Trop de livres : quelles distinctions de valeurs faisons-nous entre les pratiques et les technologies ?

Par le 18/06/12 | 10 commentaires | 2,416 lectures | Impression

La lecture de la semaine, il s’agit d’un passage dans un magnifique article du dernier numéro de la Hedgehog Review. L’article s’intitule “Pourquoi Google ne nous rend pas stupides… ni intelligents”. On le doit à Chad Wellmon. Il s’agit d’une critique du fameux livre de Nicholas Carr, Internet rend-il bête ? (issu de son fameux article, “Est-ce que Google nous rend idiot ?”). Je n’ai traduit qu’une seule partie de l’article, intitulé “Trop de livres”.

Comme l’historienne Ann Blair l’a montré récemment, notre inquiétude contemporaine quant à l’overdose d’informations résonne avec une complainte historique pouvant se résumer à “il y a trop de livres”. Les analogies historiques nous offrent des perspectives non seulement sur l’histoire de certaines angoisses, continue l’auteur, mais aussi sur les manières dont les hommes ont, de tout temps, été impactés par leurs technologies. Ces plaintes ont leurs antécédents bibliques : Ecclésiaste 12 : 12 “Il n’y a pas de fin à l’écriture de livres”. Elles ont leurs classiques : Sénèque “l’abondance de livres est une distraction”. Elles ont leurs modèles dans l’histoire moderne : Leibniz “l’horrible masse de livres continue de croître”. Après l’invention de l’imprimerie vers 1450, et la chute afférente du prix des livres, de 80 % selon les estimations, ces plaintes ont pris un sens nouveau. Comme le philosophe et critique allemand Johann Gottfried Herder l’a écrit à la fin du 18e siècle, l’imprimerie a “donné des ailes” au papier.

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Image : Une cascade de livres réalisée par l’artiste espagnole Alicia Martin et photographiée en CC. par Delphine Gimbert.

Les complaintes autour de la surabondance de livres ont gagné en intensité au cours du 18e siècle quand le marché du livre a explosé, particulièrement en Angleterre, en France et en Allemagne. Alors que nous nous imaginons aujourd’hui engloutis par un torrent de données numériques, les lecteurs allemands du 18e siècle, par exemple, se percevaient comme infestés par une peste de livres, les livres se répandant telle une épidémie dans le lectorat. Cette angoisse correspondait à l’augmentation rapide de l’impression de nouveaux titres dans le dernier tiers du 18e siècle, une augmentation de 150 % à peu près entre 1770 et 1800.

De la même manière que nous nous inquiétons aujourd’hui de savoir si Google et Wikipédia nous rendent stupides, ces plaintes de nos aïeux du 18e siècle étaient loin d’être uniquement descriptives. En 1702, le juriste et philosophe Christian Thomasius a exprimé quelques-uns des soucis normatifs qui allaient gagner en importance au cours du siècle. Il décrivait l’écriture et le marché du livre comme “une sorte d’épidémie, dont l’Europe est affligée depuis longtemps, et qui risque plus de remplir les entrepôts des libraires que les Bibliothèques. Tout le monde comprendra le sens de cette démangeaison à écrire des livres, qui atteint les gens aujourd’hui. Jusqu’à présent, seuls les savants, tout au moins ceux que l’on considérait comme tels, voulaient écrire ; mais aujourd’hui, rien de plus commun, le désir s’étend à toutes les professions, de sorte que le moindre cordonnier, la moindre femme sachant à peine lire, a l’ambition de publier, et on peut même les voir transportant leurs livres d’une porte à l’autre, comme un marchand ambulant le fait avec ses valises remplies de peignes, d’épingles et de lacets.”

L’émergence d’un marché du livre imprimé, reprend Chad Wellmon, a baissé le coût d’entrée pour les auteurs et a diminué progressivement les filtres et les restrictions traditionnelles à la production de livres. La perception que l’on était face à un excès de livres était directement motivée par le sentiment qu’ils étaient écrits par des gens qui n’auraient pas dû le faire.

Donnant à cette angoisse culturelle une forme philosophique, et devançant Nicholas Carr de plus de deux siècles, Emmanuel Kant se plaignait qu’une telle abondance de livres encourage les gens à “lire beaucoup” et “superficiellement”. Non seulement une lecture tous azimuts favorisait de mauvaises habitudes de lecture, mais elle était le terreau d’une pensée non critique.

Tout comme les inquiétudes contemporaines sur l’excès d’informations, celles de nos ancêtres étaient fondamentalement normatives. Elles ne statuaient pas seulement sur ce qu’il était bien ou mal de publier, mais sur ce qui constituait la “vraie connaissance”. D’abord, elles supposaient une limite acceptable dans le niveau d’information et le nombre de livres. Il y a trop de livres ; il y a trop de données. Mais comparé à quoi ?

Ensuite, ces lamentations supposaient une échelle de valeurs entre les pratiques et les technologies associées à tous ces livres. Insister sur le fait qu’il y avait trop de livres revenait à insister sur le fait qu’il y avait trop de livres si on les lisait d’une manière bien précise, et cela revenait donc à postuler qu’une manière de lire valait plus que les autres.”

Xavier de la Porte

Xavier de la Porte (@xporte), producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 16 juin 2012 accueillait Boris Beaude (@nofluxin, blog) chercheur au sein du laboratoire Chôros de l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne, auteur de Internet. Changer l’espace, changer la société qui vient de paraître chez Fyp Editions. L’occasion de s’interroger sur l’espace qu’internet configure : Quel type d’espace l’internet est-il ? Quelle est la nature de cet espace ? En quoi se distingue-t-il d’un territoire, ou même d’un simple réseau ? Quelles sont ses propriétés ? Et donc quels possibles ouvre-t-il pour nous ?

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8 commentaires

  1. par Pierre

    Je ne comprends pas trop le débat: nous avons la chance de vivre à une époque et dans une société où il est possible de faire à moindre frais des découvertes sans fin et de nous intéresser à une multitude de sujets. Un tel niveau d’ouverture et de mise à disposition de la connaissance ne s’est jamais vu. Où est le problème??? Le seul que je vois, c’est justement de ne pas profiter de cette chance et de limiter ses centres d’intérêt à son nombril ou au foot à la télé…

  2. par davyka

    La facilité d’édition engendre deux parasites : la désinformation grise (déversement massif dans les grands médias d’arguments contrant toute remise en cause des consensus) et la pollution attentionnelle – les spams, remix littéraires et journalistiques, blagues et blogs médiocres. Trier le bon grain de l’ivraie, ne pas se blaser, garder l’oeil attentif pour ne pas passer à côter des perles râres, tout cela n’est pas une mince affaire à l’heure du HTML5 !

  3. L’aspect normatif de la question est ici bien mis en évidence. Mais il n’est pas le seul. La question de savoir s’il y a ‘trop de livres’ recoupe celle de savoir si les livres proposés (publiés) ont bien été validés par un éditeur (plus ou moins prestigieux) d’abord, puis par une tradition (fût-elle très brève, très contemporaine) faite d’innombrables autres lectures (lecteurs).
    Il serait bien improbable qu’un lycéen ou jeune étudiant français ou étranger se passionne aujourd’hui pour les Misérables, sans savoir que Hugo est un ‘grand auteur’ et sans savoir que ce titre est porté par une fabuleuse tradition. Lire Les Misérables, ce n’est pas découvrir Les Misérables (comme si l’on était le premier) mais aller à la rencontre de la tradition qui en fait un ‘chef d’œuvre’ pour savoir si ou non on s’accorde avec cette tradition (la confirme).
    On peut penser que ce n’est pas bien de lire ainsi, mais c’est ainsi que l’on lit. Pour une adolescente lire Harry Potter, c’est d’abord lire le livre que lisent toutes les autres adolescentes. Ce qui nous conduit à cet étrange équation selon laquelle plus les livres sont nombreux plus ils sont difficiles à lire.
    J’évoque cette étrangeté dans l’article suivant > http://www.voixhaute.net/2011/11/linstance-auctoriale-abstraite-iaa.html

  4. par Thierry Curiale

    Une épidémie…
    oui en effet on pourrait le croire. Mais ce qui pose problème, me semble-t-il, ce n’est pas tant la profusion épidémique, qui prend des allures de pandémie avec les NTIC, mais ce serait plutôt le fait que beaucoup semble désarmés pour trier le bon grain de l’ivraie. Et ce n’est en effet pas nouveau.
    Cette pandémie (ou infobésité) convoque sans doute une thérapeutique. En effet, selon B. Stiegler, toute production massive de supports artificiels de mémoire (un os gravé, un livre, un site web d’information) constitue selon lui des pharmaka. Un pharmakon est un support de mémoire qui peut être à la fois un poison et un remède. Aussi, la philosophie à l’époque de Platon se pose-t-elle comme une thérapeutique permettant de trier ce qui relève de la sophistique (la manipulation) de ce qui relève de la transmission réelle et sérieuse de la raison pour la formation des esprits.
    Face à cette infobésité nous n’avons pas encore inventer notre e-thérapeutique. Et c’est cela qui pose problème et qui risque, via le surfing et le zapping inconsidéré, de créer plus de poison que de remède pour l’exercice de la raison (confer le syndrôme de deficit d’attention chez bon nombre d’élèves). En revanche cette génération spontanée de contenus empiriques face à l’académisme semble plutôt une bonne nouvelle : les amaterus y côtoient les experts. Encore nous faudrait-il inventer un juste usage des technologies d’aujourd’hui afin de ne pas se perdre dans ce dédale empirique et prendre le remède pour le poison…

  5. On peut se demander si la situation n’est pas nouvelle dans la mesure où nous assisterions à une sortie du livre. L’écrit sort aujourd’hui du livre (et même du journal). Il déborde de partout. Il devient un flux. Ce qui signifie que le livre ne le contient plus. Les débats sur le livre numérique témoignent de ce que l’on voudrait faire en sorte qu’il le contienne encore, qu’il continue de lui conférer un cadre (un bord) comme condition de lisibilité. Mais cela ne marche pas, ou plutôt ne suffit pas. Le dernier livre de Philip Roth restera un livre, sur papier aussi bien qu’en format numérique. Parce que, dans ce cas, c’est le nom de l’auteur qui contient l’écrit et le rend lisible. Et cela continuera d’exister. Mais de manière très exceptionnelle, plus élitiste que jamais. Parce que, pour ceux qui ne sont pas des professionnels de la lecture (le plus grand nombre), la lecture exige un bord, une distinction (dans le flux), une forme de rareté.

  6. @Christian : entièrement d’accord : Le livre ne contient plus l’écrit.

  7. par Laurent

    Oui Christian, et c’est ce qui rends le format livre d’autant plus précieux. Car si le livre ne contient plus le flux, il s’extrait de ce flux. Et sortir du flux est un luxe. Le livre est une parenthèse, une respiration.

  8. par Flo

    Je ne saisi pas trop le rapport avec l’article de Nicholas Carr. Ce dernier ne critique pas la somme de connaissances disponibles sur Internet. au contraire il affirme que c’est une bénédiction pour son travail.

    Ce qu’il remarque c’est que la façon dont sont présentées les informations (dont une partie n’est effectivement pas pertinente : pub, spamm..), a transformé sa façon de lire. Il n’est plus capable de se concentrer sur des textes longs et argumentés. Il y a une sorte d’addiction au format court qui nuit à l’introspection et la réflexion profonde.

    Il critique également la façon dont les grandes entreprises du net controlent et organisent l’accès à cette information.

    De mon côté je pense que l’on peut faire l’expérience d’une lecture profonde sur le net, comme avec un livre, sans se laisser déborder par le flux d’informations instantannées. Question de discipline intelectuelle. mais effectivement tout dans notre société nous pousse au zapping…