#Lift12 : Quel mobile pour quel avenir ?

Par le 06/03/12 | 6 commentaires | 1,909 lectures | Impression

A quoi ressemble l’avenir du mobile ? Les conférenciers de la 7e édition Lift nous proposaient deux réponses diamétralement opposées. Nous on a choisit !

Comment combiner l’innovation sociale et technologique, quand l’innovation est désormais entre les personnes ? Comment démocratiser l’innovation ? Telles sont les questions que nous adresse le designer Fabian Hemmert (@fabianhemmert), membre du Design Research Lab de l’université de Berlin qui prépare une thèse sur les interfaces tangibles mobiles et qui travaille pour les laboratoires de Deutsche Telekom.

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Image : Fabian Hemmert sur la scène de Lift 2012, photographié par Ivo Näpflin pour Lift Conference.

Vers des mobiles qui font attention à nous

L’évolution technologique ne cesse de nous poser des questions sur comment on vit ensemble. Longtemps, le téléphone a été cher et fixé à nos bureaux, nous permettant d’en décrocher. Aujourd’hui, il est partout, il est mobile et on attend sans répits le prochain appel.

Peut-on sortir des zones de confort de l’innovation ? Si l’innovation est faite pour les jeunes, comment atteint-on les niches ? Les personnes que l’innovation ne cible pas ? Les téléphones mobiles pour les femmes semblent être des caricatures : ils sont plus petits que les téléphones pour hommes, sont souvent roses. Est-ce une réponse industrielle suffisante ? Les femmes ne sont-elles pas un peu plus complexes que cela ? “Si nous pouvions atteindre les attentes des femmes, nous pourrions certainement dépasser celle des hommes”.

Dans le cadre de son travail avec les laboratoires de Deutsche Telekom, Fabian Hemmert s’est intéressé à d’autres choses qu’à l’aspect visuel du téléphone. Les chercheurs ont donné des kits à des femmes pour qu’elles documentent leurs habitudes de consommation du téléphone, expliquent comment elles vivaient avec, comment elles s’en servaient… Ces ateliers ont produit beaucoup d’idées et de prototypes. Elles souhaitaient notamment de l’intimité, de la politesse et pouvoir gérer des délais d’attente. Comment gérer un appel quand on discute avec quelqu’un ? Dois-je répondre ? Peut-on savoir si l’appel est important ou totalement futile ? L’un des prototypes développés reposait sur l’idée d’appels délicats (Tactfull Calling) permettant d’exprimer l’urgence de l’appel (vidéo). L’équipe de designer a imaginé doter les téléphones de senseurs tactiles, permettant d’indiquer l’importance d’un appel par une pression plus ou moins forte. Le prototype permettait aussi de refuser tous les appels, même les importants, car cette urgence ne peut être gérée par celui qui appelle. Ces prototypes ont donné lieu à une application éponyme (vidéo), permettant d’indiquer le niveau d’urgence d’un appel ou de le rejeter avec tact.

Son collègue Tom Bieling (@tombieling), également designer au Design Research Lab et membre du collectif Designbilities a montré une interface plus “bruyante que les mots”. Travaillant lui avec des handicapés, Tom Bieling explique que “nous gagnerions à comprendre le handicap non comme un déficit, mais comme une expertise”. Dans le cadre d’ateliers créatifs avec des sourds, le designer a mis au point une application mobile pour leur montrer à quelle distance sont leurs amis et pouvoir les retrouver facilement (vidéo). Mais si c’est utile pour les sourds, cela peut l’être aussi pour ceux qui ne le sont pas, notamment dans un environnement bruyant ou surpeuplé.

Un autre prototype a consisté à développer un gant permettant de communiquer dans l’alphabet de Lorm, un alphabet tactile qui consiste à coder chaque lettre sur la paume de la main. Le gant de Lorm (vidéo) est un gant doté de capteur et d’activateur, permettant de composer et recevoir des messages tactiles, dans le but de développer l’autonomie des aveugles et des sourds. Le gant leur permettant d’ailleurs de communiquer avec plusieurs personnes, là où l’alphabet de Lorm, ne permet normalement de ne communiquer qu’avec une seule personne, puisqu’il s’écrit dans la main de son correspondant. Là encore, cette innovation de niche pourrait être transférée à d’autres applications, explique Tom Bieling. On pourrait l’appliquer à des systèmes d’alerte pour remplacer les systèmes visuels qu’utilisent les ouvriers dans des environnements de machines bruyantes. En changeant de point de vue, les personnes handicapées peuvent aussi être des experts pour rendre nos vies plus accessibles.

Les équipes de designer de Deutsche Telekom ne se sont pas seulement intéressées aux femmes ou aux handicapés, ils se sont aussi intéressés aux pauvres, aux personnes âgées, aux enfants… autant de personne peu prises en compte par l’innovation industrielle. Les designers sont ainsi allés dans un quartier populaire et immigré de Berlin pour voir quel téléphone mobile les enfants imaginaient pour leur avenir, en installant durant 4 semaines un laboratoire de rue (vidéo). En 2012, l’équipe du Design Research Lab lance le voisinage connecté (blog du projet en allemand, blog de l’équipe en anglais) qui consiste à imaginer, concrètement, sur un an, via une maison de quartier transformée en espace à inventer, ce que serait un quartier en réseau.

“L’innovation est souvent technique, mais aujourd’hui, il faut regarder ce qu’il se passe entre les gens, entre tous les gens. D’où l’importance de diversifier les utilisateurs, de trouver les niches et pas seulement s’intéresser aux utilisateurs moyens. C’est seulement ainsi que l’innovation sera plus démocratique”, conclut Fabian Hemmert.

Quand nos mobiles automatiseront nos vies

A la question de la démocratisation des outils mobiles, Nick Heller (@nicholasheller), responsable du développement des nouveaux business de Google Europe apporte une tout autre réponse. Une réponse dotée de solutions, d’une vision, d’une perspective, d’une stratégie… bien sûr, mais finalement une réponse bien plus inquiétante que celle des designers de Deutsche Telekom, alors qu’elle visait, tout autant qu’eux, à se préoccuper des gens.

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Image : Nick Heller sur la scène de Lift, photographié par Ivo Näpflin pour LiftConference.

On connait tous la loi de Moore, qui définit l’évolution de l’industrie de la technologie. Publiée en 1965, la loi de Moore expliquait que le nombre de transistors sur une puce doublerait tous les 2 ans (puis tous les 18 mois), permettant d’augmenter la mémoire et la puissance à mesure que le coût des transistors diminuerait. Les analystes prévoient un ralentissement de la loi de Moore d’ici 2014 ou 2015 du fait de la difficulté de continuer à réduire le nombre de transistors sur une puce. Cependant, nous avons déjà entre les mains des appareils mobiles plus puissants que ne l’étaient nos ordinateurs de bureau il y a 10 ans. La capacité technologique croît de manière exponentielle plutôt que linéaire, tant et si bien que certains futurologues comme Ray Kurzweil, prédisent que l’informatique va finir par devenir plus intelligente que les humains. C’est ce qu’on appelle la Singularité, un horizon qui nous masque ce que l’avenir peut devenir du fait de ses potentialités mêmes.

Notre avenir est aux robots. Pas forcément sous la forme qu’a évoquée jusqu’à présent le cinéma ou la science-fiction. Les premiers robots mobiles sont nés le 27 juin 2007, avec le lancement de l’iPhone. Ils ont transformé l’informatique mobile en permettant le développement de l’internet mobile. 1,2 milliard de personnes dans le monde utilisent déjà l’internet mobile. Depuis 2010, 28 % du temps passé en ligne l’est depuis un smartphone et ce taux grimpe à 30 % en Corée et 34 % au Japon.

50 % des utilisateurs de smartphone utilisent les fonctions de recherche sur mobile. Les requêtes concernant le voyage sont passées de 2 à 7 % entre 2011 et 2012, celles concernant les divertissements de 2 à 8 % et celles concernant le commerce de détail de 2 à 7 %. La croissance du nombre d’applications a été phénoménale : sur iPhone nous sommes passés de 5 milliards de téléchargements d’applications mobiles en 2010 à 18 milliards en 2011, et de 1 milliard à 10 milliards sur Androïd. On dénombre sur le marché plus de 825 mobiles sur Androïd différents. 47 % des utilisateurs de smartphone sont de gros utilisateurs d’applications sociales. 54 % d’entre eux utilisent des cartes sur une base régulière. 18 % pour faire des achats depuis leurs téléphones intelligents. 28 % des 20-34 ans utilisent leurs applications sociales la nuit. 57 % des gens ont tendance à plus parler à leurs correspondants quand ils sont connectés que quand ils ne le sont pas. 40 % des recherches sur mobiles sont locales. Si le commerce sur mobile a vu le jour en Finlande en 1997, en permettant d’acheter par SMS des bouteilles de coca-cola à des machines, on dénombre désormais une transaction par seconde sur mobile sur eBay.

Bien sûr, les gens interagissent désormais via tout un écosystème d’appareils. On constate d’ailleurs que leurs comportements se complètent : qu’ils utilisent plutôt leurs mobiles dans les temps de transports et en fin de journée, que l’usage des tablettes se fait surtout le soir entre 20 et 23 heures…

Mais il ne s’agit pas seulement d’outils, prévient le responsable de Google après en avoir trop égrainé. Il s’agit également d’avoir accès au savoir, aux données et de savoir les interpréter. Pour Nick Heller, le smartphone est doté de capteurs qui le distinguent totalement de l’ordinateur. Grâce à son écran tactile, son GPS, son microphone, ses hauts parleurs, sa caméra… il est doté d’une peau, d’une capacité à se localiser et à se déplacer, d’oreilles, d’une voix, d’yeux… Il est déjà un dispositif bionique, un robot. Et le nuage est le cerveau de ces engins, puisque c’est là que sont les données qu’il collecte et utilise.

Comment nous approchons-nous de la Singularité ? Nick Heller nous projette dans un avenir proche, où nos téléphones seront capables de faire de la traduction en temps réel. Où les téléphones seront capables de détecter pour nous les causes de nos allergies pour nous indiquer les endroits à éviter. L’authentification biométrique permettra à chacun de voter depuis son téléphone mobile. Nos applications seront complètement automatisées. Non seulement nos smartphones seront devenus nos réveils, mais ils seront capables de se connecter à nos agendas pour savoir quand nous réveiller, de prévenir la machine à café pour qu’elle le prépare, d’imprimer notre ticket de bus quand nous arriverons à proximité de la station…

Intéressant de constater que Nick Heller ne semble pas se rendre compte de l’horreur qu’il décrit. La vision stratégique de Google – dont Eric Schmidt, président du conseil d’administration de Google donnait une version tout aussi inquiétante au récent Mobile World Congress de Barcelonne -, consistant à comprendre notre comportement pour le faciliter, repose sur cette vieille antienne comme quoi l’informatique va nous faciliter la vie, alors qu’elle l’a toujours compliqué. La personnalisation semble un tel horizon, que Nick Heller semble en oublier l’humain. Peut-on vraiment imaginer demain voter depuis son téléphone en oubliant d’un clic, le sens de la confidentialité du vote ? Peut-on ainsi rêver d’une automatisation absolument rationnelle, en oubliant que nous ne sommes pas des êtres rationnels et que les délires de rationalités ont la plupart du temps produit au mieux, les pires dysfonctionnements, au pire, les pires tyrannies. Dans le film de Terry Gilliam, Brazil (1985, bande-annonce), il y a une scène de réveil où la domotique domestique, sensée être parfaite, se met tout bonnement à faire n’importe quoi, lançant les tartines brûlées dans le thé, bouchant la baignoire qui déborde… Ironie en moins, c’est néanmoins cet avenir que nous propose Nick Heller. Autant dire qu’il fait peu envie.

“Les robots mobiles sont déjà arrivés, comme le montre le logo d’Androïd. Ils ajoutent de la valeur à nos vies. Ils sont amicaux”, conclut Nick Heller, en paraphrasant le mantra de Google “don’t be evil”. Dit avec autant d’insistance, on peine à le croire. On a plutôt l’impression d’être déjà Sam Lowry, le héros du film de Gilliam plongé dans un monde rétrofuturiste totalitaire. Non, l’automatisation et la personnalisation érigées en dogme ne dessinent pas un avenir “gentil” qui s’apprête à faire “gentiment” attention à nous !

Hubert Guillaud

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3 commentaires

  1. par Pierre

    Plutôt que de nous parler de singularité, je préférerais qu’on nous parle un peu plus de BROUILLEURS pour avoir un peu la paix dans les restaurants et les transports en commun. Comment pouvons-nous être à ce point domestiqués, voire asservis, que tant de gens sont devenus infichus d’éteindre leur téléphone? Pourquoi ce besoin permanent de bavasser à jet continu? Pourquoi voit-on tant d’infantilisés dans les supermarchés qui ont besoin de leur prothèse pour savoir quelle marque de nouilles il faut acheter? J’ai évidemment un téléphone comme tout le monde, mais je tâche de fiche la paix aux autres, bon sang de bonsoir! Et accessoirement de ne pas être ridicule en infligeant ma vie privée (plutôt banale) à tout un wagon de TGV!!!

    Vivement le “Big One” (la Grande Panne, que tous les ingénieurs nous prédisent un jour ou l’autre) pour que cette société du jacassage nombrilo-tribal découvre, ne serait-ce qu’une heure, le SILENCE.

  2. par Makadaï

    Ta gueule !

  3. par Kurozato

    L’”innovation” étant le processus par lequel les entreprises privées renouvellent sans cesse le désir de consommer de gens qui n’ont rien demander (c’est à dire quelque chose dont les aspects bénéfiques sont au mieux aussi aléatoires que ceux du Progrès, mais qui est certainement beaucoup plus vain), “innovation démocratique” devient presque un oxymoron. D’autant, que par “démocratique”, on veut dire que des chercheurs payés par les mêmes entreprises privées (dont la structure interne relève de la tyrannie plus que de la démocratie) descendent chez les pauvres, les femmes, etc, pour étudier comment leur vendre plus (marketing) ou pour faire semblant de s’intéresser à autre chose que le profit (com’).
    Quant aux déclarations comme “Les premiers robots mobiles sont nés le 27 juin 2007, avec le lancement de l’iPhone”, on se demande ce qu’étaient les portables japonais en 2001. Ah, ils n’avaient pas l’écran tactile ! C’est vraiment pas pareil …