Les machines à écrire comme objet de nostalgie

Par le 10/04/12 | 1 commentaire | 1,931 lectures | Impression

La lecture de la semaine est un billet d’une historienne des sciences et de la technologie du nom de Suzanne Fischer sur le blog qu’elle tient sur le site de la revue américaine The Atlantic. Le titre de ce post : “Le long adieu : les machines à écrire comme objet de nostalgie”.

“La popularité soudaine des machines à écrire vintage dans les milieux branchés est devenue un cliché, nous explique Suzanne Fischer. Au point que le blog anti-design FYNCT par exemple, se moque de la présence ubiquitaire et compulsive de ce nouvel ornement. En tant que mode, les machines à écrire me semblent assez inoffensives, poursuit l’historienne. Mais y a-t-il de plus grandes conséquences à cette nostalgie ?

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Image : Une machine à écrire photographiée par April Killingsworth.

Les machines à écrire comme décorations d’intérieur ne sont pas là pour être utilisées (quand avez-vous acheté un ruban pour la dernière fois ?). Elles sont là comme les témoins inutiles et charmants d’une ère révolue. Mais elles sont en même temps les avatars d’un revival fabriqué maison. A n’importe quel moment, leur propriétaire pourrait se mettre à taper une lettre, à entendre le ding rafraichissant du retour charriot, et monter sur son vélo pour se rendre au bureau de poste.

Les historiens ne sont pas immunisés contre la nostalgie, avoue Fischer ; nous pouvons même en être les complices. Ma réaction instinctive au fait de voir des machines à écrire partout a été le plaisir. En tant qu’historienne m’intéressant aux objets, je constate avec délectation ce nouveau goût pour l’esthétique de la machine à écrire, et j’espère que cela marquera le déclin de sa marchandisation, et de cette pratique hautement pernicieuse consistant à en retirer les branches pour les vendre en bijou. Ceux qui font cela sont les ennemis des amateurs et des collectionneurs de machine à écrire, ils mettent à mal l’intégrité de ces précieux objets et la transforment en ferraille inutile. Les machines à écrire sont très difficiles à remonter après démembrement. On ne peut pas sauver les objets, et il y a de très beaux et très étranges projets artistiques faits de pièces de machines à écrire, dont le prix a été le sacrifice de certaines d’entre elles.

Mais pourquoi devrions-nous une révérence culturelle à une machine comme la Royal ou l’Underwood ? Ce sont des produits de l’industrie, parmi les premiers gadgets personnels produits en masse. Le fabricant d’armes Remington a commencé à produire la première machine QWERTY qui connut un succès dans les années 1870, et les machines à écrire ont été énormément utilisées dans les bureaux et les foyers pendant plus d’un siècle. Il existe encore des usines fabriquant ces machines (les articles de l’an dernier mentionnant la fermeture de la dernière de ces usines étaient prématurés), et on en utilise encore dans certains bureaux, pour certaines tâches spécifiques. Les machines à écrire ont encore une vie dans le monde.

Culturellement, nous sommes obsédés par les débuts, nous voulons être capables de pointer avec précisions la date à laquelle une idée est devenue un objet, à laquelle un objet est devenu un produit, et à laquelle ce produit a conquis le monde. A cause de la nature diffuse et itérative de l’invention, c’est difficile, mais la plupart du temps, on arrive à trouver un début. En revanche, qu’en est-il des fins ? Les choses durent-elles toujours ? La nostalgie masque la manière dont les gens utilisent vraiment la technologie. Les gens ont tendance à utiliser les choses qui leur sont utiles, aussi longtemps qu’ils le peuvent, sans considération pour ceux qui leur disent que ces objets sont obsolètes. On peut dater précisément les innovations disruptives ou les fermetures d’usine, mais les comportements d’un individu qui use d’un outil sont imprévisibles. Les choses persistent.”

Voilà pour ce texte auquel je suis sensible pour avoir succombé aussi à ce que je ne savais pas être une mode. Pas sûr que le propos de Suzanne Fischer m’éclaire complètement sur le sens de cette nostalgie pour la machine à écrire. Mais je trouve assez belle cette de la longue fin de ces objets.

Xavier de la Porte

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 7 avril 2012 était consacrée au bilan provisoire de la web campagne avec Camille Gévaudan (@khomille), journaliste à Ecrans.fr, site du journal Libération consacré aux médias et au numérique, Antoine Bayet (@fcinq), rédacteur en chef du Lab d’Europe 1 créé tout spécialement pour suivre l’actualité de la présidentielle et Michel Martins (@miraelmartins), ancien journaliste politique à L’Express, aujourd’hui à Electron Libre, journal d’information en ligne.