de nous comme l’auteur d’un des premiers romans connu, le Satyricon. Et dans ce roman picaresque, la figure la plus extrême est Trimalchio : l’ancien esclave devenu nouveau riche dont le banquet extravagant constitue le cœur du texte.

A sa manière, Trimalchio est une sorte d’artiste. A sa table, la qualité des mets ne suffit pas : aucun plat ne peut être servi s’il n’est pas déguisé : les olives deviennent des pierres, les saucisses rôties sur des graines de grenade deviennent des charbons, etc. jusqu’au verrat qui porte un chapeau. Un seul de ces plats aurait surpris les convives ; trois ou quatre les auraient émerveillés. Mais après que notre narrateur a subi pendant des heures un matraquage de plats ainsi dressés, chacun d’entre eux devant être applaudi et englouti, sa seule pensée est pour la sortie – qu’il n’arrive plus à trouver.

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Image : Illustration du Satyricon de Pétrone par Georges-Antoine Rochegrosse : le banquet de Trimalcion, via Wikimedia Commons.

L’hôte lui-même, au moins, s’amuse-t-il ? Difficile de voir un réel plaisir dans un homme qui annonce le poids des bijoux qu’il porte et demande ensuite une balance pour le prouver…Un hôte qui clôt la soirée en demandant aux convives de faire comme s’il était mort et pleure comme s’il s’agissait de ses propres funérailles.

Si Pétrone avait été un moraliste chrétien, le festin de Trimalchio aurait servi à illustrer le péché de gourmandise. Mais Pétrone ne critique pas le monstre qu’il a créé du point de vue des bonnes mœurs. Pétrone traite Trimalchio avec, à la fois, de la fascination et du mépris. L’auteur était en tout point aussi décadent que son personnage, simplement, il excellait, lui, dans cet art. Voici comment Tacite le dépeint : « Il passait ses journées à dormir, et ses nuits à accomplir ses devoirs officiels ou à s’amuser, de sorte que sa notoriété lui vint par sa vie dissolue comme d’autres l’obtiennent par l’énergie du labeur, de sorte aussi qu’il n’était pas considéré comme un débauché ordinaire, mais comme un voluptueux accompli ».

Ce sont les deux mots les plus incongrus de ce passage qui nous disent l’idée que se fait Pétrone du plaisir et de l’abondance : « Voluptueux accompli ». C’est là ce qui distingue Trimalchio et Pétrone : l’un échoue à s’amuser alors que l’autre devient un scientifique du plaisir. Dans cette atmosphère de Décadence, ce que conseille Pétrone, ce sont des formes toujours plus variées d’hédonisme.

Et c’est là la clé pour comprendre l’effet souvent inesthétique de l’internet. La Décadence n’exige pas une grande fortune : la Décadence est utile pour comprendre toute situation où le plaisir devient bon marché, et il faut toute l’ingéniosité de Pétrone pour vaincre l’ennui. Et c’est le cas aujourd’hui avec l’information – la petite explosion de satisfaction qui vient avec un nouveau texte, avec une connexion à ses amis, avec le partage du mème du jour. Nous sommes aujourd’hui des millions à être plus riches de ces plaisirs que ne pouvait imaginer l’être un jour la génération de nos parents. Mais notre capacité à jouir est toujours finie : nous avons développé une tolérance aux plaisirs de l’information, comme Trimalchio avait développé une tolérance aux plaisirs de la nourriture.

Rares sont ceux qui parviennent à être des « voluptueux accomplis ». Le talent qu’il y a à prendre du plaisir dans l’excès, et à inventer de nouveaux plaisirs dans l’excès, est toujours aussi rare : pour chaque Pétrone, il y a d’innombrables Trimalchios, ballonnés, épuisés, mimant la joie.

Pétrone peut même devenir une sorte de symbole de l’internet, pas simplement parce qu’il a été le romancier de l’abondance, mais parce qu’il a l’air si charmant, si aimable. Pétrone n’était pas à fréquenter en cas de crise personnelle, mais pour une conversation légère de fin de soirée, il devait être imbattable. De la même manière, une critique des plaisirs de l’internet devrait commencer par la compréhension de ce que sont ces plaisirs. Pétrone est ce que la Décadence a fait de mieux et il serait malhonnête de nier son charme, tout comme celui de l’internet.

Mais pour autant, voulons-nous vraiment être Pétrone, ou même être comme lui ? Pour le dire autrement : si nous pouvions avoir sa légèreté pour traverser la vie, même dans ce qu’elle a de pire, la voudrions-nous ?

En 66 ap. J.-C., un courtisan envieux accusa Pétrone de trahir Néron. Plutôt que d’attendre l’inévitable, Pétrone choisit la mort – et son suicide fut impeccable, une parfaite parodie des fins héroïques en vogue dans l’élite romaine. Si son absence de peur n’était pas la « gloire du courage », c’était au moins le calme d’un homme qui refuse de prendre quoi que ce soit au sérieux, jusqu’à sa propre mort – un homme dont le suicide fut le dernier divertissement. J’ai même peur, dit Goodman que, si Pétrone avait été notre contemporain, il aurait tweeté tout du long et j’aurais ri malgré moi.

J’adore son absence de peur, mais je me demande aussi quel est son prix. J’aurais préféré un Pétrone criant, tremblant, hésitant, car certaines choses méritent notre peur et notre sincérité. Et ces choses étaient exactement le prix que devait payer Pétrone pour s’accomplir dans le plaisir, une science qui nous maintient dans le flot de l’excès grâce à une nouveauté permanente. Parfois, la nouveauté ne suffit pas. »

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 28 janvier 2012 était consacrée à l’art à l’heure du numérique en compagnie de Nicolas Thély, professeur d’esthétique et d’humanités numériques à l’université Rennes 2. Il tient un carnet de recherche numérique intitulé Déjà là et est l’auteur de Le tournant numérique de l’esthétique, ouvrage publié chez publie.net.

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2 commentaires

  1. Le parallèle est très intéressant.
    Une petite rectification, Petrone s’est suicidé en 66 après J.-C. et non en 66 avant J.-C. Merci. C’est rectifié ! – HG

  2. Effectivement, le parrallèle est très pertinent, d’autant plus si on le met en lien avec le récent ouvrage de l’invité de la semaine précédente : Thierry Crouzet.

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