Makers, pro-amateurs, consom’acteurs… de qui parle-t-on ?

Par le 12/07/12 | 8 commentaires | 2,909 lectures | Impression

Dans le cadre du programme Refaire, nous al­lons abo­r­der des modèles d’i­n­no­va­tion émer­ge­nts, pa­rfois à co­n­tre-cou­rant des pra­ti­ques cla­ssi­ques d’une in­no­va­tion linéaire. Dans ce bi­llet, nous sou­ha­i­tons déve­lo­pper un “le­xi­que” des te­r­mes que nous uti­li­serons de façon récurre­nte. Il s’a­git ici, de s’intére­sser à l’i­n­no­va­tion as­ce­nda­nte, une in­no­va­tion conçue par les co­n­so­mma­te­urs eux-mêmes ai­nsi que de ca­ractéri­ser ces in­no­va­te­urs du quo­ti­dien.

Eric Von Hi­ppel dans son ou­vrage Demo­cra­ti­zing In­no­va­tion (ou­vrage pu­blié sous li­ce­nce li­bre et télécha­r­gea­ble en ligne) s’est attaché à ex­pli­quer le pro­ce­s­sus d’i­n­no­va­tion menée par les uti­li­sa­te­urs. Se­lon Von Hi­ppel, nous avons touj­ours pensé que les en­tre­pri­ses pro­dui­sa­i­ent de nouve­aux pro­duits pour les co­n­so­mma­te­urs, ces co­n­so­mma­te­urs étant uni­que­ment des ache­te­urs pa­ssifs co­n­so­mmant le­sdits pro­duits. Pourtant, de no­m­bre­uses re­che­r­ches de­puis une di­za­ine d’années mo­n­trent que les co­n­so­mma­te­urs eux-mêmes sont à l’o­ri­gine de no­m­bre­uses in­no­va­ti­ons. Dans une publication réce­nte, Von Hi­ppel, en s’a­p­puyant sur plu­si­eurs enquêtes inte­r­na­ti­o­na­les menées en Gra­nde-Bre­tagne, aux Etats-Unis et au Ja­pon, mo­n­tre qu’une part non négli­gea­ble de l’i­n­no­va­tion est pro­duite par ces “co­n­so­mma­te­urs-innovateurs”.

Co­m­ment in­nove-t-on ?

Dans les trois pays ana­lysés, la fi­gure de ces in­no­va­te­urs est assez pro­che. Il s’a­git en ma­j­o­rité d’ho­m­mes dont le ni­veau d’édu­ca­tion est élevé et ayant suivi des cur­sus te­ch­ni­ques. Ces in­no­va­te­urs par le­urs pra­ti­ques, pa­ssi­ons et ho­bby atteignent des ni­ve­aux de compéte­n­ces profe­ssi­o­n­nels (on pa­rle de “profe­ssi­o­n­nel ama­teur”) leur pe­r­mettant de développer de nouve­aux pro­duits.

Ces in­no­va­ti­ons ap­pa­ra­i­ssent d’a­bord dans des ma­rchés de ni­che, dans le­squels les en­tre­pri­ses n’a­u­ra­i­ent pas inve­sti du fait de l’étroi­te­sse même du ma­rché. L’exem­ple du surf ou du ska­te­board sont embléma­ti­ques. Le ska­te­board a été inventé par des en­fa­nts pour leur pro­pre uti­li­sa­tion en clouant des roues de pa­tin à roule­ttes sur une pla­n­che. C’est éga­le­ment le cas dans les ins­tru­me­nts sci­e­nti­fi­ques pour le­squels Von Hi­ppel estime que 77% des in­no­va­ti­ons vi­e­n­nent des uti­li­sa­te­urs. Lo­rsque l’i­nve­nteur du coeur et poumon arti­fi­ciel, le do­cteur John He­y­man Gi­bbon, ap­pro­che des in­dus­tri­els pour leur proposer d’en fa­bri­quer, leur première réponse est néga­tive, les in­dus­tri­els arguant d’un ma­rché trop pe­tit et n’a­yant pas en­core les compéte­n­ces pour les réali­ser. He­y­man-Gi­bbon les déve­lo­ppa fi­na­le­ment lui-même avant de les ve­ndre co­m­mer­ci­a­le­ment et que les in­dus­tri­els du se­cteur s’y intére­ssent (voir également : Von Hippel : le paradigme de l’innovation par l’utilisateur”).

Qui sont les in­no­va­te­urs ?

La ma­j­o­rité de ces in­no­va­ti­ons intére­ssent dans un pre­mier te­mps uni­que­ment leur pro­pre créateur, voire les co­mmu­nautés dans le­squelles ils se pla­cent. Von Hi­ppel ra­ppe­lle que la co­mmu­nauté des surfers dans les années 70 n’était co­mposée que de gens qui fa­bri­qua­i­ent le­urs pro­pres pla­n­ches. Cette co­mmu­nauté a déve­loppé de no­m­bre­uses in­no­va­ti­ons qui se sont en­suite di­f­fusées plus la­r­ge­ment à d’a­u­tres spo­rts na­uti­ques, et en pa­rti­culier les wi­nd­surfers. Généra­le­ment, la co­n­ception, les modi­fi­ca­ti­ons et in­no­va­ti­ons inventées par les pre­mi­ers uti­li­sa­te­urs ne sont pas protégées ce qui pe­r­met une di­f­fusion et une ada­pta­tion ra­pide. Auj­ourd’­hui, les outils numéri­ques (si­tes web, blogs, si­tes colla­bo­ra­tifs…) pe­r­mettent une di­f­fusion en­core plus ra­pide. D’a­i­lle­urs, la vi­te­sse de di­f­fusion de ces in­no­va­ti­ons ai­nsi que leur ni­veau d’a­p­pro­pri­a­tion of­frent aux in­dus­tri­els des outils pour mi­eux esti­mer la ta­i­lle du ma­rché po­te­ntiel. En d’autres te­r­mes, les in­no­va­te­urs non seule­ment déve­lo­ppent de nouvelles in­no­va­ti­ons et pro­duits, mais éga­le­ment des données préci­euses en te­rme de ma­rketing pour un in­dus­triel ca­pa­ble de les colle­cter.

Enfin, lo­rsque le ma­rché et la di­f­fusion ont atte­int un ni­veau ac­cepta­ble, c’est d’a­bord les pe­ti­tes en­tre­pri­ses et start-ups qui vont pro­duire et ve­ndre ces nouve­aux pro­duits. Si le ma­rché atte­int une ta­i­lle suffi­sa­nte, de plus gra­n­des en­tre­pri­ses souvent via des acqui­si­ti­ons vont co­n­tri­buer à éla­r­gir cette di­f­fusion in­i­ti­ale. Ces en­tre­pri­ses, même si elles n’ont pas déve­loppé ces nouve­aux pro­duits, vont y appo­rter à leur tour des modi­fi­ca­ti­ons, de nouve­lles intégra­ti­ons, les re­ndant plus fi­a­bles, plus si­m­ples ou plus fa­ci­les à uti­li­ser.

Si ce pro­ce­s­sus est auj­ourd’­hui ana­lysé et bien décrit, Von Hi­ppel, lors d’une inte­rve­ntion au Berkman Ce­nter et dont Inte­r­ne­tA­ctu a pu­blié un co­mpte-re­ndu mo­n­tre que la paternité de ces pro­duits et in­no­va­ti­ons est ra­pi­de­ment diluée et ou­bliée. Il prend l’exem­ple d’un pa­ssi­onné d’e­s­ca­lade qui aj­outa une lanière à son pi­olet suite à une ma­u­va­ise expéri­e­nce en mo­ntagne. Cet alpi­ni­ste dont l’i­n­no­va­tion se re­trouve auj­ourd’­hui sur tous les pi­olets n’a ja­mais été crédité par l’i­n­dus­trie.

“Au­tre exem­ple : l’i­rri­ga­tion à pi­vot ce­n­tral qui façonne les pa­ysa­ges agri­coles de tout l’ouest des Etats-Unis. C’est un modèle d’i­rri­ga­tion qui est bea­u­coup plus effi­cace que la mise en place de ca­naux ou de tu­yaux… La pro­du­ction agri­cole est ce­ntrée autour d’un puits et un tu­yau roulant irri­gue de manière ci­r­cula­ire le champ. Cette te­ch­ni­que a été ima­ginée par des agri­culte­urs et est ma­i­nte­nant la­r­ge­ment uti­lisée de par le mo­nde. Pourtant, si vous dema­n­dez aux sociétés qui fa­bri­quent ces systèmes qui les a inventés, elles vous di­ront que c’est leur création. Si vous leur mo­n­trez une photo de ces pre­mi­ers systèmes, elles vous di­ront : “mais vous auriez dû voir le­urs sou­dures !”

La ma­trice des na­tures d’i­n­no­va­te­urs

Pour qua­li­fier et no­m­mer ces in­no­va­te­urs, de no­m­breux te­r­mes sont auj­ourd’­hui em­ployés. Nous en dre­s­sons ci-de­s­sous une ma­trice pour vous ai­der à vous y re­trouver.

matricedesinnovateurs

Si on re­ga­rde la ma­trice pro­posée, on se rend co­mpte que ces te­r­mes re­cou­vrent des réalités de fa­bri­ca­tion différe­ntes, se­lon qu’elles sont plutôt numéri­ques ou phy­si­ques. Et des fo­r­mes de pa­rti­ci­pa­tion différe­ntes, se­lon l’a­cti­vité ou la passivité des uti­li­sa­te­urs. Ce début de cla­ssi­fi­ca­tion se­lon la na­ture des co­n­tri­buti­ons des uti­li­sa­te­urs souligne bien la diversité de le­urs inte­rve­nti­ons. Elles ci­r­co­ns­cri­vent des réalités et des pra­ti­ques qui ont en­tre elles de no­ta­bles différe­n­ces. Peut-être fa­u­drait-il les re­ga­r­der sous un au­tre an­gle, co­mme le suggère Von Hi­ppel : se­lon le stade d’a­va­n­ce­ment des in­no­va­ti­ons et leur ni­veau de ma­tu­ra­tion in­dus­tri­elle et co­m­mer­ci­ale par exem­ple. En atte­ndant, cette di­ve­rsité terminologique mo­n­tre bien la di­ve­rsité des fo­r­mes et des moyens d’i­nte­rve­nti­ons des uti­li­sa­te­urs dans la chaîne de l’i­n­no­va­tion. C’est certa­i­ne­ment ce que souligne cette esqui­sse de ta­xo­no­mie.

Fabien Eychenne, responsable du programme Refaire pour la Fondation internet nouvelle génération.

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2 commentaires

  1. par bertier

    au Hardware Innovation Workshop organisé par Make à Palo Alto en Mai 2012, on a parlé d’Entre-Maker pour désigner les Makers – entrepreneurs.

  2. S’inspirant de l’ouvrage de Richard Sennett, Sabine Blanc propose de parler de démiurges ou de poètes