La mort du cyberflâneur

Par le 20/02/12 | 14 commentaires | 5,533 lectures | Impression

La lecture de la semaine est un très beau, et très nostalgique, texte publié récemment par Evgeny Morozov dans le New York Times. On connaît Morozov pour ses écrits dénonçant toutes les formes de technophilie béate (notamment The Net Delusion : The Dark Side of Internet Freedom). Ce texte s’intitule “La mort du cyberflâneur” et je remercie Eric Dobler, fidèle auditeur de l’émission, de nous l’avoir signalé.

Evgeni Morozov raconte être tombé récemment sur un petit essai obscur datant de 1998. Dans ce texte, était célébrée l’émergence du “cyberflâneur”, et dépeint un avenir numérique plein de promesses, débordant de joie, de surprise et de sérendipité. Cette vision du futur semblait garantie à une époque où “ce que la ville et la rue étaient au Flâneur, l’Internet et les autoroutes de l’information sont en train de le devenir pour le Cyberflâneur”.

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Image : Capture d’une page de l’oeuvre humoristique de Louis Hart, Physiologie du flâneur, publié en 1841 et illustré par Honoré Daumier, Marie-Alexandre Alophe et Théodore Maurisset.

“Intrigué, dit Morozov, j’ai entrepris de découvrir ce qui était arrivé au cyberflâneur. Les Cyberflâneurs sont rares et sont isolés, et la pratique même de la cyberflânerie semble en contradiction avec le monde des réseaux sociaux. Que s’est-il passé ? Et devons-nous nous en inquiéter ?

S’intéresser à l’histoire de la flânerie, dit Morozov est une manière de commencer à répondre à ces questions. Grâce à Charles Baudelaire et à Walter Benjamin, qui considéraient tous les deux le flâneur comme l’emblème de la modernité, cette figure est aujourd’hui intimement liée au Paris du 19e siècle. Le flâneur déambulait tranquillement dans ses rues et ses passages pour cultiver ce que Balzac appelait “la gastronomie de l’œil”. Bien que ne dissimulant pas délibérément son identité, le flâneur préférait marcher incognito. Le flâneur n’était pas asocial – il avait besoin de la foule pour jouir –, mais il avait besoin de ne pas s’y mêler, préférant les saveurs de la solitude. Et il avait tout le temps pour lui : on raconte que certains d’entre eux s’accompagnaient de tortues.

Le flâneur errait dans des passages pleins de boutiques, mais ne cédait pas à la tentation du consumérisme ; le passage était un chemin vers une expérience sensorielle riche avant d’être un temple de la consommation. Son but était d’observer, de prendre un bain de foule, de se saisir de ses bruits, de son chaos, de son hétérogénéité, de son cosmopolitisme.

On vient bien, alors, pourquoi la cyberflânerie pouvait être une notion tentante dans les premiers temps du Web. L’idée d’explorer le cyberespace comme un territoire vierge, pas encore colonisé par les états et les entreprises, était romantique ; un romantisme qui se reflétait dans les noms des premiers navigateurs (“Internet explorer”, “Netscape Navigator”). Des communautés en ligne comme GeoCities et Tripod étaient les passages numériques de cette époque, vendant les choses les plus étranges et les plus communes, sans aucune forme de hiérarchie tenant à leur popularité ou leur valeur commerciale. Dans ces temps-là, Ebay était plus étrange qu’un marché aux puces ; errer dans ses stands virtuels était plus plaisant qu’y acheter quoi que ce soit. Pendant une brève période, au milieu des années 90, Internet donnait l’impression de permettre une renaissance inattendue de la flânerie.

Cependant, ceux qui nourrissaient ce rêve de l’Internet comme refuge pour la bohème, l’hédonisme et l’idiosyncrasie ne connaissaient pas les raisons pour lesquelles le flâneur originel avait disparu.

Dans la seconde partie du 19e siècle, Paris vécut un changement profond et radical. La réforme architecturale et urbanistique planifiée par le Baron Haussmann pendant le règne de Napoléon III fut conséquente : démolition des petites rues médiévales, dimensions normées des bâtiments, construction de grands et larges boulevards pour des raisons d’hygiène et d’ordre public, installation de l’éclairage public, etc.

La technologie et les évolutions de la société n’ont pas été sans effet. L’augmentation de la circulation dans les rues a rendu la déambulation dangereuse. Les passages ont été remplacés par des grands magasins. Cette rationalisation de la vie urbaine a repoussé les flâneurs, forçant certains d’entre eux à une sorte de “flânerie intérieure” qui a connu son apogée avec l’exil que s’est imposé Marcel Proust dans sa chambre (située, ironie de l’Histoire, boulevard Haussmann).

Il s’est passé la même chose sur Internet. Internet n’est plus un lieu de déambulation – c’est un lieu où l’on agit. Presque plus personne ne surfe sur le Web. La popularité des applications, grâce auxquelles nos téléphones et nos tablettes nous aident à faire ce que nous voulons, sans même avoir à passer par un navigateur et parcourir l’Internet, a rendu la flânerie plus difficile. Le fait qu’une bonne partie de l’activité en ligne tourne autour de l’achat n’aide pas non plus.

Le tempo du Web contemporain a aussi changé. Il y a dix ans, un concept comme le “web en temps réel” (Twitter, mise à jour des statuts, réponses immédiates, etc.) était impensable. Il est aujourd’hui dans la bouche de toute la Silicon Valley. Ce n’est pas une surprise, les gens aiment la vitesse et l’efficacité. Mais le lent chargement des pages d’antan, avec le bruit bizarre du modem, avait aussi son étrange poésie, qui ouvrait un nouvel espace de jeu et d’interprétation. Parfois même, cette lenteur nous alertait sur le fait qu’on était assis face à un ordinateur. Eh bien cette tortue a disparu.

Mais si l’Internet contemporain a un Baron Haussmann, c’est Facebook. Tout ce qui rend la flânerie possible – la solitude et l’individualité, l’anonymat et l’opacité, le mystère et l’ambivalence, la curiosité et la prise de risque – est attaqué par cette entreprise. Le problème est pour Morozov bien plus profond que le business modèle de Facebook (faire disparaître l’anonymat pour gagner de l’argent avec la publicité). Facebook semble croire que les étranges ingrédients qui rendent possible la flânerie doivent disparaître. “Nous voulons que tout soit social” a récemment dit Sheryl Sandberg, une des dirigeantes de Facebook. Les implications sont claires : Facebook veut construire un Internet où regarder des films, écouter de la musique, lire des livres et même surfer, n’est pas seulement un acte ouvert, mais un acte social et collaboratif.

Pourquoi cette peur de la solitude ? se demande Morozov. C’est l’idée que l’expérience individuelle est en quelque sorte inférieure à l’expérience collective, l’idée qu’aujourd’hui, on ne doit se préoccuper que de ce qu’on ne veut pas partager : tout le reste le sera automatiquement. A cette fin, Facebook encourage ses partenaires à construire des applications qui partagent automatiquement tout ce que nous faisons : les articles que nous lisons, la musique que nous écoutons, les vidéos que nous regardons (cela va sans dire que tout cela a aussi pour but d’aider à cibler la publicité). Si Facebook arrive à ses fins, toute l’actualité nous arrivera sans doute par là, sans même que nous ayons à quitter son espace confiné pour visiter le reste du web (c’est déjà le cas avec certains journaux comme le Guardian ou le Washington Post, lisibles depuis Facebook, sans qu’on ait besoin d’aller sur leurs sites). Ce que Robert Scoble, célèbre blogueur a décrit de la manière suivante : “Dans le Nouveau Monde, vous aurez juste à ouvrir Facebook pour que tout ce qui vous intéresse apparaisse sur l’écran”. Et c’est précisément cela qui tue la flânerie, pour Morozov : l’essence même de la déambulation du flâneur, c’est qu’il ne sait pas ce qui l’intéresse. Comme l’écrivait l’écrivain allemand Franz Hessel : “pour s’engager dans la flânerie, on ne doit rien avoir de trop défini à l’esprit”.

Selon Benjamin, la triste figure de l’homme-sandwich était la dernière incarnation du flâneur. En un sens, nous sommes tous devenus des hommes-sandwichs, marchant dans les cyber-rues de Facebook avec d’invisibles publicités sur nos êtres en ligne. La seule différence est que la nature numérique de l’information nous permet manifestement de consommer dans la joie des chansons, des films et des livres, tout en faisant la publicité.”

Xavier de la Porte

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 18 février 2012 était consacrée à comprendre l’implication du numérique sur la politique et notamment comment il transforme le travail, la production et la création, avec Marc Robert, directeur de la publication d’EcoRev’, Anita Rozenholc et Emmanuel Dessendier, qui ont piloté le numéro numéro 37 (été 2011) d’EcoRev’ sur les Réseau(x) et la société de l’intelligence : Le numérique sème-t-il la révolution ?

Rétroliens

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  4. Les médias sociaux : c’est épuisant, c’est fatiguant, c’est stressant - Demain la veille

10 commentaires

  1. par Yannig

    Très juste, comme point de vue. Je pense qu’on peut dire la même chose de Google, qui personnalise de plus en plus la navigation internet en fonction du lieu dans lequel on se trouve, de l’historique de navigation, des recommandations de nos cercles d’amis… Peut-être qu’un jour, Google introduira un bouton “Recherche au hasard” (comme Wikipédia)?

  2. Mais si Facebook devient ce lieu unique où nous arrive « tout ce qui nous intéresse », il faut bien, dans le flot du site, recommencer à flâner entre ces choses ? On ne change que le flacon…

    Non ?

  3. par Damien

    Même constat avec les jeux vidéos qui nécessitent aujourd’hui une connexion Internet… même pour y jouer en solo !!

    Ah il est loin le temps de mes point’n'click Lucas Arts ou l’exploration et l’émerveillement en solitaire étaient de mise.

    Bref, une fois de plus un article pertinent et agréablement écrit.

    Pensez a placer des boutons de partage sociaux en début et/ou fin des articles… que je me sente moins seul dans mon plaisir de vous avoir lu…

  4. par Laurent

    Très bon article, tout simplement.
    La pratique de la flânerie, quelque soit l’espace dans lequel elle se réalise, tend à être écrasée.
    Cette “perte de temps” n’est plus acceptable dans cette époque qui cherche justement à optimiser et à rationaliser le temps. Je renvoie au très bon livre d’Hartmut Rosa “Accélération. Une critique sociale du temps”, qui fait le constat de ces différentes formes d’accélération.

  5. par Jonathan

    Très intéressante cette poésie du flâneur pour mettre en perspective nos pratiques du web. Le temps, l’espace, le mouvement, la résistance… Ceci est étonnamment convaincant. Mais diable, où donc arrêter la métaphore ? :)

    On me fait connaître à l’instant une référence similaire qui mériterait peut-être d’être lue, que je partage avec vous : “Circumnavigations : L’imaginaire du voyage dans l’expérience Internet”, Stéphane Hugon, 2010.

  6. par David

    Très surpris par ce texte et son “sujet” Le flâneur. Rappelons que cette figure ( attitude) est historiquement datée, répond à un phénomène socio-éco-politico….. qui a trouvé son expression en France et au seul XIX. Convoquer Walter Benjamin pour traiter des divagations devenues impossibles sur le net d’aujourd’hui au détriment d’un soi-disant âge d’or me semble totalement inapproprié. Pourquoi ne pas convoquer André Breton, et ses écrits sur les masques, pour divaguer sur l’appropriation par les Anonymous du masque “Guy Fawkes”. S’ il y a bien un lieu comparable aux “passages” d’hier se serait aujourd’hui Pinterest.

  7. par Oldkid

    D’un point de vue plus pragmatique, ce qui a tué le cyberflâneur, c’est aussi l’infobésité, cette surabondance de contenus, souvent redondants, qui caractérise l’internet d’aujourd’hui.
    Tout le monde semble avoir oublié que Google depuis son lancement a toujours intégré sur sa homepage un bouton “j’ai de la chance” qui conduit à un site choisi aléatoirement par un algorithme.

    À ce bouton dédié à la serendipité, les internautes ont toujours préféré le Doodle, ce piège à oeil destiné à amener l’ensemble des internautes à s’intéresser à un sujet unique défini de façon unilatérale par le moteur de recherche.

  8. par Jacques

    Cyberflâneur dans l’âme, je suis pas complètement convaincu par google et facebook entraînant la mort du cyberflaneur. Ok, le business model de Google et Facebook est bâti sur l’agrégation de nos données personnelles et le push de publicité en rapport avec elles, le dark side. Le côté clair c’est aujourd’hui je cherche sur Google de l’info sur A car le sujet m’intéresse, on me retourne A avec en plus A1 relié à A et A2 lié à une recherche que j’ai fait précédemment. Google vient de me permettre de prolonger ma flânerie du moment et prolonger des flâneries passées. Je m’ennuie chez moi ou au boulot et je me connecte à Facebook, et il y a Jean-Paul28 que j’ai croisé à une soirée qui vient de poster une vidéo sur C et j’ai une notif sur mon wall. Je connais pas, ça a l’air simpa, je clic dessus. Je viens de flâner grâce à Facebook.

  9. Magnifique article, une lecture clef !! FB peut être se scie sur sa branche en persévérant sur le “tout social” (notamment avec ses nouvelles apps) oubliant qu’une des dimensions humaines est aussi celui de l’intime, du personnel, du jardin secret, de la solitude introspective et de la sérendipité pour soi … Gommer la part du cyber flâneur qui est en nous, aller contre cette universalisme de l’individu, participe de “la dictature du tout social (social sharing)…
    Même si j’étais tombé sur l’article du NewYork Times en flânant sur mon mur d’actualité FB précisément, pdt une insomnie, au nom de quoi faudrait-il que le système m’oblige à partager ce que je suis en train de lire ? D’ailleurs, je détourne systématiquement ces fameuses nouvelles apps en spécifiant le paramètre de partage: “ne partager qu’avec moi” ;). On parle de FB, mais LinkedIn n’est pas en reste en annonçant à tous la communauté l’article que j’ai pu lire en son sein…

    Il y a une grosse différence entre l’automatisation du partage “à son insu” et le partage volontaire, si le premier peut effectivement optimiser la recherche en s’appuyant sur la logique affinitaire, le second préserve l’intimité de la flânerie…Cette dérive induira alors une autocensure dans un internet de “sousveillance”, la surveillance de tous par tous, pas que par les Etats et les marques…et de perte de sincérité de tout un chacun, soucieux de ménager un “personnal branding communautarisé” qui n’aura plus rien de personnel précisément…Alors, à quoi bon ?

  10. par wanderer

    tumblr, google it :) c’est là que vont les cyberflaneurs 2.0