Stimulation cérébrale : le temps des questions éthiques

Par le 09/02/12 | 5 commentaires | 2,456 lectures | Impression

Dans l’attente des hypothétiques implants Google qui pourraient nous faire accéder directement à la richesse du net (et à ses publicités), on a le plus souvent pensé que “l’amélioration” des facultés mentales passait par la culture, ou à la rigueur les exercices, voire par la chimie.

Il existait bien des chercheurs comme Allan Snyder qui prétendaient avoir augmenté différentes capacités en utilisant des courants magnétiques, mais cela restait assez marginal, même si certains l’ont utilisé pour soigner la dépression.

Eh bien à en croire ce récent communiqué d’Oxford, c’est bel et bien là qu’il se passe des choses. Les chercheurs mentionnés dans cet article ne recourent pas à la stimulation magnétique transcranienne, comme Snyder, mais à la stimulation transcranienne à courant continu (STCC), qui envoie on l’aura compris, non plus des champs magnétiques mais de l’électricité dans nos neurones. Ce qui aurait pour conséquence d’activer certaines zones déterminées du cerveau. Attention, il s’agit de courant électriques très faibles, indolores, imperceptibles et qui n’ont rien à voir avec les terribles électrochocs qui ont longtemps été utilisés en psychiatrie notamment !

Par exemple, explique le communiqué, une expérience menée par Roi Cohen Kadosh de l’université d’Oxford a établi qu’un groupe de volontaires recevant un courant électrique de la droite vers la gauche sur le cortex pariétal devenaient beaucoup plus aptes à effectuer certains exercices de réflexion ou de mathématiques (comme le test de Stroop, que vous pouvez passer vous même ici). Plus impressionnant encore cette amélioration demeurait six mois après l’expérience. D’autres travaux ont été effectués avec le même succès, notamment pour la coordination des mains chez des patients victimes d’AVC. Chose importante, la STCC est une méthode non-invasive (on ne vous met pas d’électrodes dans le cerveau) et selon le communiqué, elle serait donc “sans douleur, sûre, et susceptible d’avoir des effets à long terme”. Autrement dit, l’idéal.

En partant du présupposé que cette technologie ne présente vraiment aucun danger, on peut se poser la question de son usage et notamment des aspects éthiques de sa mise en pratique.

“Je peux voir un temps où les gens brancheront un dispositif simple dans un iPad pour que leur cerveau soit stimulé quand ils font leurs devoirs, apprennent le français ou le piano”, affirme Roi Cohen Kadosh.

Selon les chercheurs, la technologie envisagée ici ne pose pas les mêmes questions que celles soulevées par l’usage de produits chimiques. Tout d’abord, il n’y a pas d’overdose possible : on peut réutiliser la machine autant qu’on veut. Ensuite, il n’y aurait pas trop de souci à se faire sur la possibilité d’une fracture neurologique entre riches et pauvres. Les dispositifs testés sont assez bon marché. En fait, le danger serait que des particuliers cherchent à bricoler leur propre système. Comme on le devine, envoyer de l’électricité à trop fortes doses dans le cerveau ne fait pas que du bien. Il est douteux que quelqu’un par erreur, bricole un appareil qui enverrait un courant électrique douloureux ou mortel. Mais quelles seraient les conséquences d’un dosage trop fort, mais restant imperceptible, sur la zone du cerveau activée ? Probablement dramatiques…

A noter toutefois qu’il existe déjà, dans le domaine de la stimulation magnétique transcranienne (et non électrique) un projet de système “libre”, qui selon les auteurs, ne présenterait pas plus de danger qu’un sèche-cheveux ! Mais le projet semble stagner depuis des années…

Les auteurs de l’article écartent aussi l’argument traditionnel de la “tricherie” : ces techniques ne sont pas un raccourci immoral, affirment-ils. “Il ne sera pas possible de s’endormir la nuit avec les électrodes sur le front, de se réveiller le jour suivant et de réussir tous ses examens”, précise Cohen Kadosh.

“Vous devrez toujours effectuer un effort et travailler durement pour apprendre. C’est juste que vous retirerez plus de votre effort”, ajoute Julian Savulescu, du centre de neuroéthique d’Oxford.

Une technique à conseiller aux parents ?

11190_electric_stimulationTout de même une action à aussi long terme sur le cerveau pose de vraies questions, et notamment celles de son usage sur un cerveau en développement, comme celui de l’enfant. Jusqu’ici, toutes les expériences ont été effectuées sur des adultes.

Qu’en sera-t-il des effets secondaires ? Pas forcément dangereux en eux-mêmes, mais ils pourraient orienter l’évolution dans un sens précis, au risque de détourner un individu en croissance du développement d’autres facultés. Roi Cohen Kadosh note que : “Les parents envoient leur enfant aux leçons de piano ou aux leçons de football, en voulant qu’ils réussissent. (…) donner aux gens la capacité d’accomplir leur potentiel n’est pas une mauvaise chose.” Le problème est que bien souvent les parents envoient leurs enfants au piano ou au football non pas pour permettre à leur progéniture “d’accomplir leur potentiel”, mais pour des raisons qui n’appartiennent qu’à eux. De la même manière, rien ne dit que développer des facultés liées aux matières scolaires soient synonymes du développement de l’individu. Ce n’est pas tant la technologie qui peut être mise en cause que sa combinaison avec un système éducatif souvent coercitif et normalisateur.

On soupçonne des produits comme la Ritaline de développer certaines facultés au détriment d’autres, comme la créativité. Et sur ce point, les drogues ont un avantage : leur effet ne dure que quelques heures (quoique l’impact d’un usage continu sur un cerveau en développement puisse aussi être interrogé).

De façon intéressante, ces réserves ne sont pas beaucoup traitées dans le communiqué de l’université, tandis que l’article publié dans Current Biology (.pdf) par les mêmes chercheurs se montre beaucoup plus prudent et très conscient de ces points.

“Il serait prématuré de permettre aux enfants, ou à leurs parents, de choisir d’améliorer des capacités dans un domaine (comme le langage) au détriment d’autres fonctions importantes (comme la reconnaissance de visages). Il pourrait leur manquer la compréhension des processus par lesquels le développement de capacités cognitives peut dépendre de fonctions cognitives plus anciennes, ainsi que de l’organisation cérébrale.”

En conséquence concluent les auteurs, on pourrait interdire aux parents les améliorations aux conséquences négatives. Pourtant, précise l’article, si le travail sur diverses facultés mentales se révèle dans l’intérêt de l’enfant et sans conséquences négatives connues, l’usage de la technologie pourrait devenir obligatoire. Ce serait le cas, affirment-ils, de certains désordres du développement. Mais il existe des hypothèses suggérant que des “désordres” comme le déficit de l’attention, la dyslexie, la dyspraxie, ou même certaines formes d’autisme pourraient parfois contribuer au développement exceptionnel de certaines qualités. Il ne s’agit pas de tomber dans l’excès inverse et dire que ces handicaps ne doivent jamais être traités, mais c’est en tout cas la démonstration de l’extrême complexité du cerveau, dont nous sommes loin de tout comprendre. Et cela encourage à rester prudent dans un débat où la frontière entre “normalité” et “conformité” est souvent difficile à définir.

Rémi Sussan

5 commentaires

  1. par Sam

    Hum…

    Il y a d’autres articles, celui de l’université d’Albuquerque (New Mexico) publié dans NeuroImage par exemple, qui cite des volontaires ou l’expérience a été arrêtée même avec des courants très faibles de type ‘placebo’ pour désagrément douleurs voir brulure.

    Dire qu’ “il s’agit de courant électriques très faibles, indolores, imperceptibles” ou “pas forcement dangereux” semble pour le moins exagéré…

    Quand on

  2. par Sam

    “Quand on” ->bug

  3. par Rémi Sussan

    Merci Sam pour cette précision, la question de la dangerosité de la STCC n’est effectivement pas tranchée, malgré l’enthousiasme des chercheurs d’Oxford…

  4. par Françoise Revellat

    je réagis sur une de vos phrases : “et qui n’ont rien à voir avec les terribles électrochocs qui ont longtemps été utilisés en psychiatrie notamment !” . Il faut cesser de propager des contre vérités sur les électrochocs, appelés sismothérapie de nos jours. Il y a belle lurette qu’elles sont administrées sous anesthésie générale de très courte durée, et donc pas plus douloureuses qu’une coloscopie par exemple. D’autre part, elles sont un moyen très efficace, un des plus efficaces même, de soigner les dépressions majeures et les résistantes, chez les malades chez qui tout a échoué ou qui ne peuvent pas prendre de médicaments (femmes enceintes, personnes souffrant de pathologies autres).

  5. Salut Rémi Sussan!

    I hope you’re ok :-)

    Nous en fabriquons un pour notre petite équipe transhumaniste sur Facebook. Toute l’électronique est faite (théorie), juste quelques très minimes détails à régler, ensuite plus qu’à le monter, le reproduire et le distribuer aux amis. Ensuite tester sur nous. Toutes les précautions ont été faites, avec une pile 9V, un coût très faible pour l’ensemble des éléments et toutes les sécurités optimisées. Il n’y a pas de brûlure pour des séances de 20 minutes avec 1.8 mA maxi. Eux font passer des courants beaucoup plus forts, apparemment. Cela existe depuis les années 60, ce n’est pas vraiment nouveau. Au plaisir!

    Jean-Luc Donné-Matteo (Facebook)