L’internet physique : appliquer les principes d’internet à la logistique

Par le 04/04/12 | 3 commentaires | 3,750 lectures | Impression

Peut-on appliquer les principes d’internet à la logistique ? C’est la proposition, iconoclaste, qu’a lancé depuis un an, un groupe de travail sur l’internet physique qui vise à “transformer globalement la manière dont les objets physiques sont manipulés, déplacés, entreposés, réalisés, fournis et utilisés”. Rien de moins.

Dans son manifeste, les chercheurs expliquent que la manière dont la logistique est actuellement réalisée, n’est pas durable : nous expédions plus d’air et d’emballages que de produits, les voyages à vide sont plus la norme que l’exception, les déplacements inutiles également, les systèmes de stockages sont plus souvent sous-utilisés ou mal utilisés… Les réseaux de transports et de logistiques ne sont ni sécurisés ni robustes et la variété des matériaux et des formes transportés rend difficile l’automatisation systémique même avec l’utilisation de puces intelligentes.

Le groupe de recherche international a décidé de réfléchir autrement, avec un objectif à la fois économique (permettre à tous les acteurs de la chaîne de faire des économies), environnemental (réduire la consommation d’énergie et les émissions de CO² et ce d’autant plus à un moment où le coût du transport est appelé à ne plus cesser d’augmenter) et sociétal (augmenter la qualité de vie des travailleurs de la logistique et améliorer la distribution des produits). En s’inspirant du réseau d’infrastructure distribué et ouvert qu’est l’internet, les chercheurs ont décidé d’exploiter la métaphore pour proposer un écosystème logistique différent. “Un système logistique mondial ouvert exploitant des réseaux d’approvisionnement interconnectés qui utilisent un ensemble de protocoles collaboratifs, de conteneurs modulaires et d’interfaces intelligentes standards pour accroître l’efficience et la durabilité”.

L'internet physique vu par the EconomistLes caractéristiques clés de cet internet physique reposent notamment sur le fait d’encapsuler toutes les marchandises dans des conteneurs modulaires standardisés pour minimiser la perte d’espace et passer d’un système de transport point à point à un système de transport distribué intermodal en minimisant les déplacements. L’idée principale est de créer des routeurs, des centres logistiques, chargés uniquement de déplacer des paquets pour leur faire prendre la bonne direction, mais de manière distribuée et répartie. Alors qu’aujourd’hui un industriel a tendance à gérer sa propre infrastructure logistique (souvent via un prestataire dont c’est le métier) pour acheminer ses produits, l’idée, ici, c’est que l’acheminement du produit génère sa propre infrastructure. Les infrastructures logistiques s’organisent autour de points de transit ouverts et distribués où les marchandises sont manipulées, entreposées, reroutées, réexpédiées…

Ce n’est pas la première fois que les principes systémiques de l’internet inspirent une reconfiguration du monde. Jeremy Rifkin en les projetant sur le système énergétique était dans une logique assez proche. Bien sûr, là encore, le modèle imaginé par les chercheurs pose énormément de questions de crédibilité, de mesure de performance, de mise en place…

D’où l’idée de demander à Eric Ballot quelques éclaircissements. Eric Ballot est professeur au Centre de Gestion scientifique des Mines ParisTech, spécialisé dans les systèmes de production et de logistique. Il est l’un des chercheurs associés au projet d’”Initiative pour l’Internet physique”.

InternetActu : En quoi consiste “l’internet physique” ?

Eric Ballot : En fait, l’idée est d’essayer d’appliquer à la logistique ce qu’il s’est passé dans les réseaux de données et les réseaux informatiques. Jusqu’à TCP/IP – l’ensemble des protocoles utilisés pour le transfert des données sur l’internet -, les réseaux informatiques étaient dédiés, hétérogènes et n’étaient pas interfacés entre eux. TCP/IP a marqué la volonté d’interconnecter les réseaux informatiques.

La logistique est également un système qui fonctionne en réseau et qui est assez peu interfacé. Dans la plupart des grands flux industriels, les réseaux de logistique sont dédiés : chacun a le sien. Un donneur d’ordre comme Nestlé, assure la récupération de ses marchandises et leurs expéditions à ses clients. Chacun dispose de son réseau, de la logistique et de l’organisation qui va avec (entrepôts, plates-formes de rupture de charge, etc.), avec une infinité de prestataires. Aujourd’hui, si vous avez un camion Pepsi et que vous vous appelez Coca-Cola, vos produits ne peuvent pas monter de dedans, quand bien même ils devraient être servis dans le même magasin…

Il y a quelques exceptions à ce fonctionnement, notamment dans le domaine du transport maritime conteneurisé. Ici, les lignes sont partagées par une foultitude de clients. Pourquoi ne pas essayer de prolonger cette logique à la logistique continentale voire même jusqu’au cycle urbain, comme s’en inquiète le Centre d’analyse stratégique ?

Le projet d’internet physique est un projet original qui se démarque des modes d’organisation actuels. Nous essayons d’imaginer le pendant à l’internet appliqué à la logistique, où le paquet TCP/IP encapsule les données et où les fournisseurs d’accès ne font que les manipuler. Le pendant qu’on imagine serait de faire une logistique de marchandise conteneurisée, avec des boîtes intelligentes standardisées. L’idée est d’imaginer l’interconnexion universelle des prestations logistiques.

InternetActu.net : Vous pointez les limites de l’organisation logistique actuelle. Dans la liste des constats très concrets que vous faites, il est difficile de voir en quoi les principes de l’internet seraient une réponse. Vous expliquez même que l’automatisation et les technologies intelligentes forment une réponse assez peu adaptée à ces contraintes ?

Eric Ballot : Aujourd’hui, les technologies intelligentes sont tellement hétérogènes, que l’automatisation a du mal à se développer au niveau terrestre. Au niveau du transport maritime, la normalisation a permis un développement considérable de l’automatisation. La standardisation et la mise en boite sont peut-être un levier pour favoriser l’automatisation de cette chaîne, comme le conteneur a été un standard pour favoriser l’automatisation du transport maritime.

InternetActu.net : Le réseau des réseaux n’est pourtant pas un modèle de durabilité ? Dans ses principes, l’internet n’est pas très efficient : il démultiplie les flux sans vergogne, il n’assure aucune qualité de services, il ne calcule pas les chemins les plus courts, au contraire, mais fonctionne sur la redondance. On imagine mal ces principes appliqués à la logistique ?

Eric Ballot : Bien sûr, les algorithmes de routage de l’internet ne sont certainement pas adaptés à l’internet physique. On ne va pas se mettre à jeter des paquets de marchandise tout de même ! On travaille au contraire sur des modèles de simulation pour tester l’efficacité des chemins, respecter les délais sans perdre de colis. Reste que notre modèle de l’internet physique reprend tout de même le principe fondateur de l’internet permis par l’interconnexion et l’encapsulation des données. A partir de là, fort heureusement, les modalités de mises en oeuvre sont très différentes. Les propriétés d’un internet physique sont forcément très différentes de celle de l’internet. Alors que l’internet se pilote à la même vitesse que les flux, dans le physique, on peut anticiper. Les modèles d’affaires seront vraisemblablement très différents également. Dans l’internet physique chaque déplacement à un coût et dans la logistique on sait définir les responsabilités, qui paye quoi, etc.

InternetActu.net : Dans la logistique, la manutention coûte plus d’argent que le transport. Or, votre modèle suppose de démultiplier la manutention…

Eric Ballot : On a piloté récemment un projet de simulation des flux de l’internet physique sur la grande distribution en France, pour voir justement si on ne multiplie pas les ruptures de charges et donc les coûts de main d’oeuvre. Nos premiers résultats sont plutôt encourageants. Nos modèles ajoutent deux ruptures de charge en moyenne et sont plus efficaces pour le transport, ainsi que pour l’environnement. Mais surtout, à l’avenir, on peut légitimement penser que le coût du transport risque de progresser plus vite que celui de la manutention. Tant que le transport ne coûte rien, on peut effectivement charger depuis ses entrepôts ou ses usines, de manière plus ou moins optimisée. Mais dans un contexte différent, il va peut-être falloir optimiser les ruptures de charge. Ce n’est peut-être pas encore une solution pour aujourd’hui… mais on peut préparer l’avenir.

InternetActu.net : Votre modèle n’est-il pas un peu trop… “rationnel” – même pour la logistique ?

Eric Ballot : C’est une tentative de rationalisation. Il faut bien voir que la logistique n’est pas du tout rationalisée. Les palettes n’entrent même pas optimalement dans les conteneurs… Certes, notre proposition peut paraitre ambitieuse et utopique. Peut-on faire des choses plus modulaires pour gagner en optimisation ? Dans le transport maritime, il n’existe que deux tailles de conteneurs, ce qui semble très restrictif, et pourtant, personne ne s’en plaint. Un collègue américain a construit un modèle pour voir quels types de boites standards il faudrait utiliser pour que les produits de grande consommation actuels puissent y entrer en réduisant les pertes d’espaces à minima. Il a testé la vraisemblance de cette rationalisation en montrant qu’on pouvait réduire le nombre de boîtes de manière finalement assez minime, sans grand changement dans la structure de la chaîne. Notre projet n’a qu’un an. Il vise à regarder, par rapport au concept, les enjeux à venir pour la logistique de demain. Nous devrions lancer des pilotes en France et en Europe prochainement, pour tester nos idées sur des flux réels avec des partenaires industriels.

Physical internetlogistique
Image : Optimiser la chaîne logistique via des conteneurs standardisés… Image extraite de la présentation du Manifeste de l’internet physique.

InternetActu.net : Une des pistes que vous envisagez vise à minimiser les déplacements et les stockages en matérialisant les produits aussi localement que possible… Qu’est-ce que cela signifie ?

Eric Ballot : En fait, si notre modèle devait advenir, il aurait certainement des effets en retour très forts sur la réorganisation même des chaînes logistiques, sur l’expression de la demande… C’est le transport maritime par conteneur qui permet d’avoir des usines à l’autre bout du monde. Modifier le schéma d’organisation logistique va donc nécessairement avoir des impacts, c’est dans le cadre de ces impacts que nous imaginons des formes de rematérialisation de production locale.

On imagine trois niveaux d’impacts. Le premier est bien sûr le changement de l’organisation même des transports (favorisant des moyens plus efficaces, mutualisant les plateformes de ruptures de charges…). Le second niveau repose sur l’efficacité du système, qui permet d’envoyer un colis n’importe où, mais aussi de le stocker n’importe où. On passe d’une logique de centralisation des stocks à une logique d’étalement et de diffusion progressive vers la demande. Le mur de l’entrepôt n’est plus autour du stock, mais autour de chaque produit. Le conteneur est la boite qui garantit l’intégrité du produit. Dans ce cadre, la logique de réapprovisionnement change complètement, on peut même imaginer des logiques de réapprovisionnement lentes et non plus seulement rapides, qui diffusent les produits petits à petits le long de la chaîne logistique… Enfin, le dernier niveau d’impact, très prospectif, repose sur l’industrialisation elle-même. Si on a des contenants certifiés et si on leur ajoute des outils de production certifiés, on peut alors finaliser le produit au plus près du client. La logistique a toujours eu un impact sur l’industrialisation elle-même.

Bien sûr, nous sommes là très prospectifs, mais on essaye d’éclairer les enjeux globaux.

InternetActu.net : Le modèle semble néanmoins difficile à mettre en oeuvre, car il s’inscrit dans un système global, planétaire ?

Eric Ballot : Pour l’instant, nous souhaitons juste démontrer par l’exemplarité l’intérêt du sujet. Nous n’avons pas la prétention de dicter des normes. Nous n’avons pas de solution de généralisation… Néanmoins, nous cherchons à approcher des prestataires et des donneurs d’ordre, pour voir avec eux comment avancer. Pour l’instant, nous avons plutôt des contacts positifs avec le monde industriel et logistique. On sent l’intérêt.

Reste que l’essentiel ne se jouera certainement pas en Europe, mais en Asie, à Shanzen, Shanghai, Djakarta, Bombay… C’est l’Asie qui risque de devoir trouver des solutions logistiques pour la planète et peut-être pourrons-nous les y aider.

Dans notre groupe de travail, on investigue une solution. Nous sommes dans une démarche ouverte. Nous proposons une solution organisationnelle et technique globale, qui ne vise pas seulement à améliorer le rendement du camion. J’ai tendance à penser qu’améliorer le rendement du camion ne suffira peut-être pas. Nous ne proposons pas quelque chose de standard, mais quelque chose de systémique, avec une approche très orientée réseau qui est effectivement assez éloigné des propositions ad hoc que l’on trouve le plus souvent dans le domaine de la logistique. Finalement, regarder les choses avec un angle plus large, plus prospectif est certainement une opportunité…

Propos recueillis par Hubert Guillaud le 03/02/2012.

Image : The Economist publiait en juin 2006 un numéro spécial consacré à l’internet physique, qui n’était qu’un état de l’art du renouveau des chaînes d’approvisionnement et de logistique.