#Lift12 : Cercles contre Réseaux

Par le 09/03/12 | 1 commentaire | 1,036 lectures | Impression

lift12HanTWSur la scène de Lift, Tricia Wang (@triciawang qui anime plusieurs blogs, Cultural Bytes, spécialisé sur les rapports entre technologies et communautés pauvres, Bytes of China, qui pose un regard ethnographique sur la Chine, 88-bar sur l’analyse de l’actualité vue par les blogs chinois et Ethnography Matters sur la pratique ethnographique), sociologue à l’université de Californie, nous présente Han, un jeune chinois d’une vingtaine d’années. Ce fils de fermier a grandi en Chine. Il est allé dans un bon collège. Comme beaucoup de chinois, il avait une photo de Mao au-dessus de son lit. Il devait devenir fonctionnaire ou employé de bureau. Elle nous en présente un second, plus âgé et certainement plus important à la vue de ses vêtements et parce que la photo est visiblement capturée d’une émission de télé (voir sa présentation (.pdf)). Il s’appelle Fang Bin Xin (FBX), et il est le père du grand pare-feu chinois. C’est lui qui a mis en place l’ensemble du système de censure de l’internet chinois. Il évoque souvent dans les médias le besoin de contrôler l’internet. Il y a quelques mois, Han a jeté une chaussure sur FBX en signe de protestation. Et le plus surprenant c’est qu’il n’est rien arrivé à Han. On aurait pu s’attendre à ce qu’il croupisse en prison le reste de sa vie… Et bien non. Il cherche juste un travail.

lift12fbxCette histoire singulière est un moyen pour Tricia Wang de nous expliquer le fonctionnement de la Chine d’aujourd’hui. Comment un fils de paysan a-t-il pu en arriver à un tel acte de protestation et de désespoir dans la Chine d’aujourd’hui ? Commet dans une Chine si autoritaire un tel acte a-t-il pu rester impuni ? Comment en Chine les personnes créent-elles et gèrent-elles la confiance ? Elle a intitulé sa présentation “Danser avec des menottes”, certainement pour nous faire comprendre l’espace de liberté qui est celui des Chinois aujourd’hui.

Han est allé à l’université. Il croyait en l’égalité sociale, l’école, la famille… De nombreuses valeurs chinoises. C’est à l’université qu’un ami l’a amené sur Twitter (@hanunyi). Twitter est bloqué en Chine depuis 2009. Pour contourner ce pare-feu, il faut utiliser un VPN, un réseau privé virtuel. On estime que 2 % des Chinois utilisent un VPN. FBX en utilise lui-même pour tester l’efficacité de son pare-feu. Han a également réussi à installer le sien. Sur Twitter, il a partagé ses centres d’intérêt, ses questions, et s’est peu à peu agrégé à une communauté d’intérêts correspondant à ses affinités. Il a surtout appris à partager sa responsabilité en retweetant des informations qu’on ne trouvait pas en Chine.

Le 19 mai 2011, il a reçu un message qui indiquait que FBX allait s’exprimer dans son université. Il y est allé pour en parler sur Twitter. Il a vu sur place des étudiants avec des oeufs dans les mains, qui voulaient en lancer sur FBX, mais qui n’ont finalement pas osé parce que leur professeur était à ses côtés. Ils ont mis les oeufs dans la main de Han qui a jeté les oeufs sur FBX et l’a raté, puis, en désespoir, il a enlevé sa chaussure et l’a atteint. Il est parti en courant, pieds nus, tout le monde a ses trousses. Il a réussi à sortir du campus sans être rattrapé. Il a tweeté son exploit quasiment en direct, et à même posté des photos de ses pieds blessés par sa course. Il a bien sûr reçu en retour un déluge de Tweets de gens le félicitant pour son acte héroïque. Sous le déluge d’hastag #fuckFBX ou #fuckGFW (Great FireWall pour le Grand Parefeu), il a également reçu de nombreux messages de soutien, ainsi que plusieurs paires de chaussures.

Cette histoire semble tourner autour du courage d’une personne, explique la sociologue, “mais pourtant, Han n’a jamais agi seul, il n’a jamais été seul. Il faisait parti d’un collectif qui partageait de l’information, des idées… le menant à adopter de nouveaux comportements. Certes, cela s’est fait en dehors de toute organisation structurée. Et c’est pourtant par ce moyen que Han est devenu, l’espace d’un instant, un symbole international.

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Image : Tricia Wang sur la scène de Lift, photographiée par Ivo Näpflin pour LiftConference.

Ce qui intéresse Tricia Wang, c’est de comprendre comment la confiance dans des collectifs autoorganisée peut se construire dans la culture chinoise. La chercheuse a passé beaucoup de temps avec des étudiants chinois. Elle a observé la manière dont ils jouent et dorment dans les cafés internet par exemple. L’histoire de Han révèle selon elle la manière dont les jeunes Chinois se socialisent en ligne et comment opère la confiance sur les réseaux sociaux.

Pourquoi Han n’a-t-il pas été arrêté ? La police est pourtant venue le voir plusieurs fois, mais ils se sont contentés de l’intimider, de lui faire peur. Ils ont surtout cherché à utiliser les institutions auxquelles appartient Han pour cela. Il faut comprendre qu’en Chine, l’institution à laquelle appartient un individu est responsable de lui. Chaque individu a un dossier papier qui lui correspond, auquel lui n’a pas accès et qui le suit d’institution en institution dont il dépend : école, collège, université, entreprise. En fait, la police a contacté son université pour qu’elle le punisse. “En Chine, les institutions considèrent que les gens existent seulement à travers elles. Tout le contraire de Twitter en fait. Han ne pouvait dénoncer personne de responsable de son acte. Sur Twitter, il n’y a pas de centre de commandes. Il n’y avait pas vraiment de conspiration organisée contre FBX. Han voulait être un témoin, il était venu pour regarder ce qu’il allait se passer.”

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Image : en Chine, un dossier personnel papier et confidentiel suit chaque chinois… Image tirée des slides de Tricia Wang.

“Les institutions chinoises peinent en fait à reconnaître des systèmes de confiance différents d’autant plus s’ils sont émergents”, explique Tricia Wang. L’université a son tour a fait pression sur la famille de Han pour qu’il soit réprimandé. Mais quand on n’a plus confiance dans l’institution, comme c’est le cas de Han, les mesures correctives fonctionnent mal. Si sa famille ou l’université l’ont réprimandé, son réseau sur Twitter l’a copieusement félicité.

Le collectif anonyme dont Han faisait parti agissait comme un réseau maillé indépendant dont Han n’étant qu’un maillon. Il était aussi engagé que d’autres, mais pas plus. Il a seulement pris le relai dans le réseau. Dans les collectifs auto-organisés on construit de la confiance de manière flexible. Et Tricia Wang de distinguer les cercles sociaux qui sont des gens qu’on connait, des réseaux sociaux qui assemblent des individus avec lesquels ont n’a pas de relation personnelle le plus souvent. Les cercles sociaux renforcent notre relation, les réseaux sociaux les étendent. Les premiers sont nés de la confiance, les seconds en construisent. Sur les réseaux sociaux, plus nous partageons de choses, plus la confiance se construit. La force des connexions y est un indicateur de la confiance.

“Han a perdu la force du lien qui le reliait aux institutions dont il dépend, certainement parce qu’il a trouvé un autre réseau relationnel plus riche, plus intense, plus vivant”, explique encore la sociologue. Il suffit d’un murmure, d’un simple tweet… L’information sur les réseaux sociaux agit, et l’on peut observer l’action qu’elle a sur les autres.

“Le changement social ne peut avoir lieu sans s’extraire des cercles sociaux dont on dépend. Sur les réseaux sociaux, nos actions d’information réduisent la distance sociale qui nous sépare des autres, s’affinant petit à petit. Sur les réseaux sociaux, nous ne sommes jamais seuls et cela peut engendrer des changements collectifs massifs. La Chine est en train de passer des cercles sociaux à l’ère des réseaux sociaux”. Le problème qui demeure, et il n’est pas négligeable, dans une société autoritaire, c’est que la visibilité engendre la traçabilité. “L’information ne choisit pas son clan”, conclut Tricia Wang.

Danser avec des menottes est mieux que ne pas danser du tout disent les Chinois. Une belle façon de présenter le conflit entre les liens faibles et les liens forts. Ou encore, comme le dit Jeremy Rifkin dans son dernier livre, La troisième révolution industrielle, le choc hiérarchique : “La vieille organisation hiérarchique des relations sociales cède la place au mode de pensée en réseau, ce qui met au défi les postulats opératoires de nos institutions les plus fondamentales : relations familiales, pratiques religieuses, système scolaire, modèles d’entreprise et formes de gouvernement”.

Hubert Guillaud