La mort à l’heure des réseaux

Par le 26/03/12 | 3 commentaires | 3,118 lectures | Impression

La lecture de la semaine, il s’agit d’un entretien paru dans la revue américaine The Atlantic, entretien avec un philosophe australien du nom de Patrick Stokes, auteur d’un récent travail de recherche sur la mort dans les réseaux. Le titre du papier : “Comment Facebook permet de vivre après la mort, enfin en partie”. Je n’ai traduit que des extraits de cet entretien.

“Mon point de départ pour penser cette question m’est venu de Facebook. Facebook propose sur la droite de notre profil des gens que nous sommes supposés connaître, et dans la liste des suggestions qui me sont faites, il y a au moins deux personnes qui nous ont quittés – Facebook sait que ces gens sont morts, et inscrit donc une petite mention qui indique “en mémoire de”, le profil concerné étant transformé en une page mémorial. Je me suis dit qu’il était un peu étrange que dans la liste de mes amis potentiels, des gens que je connais, certains d’entre eux soient déjà morts. Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’est-ce que cela dit de la présence des gens après la mort ? J’ai commencé à réfléchir au fait qu’il y une scission entre le moi tel que nous l’expérimentons dans le présent et cette sorte d’être physique et social augmenté que nous sommes par ailleurs.

Le philosophe australien Mark Johnson parle beaucoup de cela, et il dit que lorsqu’on craint la mort, ce dont on a peur, ce n’est pas la disparition de cet être social et physique augmenté, mais le fait que le sentiment de soi que l’on expérimente dans le présent va s’éteindre. Et c’est cette scission qui m’intéresse particulièrement – la scission entre notre première vision personnelle projetée sur la vie et ce sens du moi en tant qu’être qui dure dans le temps. En regardant ces pages Facebook de gens morts, ce qui m’a frappé, c’est la manière dont les gens continuent d’interagir avec eux, et cela parce que Facebook est une des principales technologies que nous utilisons pour communiquer notre identité. Vous allez sur la page Facebook de quelqu’un et vous dites “je suis là”, “voici ce que j’aime”, “voici quelques photos de moi”, “voici quelques interactions entre mes amis et moi”. Quand cette personne meurt, tout cela demeure et, même si le profil est devenu en quelque sorte non réactif, il continue d’exister, et les gens continuent d’interagir avec lui. L’identité sociale de la personne survit.”

Zombie Wallpaper
Image : sur Facebook, les morts ne meurent jamais vraiment tout à fait. Finirons-nous tous en Zombies numériques ? Une image de Scabeater sur Flickr.

Selon Patrick Stokes, ces pages mémorial de Facebook peuvent aider au deuil. La sœur d’un soldat australien tué en Afghanistan lui a dit que c’était presque comme si ça le ramenait un peu à la vie, on peut presque entendre le son de sa voix. Pour Stokes, “ces pages peuvent préserver quelque chose de la manière dont la personne était présente au monde – la manière dont elle disait les choses, à quoi elle ressemblait, la manière dont elle communiquait. Dans la mesure où ces pages préservent cela, elles peuvent aider au deuil, de la même manière que des vieilles lettres ou d’autres objets de la sorte. Une des premières choses que l’on fait à la mort de quelqu’un, c’est de raconter des histoires concernant sa manière d’être, des anecdotes sur des choses qu’elle avait faites, ou dites. Ce qu’on fait là, je pense, c’est tenter de préserver la présence distinctive de cette personne. On tente de préserver ce qui la rendait aimable ; c’est la manière dont on garde les morts en vie à un niveau moral, et je pense que des choses comme les profils en ligne peuvent être très utiles à cette préservation. Pas une aide à la mémoire au sens où il y aurait un risque d’oubli de la personne, mais une aide à la mémoire au sens où quelque chose que vous pouvez regarder vous donnera un précipité dense, proustien, de mémoire et vous rendra la personne sous la forme de l’être distinct qu’elle était.”

Et Stokes pense même que ces morts qui continuent de vivre en ligne doivent devenir des objets de droit. “A un certain niveau, notre identité en ligne a capté une bonne part de notre identité sociale et relationnelle et l’a préservée, et cela continue d’exister d’une certaine manière. C’est très important parce que je pense que nous avons un devoir moral continu envers les morts. Même quand ils n’existent plus, ils existent comme des objets de devoir. Kierkegaard en parle, le fait que nous ayons un devoir envers les morts, comme le devoir de s’en souvenir, ou le devoir de ne pas les diffamer. Nous vivons dans une ambiguïté ontologique profonde envers nos morts : d’une manière absolue, ils n’existent plus, mais ils existent toujours en tant que personnes que nous devons aimer et dont nous devons prendre soin.

Poltergeist
Image : Image du film Poltergeist de Tobe Hooper (1982). Ce n’est pas la première fois que nous imaginons que les morts vivent dans nos médias électroniques.

Mais survivre comme un objet de devoir moral, ce n’est pas survivre en tant que soi. Si je vous disais “Voudriez-vous vive sous la forme d’un profil Facebook ?” Vous diriez certainement “Non, ce n’est pas cela la vie après la mort, je n’en veux pas”. Quel que soit le genre de survie que permet la présence en ligne, c’en est une forme infime ; mais c’est encore une survie, et cela suffit pour construire une sorte de communauté autour d’elle, et pour servir de centre à l’activité de deuil. Même si ça n’est jamais aussi riche que la présence active d’une personne en vie dans le monde. C’est une forme de survie radicalement réduite. Il n’y a pas donc pas cette tension qui surgit entre le moi conçu comme identité sociale et physique qui existe dans le temps, même après la mort, même dans une forme réduite, et votre sens du moi comme être dans le présent, car ce moi ne peut pas survivre à la mort. Facebook vous laisse survivre pour les autres, mais vous ne pouvez pas survivre pour vous, ce qui en un sens est décourageant. Cela renvoie à la vieille phrase de Woody Allen : “Je ne veux pas survivre dans le cœur de mes concitoyens, je veux survivre dans mon appartement. Je ne veux pas atteindre l’immortalité grâce à mes écrits, je veux atteindre l’immortalité en ne mourant pas.”"

Xavier de la Porte

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 24 mars 2012 était consacrée au portrait psychologique et à la fonction politique du Troll en compagnie du psychologue et psychanalyste Yann Leroux (@yannleroux) ; du sociologue Antonio Casilli (@bodyspacesoc) maître de conférences en Digital Humanities à Paris Tech, chercheur en sociologie au Centre Edgar Morin de l’EHESS, auteur des liaisons numériques et d’une courte sociologie du troll ; et de Pacôme Thiellement (@pacomethiel) écrivain, essayiste. Son dernier livre s’intitule Tous les chevaliers sauvages, sous-titré Tombeau de l’humour et de la guerre.

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1 commentaire

  1. Je suis peut etre fou mais j’aime l’idee de l’immortalite technologique… J’ai un ami qui est mort jeune et son profil est toujours la (mais pas ‘en memoire de..’) Ses amis postent encore sur son mur pour dire qu’ils pensent a lui. On lui souhaite encore bonne anniversaire. Sa soeur jumelle lui ecrit quasi tous les jours. Je pense que c’est une tres bonne methode pour elle de le garder, et c’est tres positif. Vivons pour toujours, pourquoi pas?! Personne veut etre oublié…