Comprendre les nouvelles formes de citoyenneté à l’heure du numérique

Par le 12/09/12 | 8 commentaires | 5,788 lectures | Impression

Nous vous faisions part, la semaine dernière, des bons conseils d’Ethan Zuckerman pour utiliser intelligemment le financement participatif pour mener à bien des projets citoyens… Le chercheur, directeur du Centre des médias civiques du MIT, a récemment complété son propos à l’occasion d’une conférence donnée à l’université Flinders à Adélaïde en Australie qu’il a retranscrite sur son blog (vidéo). Pour lui, l’expérience de financement participatif de Jase Wilson qu’il évoquait (le développeur Jase Wilson a lancé une collecte de dons sur l’internet pour financer une ligne de tramway à Kansas City, un projet que la ville venait d’abandonner faute de financement) est un exemple de la façon dont les “natifs” d’internet utilisent l’internet pour exercer leur citoyenneté, et s’engager via de nouvelles formes d’outils dans la vie civique.

Ethan Zuckerman voit à la fois le potentiel et le risque de ces expériences. “Je crains que nous nous dirigions aveuglément vers une façon différente de concevoir les relations civiques entre les individus et les gouvernements. Mais je pense aussi que si nous pouvions trouver une façon de tirer partie de ces formes d’engagement basées sur l’internet, nous pourrions revitaliser la participation politique.”

Il y a une critique récurrente autour des discussions sur les liens entre l’internet et l’engagement civique qui se demande pourquoi nous devrions imputer des pouvoirs spéciaux à un moyen de communication. “Je suis d’accord que nous simplifions trop la situation quand nous déclarons que Facebook a renversé Moubarak ou que l’autoritarisme chinois ne peut survivre à la montée des services de microblogging comme Weibo. Mais il serait également une erreur de ne pas prendre au sérieux le rôle des nouveaux médias de communication dans la compréhension de la vie civique. Dans les Etats démocratiques, les citoyens ont besoin d’informations sur les défis auxquels fait face un gouvernement et ce qu’il propose de faire à ce sujet, pour être des citoyens actifs. Et les citoyens doivent être en mesure de se connecter entre eux pour discuter, débattre et proposer des solutions. Ce qu’un moyen de communication permet a une influence sur l’élaboration de la vie civique.”

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Image : Ethan Zuckerman, directeur du Centre des médias civiques du MIT, photographié par Joi Ito.

L’évolution parallèle des médias et de la politique

Aux Etats-Unis, le gouvernement a investi très tôt dans une technologie conçue pour relier les citoyens afin qu’ils puissent se gouverner. Ce n’était pas l’internet, mais, à l’époque, le système postal – “la technologie connective de l’époque” – , établi dans la Constitution américaine et mis en oeuvre de façon à encourager les citoyens à utiliser le courrier comme un espace civique, explique Ethan Zuckerman. Le système postal a subventionné la distribution des journaux tant et si bien qu’il coût moins cher d’envoyer un journal qu’une lettre. Grâce à ces coûts bas, beaucoup d’Américains se sont abonnés à plusieurs journaux, leur permettant d’avoir plusieurs points de vue politiques et géographiques sur les informations et les opinions (comme l’explique Paul Starr dans son livre La création des médias).

Comme la structure de l’industrie des médias a changé, nous observons des changements parallèles dans la politique. La montée de la publicité comme source majeure des revenus des médias, à la place de l’abonnement, a encouragé les journaux à passer d’opinions partisanes et opiniâtres à des organes “objectifs”, chargés de rapporter les faits de façon à attirer les lecteurs de tous bords politiques. Les articles ont augmenté en taille et ont commencé à couvrir plus d’évènements nationaux et internationaux. “Ce passage d’une presse de partie aux facettes multiples, comprenant beaucoup de couleur locale et d’opinions, à une presse plus concentrée à l’échelle nationale coïncide avec la forte montée du bipartisme et la diminution de l’influence locale sur les plates-formes politiques. A mesure que les médias audiovisuels (en particulier la télévision) sont devenus les formes de médias dominantes, la politique s’est synchronisée à l’échelle nationale”, tant et si bien qu’il n’est plus possible de parler d’une façon dans une région et différemment dans une autre. Ainsi, ce changement a contribué à éliminer certaines particularités et bizarreries de la politique américaine. Même au sein d’un système à deux partis, nous avons eu des partis politiques qui avaient des variations régionales, explique Ethan Zuckerman : “le Dixiecrat (désignant les élus démocrates du Sud des Etats-Unis, NDE), était fiable démocratiquement, mais loin d’être progressiste sur la question de la justice raciale ; tandis que les politiciens du Nord Est, aujourd’hui disparus, étaient sociaux modérés, mais fiscalement plutôt conservateurs républicains”.

“Les médias de diffusion ont contribué à agir en tant que fonction de synchronisation, permettant aux dirigeants des partis de faire valoir leurs candidats en accord avec les valeurs du parti, quelles que soient leurs sensibilités locales. (…) Le résultat final a donné deux partis très polarisés, chacun avec une profonde base géographique et une plate-forme largement inébranlable, mais avec peu d’incitations à se parler entre eux.”

“Un autre effet de l’augmentation de la diffusion des médias a été l’augmentation des coûts budgétaires de la politique”, estime le chercheur. “La télévision, très coûteuse, a transformé les campagnes politiques en concours de collecte de fonds. Pendant des années les rapports sur les campagnes politiques comparaient combien chaque candidat levait. Désormais, le jeu a pris une nouvelle dimension avec la règle des Citoyens Unis, qui donne aux entreprises les mêmes droits que les individus et qui a créé la nouvelle catégorie des SuperPACs, conçus pour travailler pour le compte d’un candidat, mais pas en coordination avec ce candidat. Jusqu’à présent, la campagne électorale de 2012 est en passe de devenir la campagne la plus agressive de l’histoire récente, moins centrée sur les enjeux que sur les défauts personnels de chaque candidat (et, même si je soutiens le président Obama, je crains que sa campagne soit pire que la campagne de Romney à ce jour).”

La démocratie participative basée sur l’internet a-t-elle un avenir ?

“Le juriste Lawrence Lessig suggère que nous sommes entrés dans une ère de capture de la politique américaine par les entreprises, une forme de corruption si profonde qu’il n’y a aucune autre alternative que de s’attaquer à la racine du mal : le financement public des campagnes électorales et la fin de la personnalité des entreprises. Il a peut-être raison”, concède Ethan Zuckerman. “Mais il y a une autre école de pensée qui regarde l’évolution de la politique en parallèle avec le virage des médias dominants. Alors que nous nous dirigeons vers la participation – les médias basés sur l’internet -, peut-être nous dirigeons-nous vers une nouvelle forme de participation : la démocratie basée sur l’internet.”

“Cette idée a refait surface au cours de la campagne d’Howard Dean en 2004, rappelle le chercheur. Dean, candidat démocrate à la présidentielle de 2004, alors qu’il était pourtant loin de la nomination, a capturé l’imagination d’un groupe de militants férus de technologie, qui ont vu dans sa candidature une occasion de construire une plate-forme politique pour ses propositions politiques. Cette énergie participative a été très bien exploitée en 2008 par Barack Obama qui a demandé à ses partisans de concentrer leurs efforts non pas sur l’élaboration de propositions politiques, mais sur la promotion de sa candidature. Obama a construit une liste massif de courriels, qui lui a permis de lever d’énormes sommes d’argent par le biais de petites contributions. Mais une fois élu, il était moins évident que sa présidence serait disposée à la participation en ligne. Une expérience pour fixer les priorités de l’administration pour les 100 premiers jours de la présidence a invité les partisans à proposer des questions hautement prioritaires. Lorsque les électeurs ont proposé la légalisation de la marijuana en tête des propositions, le président Obama a clairement indiqué qu’il ne suivrait pas cette proposition.”

Effectivement, comme le souligne très bien Ethan Zuckerman, l’expérience semble avoir signé un coup d’arrêt dans la mise en place de dispositifs politiques participatifs d’envergure.

“Il est certainement possible que d’autres formes de délibération en ligne auront demain une influence sur la vie politique américaine, mais il est peut probable que la rédaction collaborative des lois (comme l’effort d’écrire des alternatives à la SOPA/PIPA) soient un jour adoptée par ceux qui exercent le pouvoir. Ces systèmes ont tendance à être victimes de la capture par ceux qui sont le plus éloquent ou le plus persistant, qui sont capables de prendre le dessus sur les autres que ce soit par compétence ou par acharnement.”

Si la délibération collective n’a pas profondément transformé la politique, peut-être que l’accès aux données de gouvernement le pourra, estime le chercheur, cherchant un espoir de reprise des politiques participatives d’envergure dans la réutilisation des données publiques. Des associations comme la Sunlight Foundation et l’administration Obama se sont engagées dans des politiques d’ouverture des données publiques (voir plutôt de développement d’applications, critique Sean Gallagher pour ArsTechnica). Il y a eu quelques victoires impressionnantes dans cet espace, comme l’exposition du fait que les membres de la famille d’un politicien travaillant pour financer les campagnes politiques pouvaient bénéficier financièrement des dons aux partis politiques, explique le chercheur. Mais il reconnaît également que “bien que ces données et outils soient très utiles pour les accros de la politique et les journalistes, ils ne semblent pas avoir touché le grand public”.

La participation doit-elle influencer la politique ?

MySociety, une entreprise britannique prônant l’ouverture du gouvernement et dirigée par Tom Steinberg, aborde le problème de la participation du public aux données du gouvernement à partir d’un point de vue différent. Alors que Steinberg et ses collègues sont profondément intéressés et engagés dans le mouvement de libération des données publiques, ils supposent que ce n’est pas le cas des utilisateurs. Pour remédier à cela, ils proposent des outils comme FixMyStreet, qui permet aux individus de prendre une photo de choses qui devraient être réparées dans leurs quartiers et les télécharger avec leurs coordonnées sur le site. Cela permet à FixMyStreet de fournir aux administrations locales une carte des plaintes, mais le but véritable de ce système est plus subtil : il est conçu pour enseigner aux utilisateurs comment devenir des citoyens puissants et efficaces. Lorsque votre plainte concernant un nid de poules ne conduit pas à une réparation rapide, FixMyStreet vous rappelle que la question est toujours en suspend et suggère ce que vous pourriez faire pour obtenir une réponse, permettant de faire progresser sa doléance dans la hiérarchie des administrations locales. FixMyTransport va plus loin et suggère que vous avez peu de chances de résoudre les nombreux problèmes de transit à moins que vous et d’autres ne forment des groupes de quartier pour faire pression pour un changement systémique… et donc vous invite à vous mettre en relation avec d’autres personnes dans votre quartier intéressées par la même question que vous. Ce qui semblait être un simple outil convivial pour vous permettre de signaler un problème devient un cours d’initiation à l’éducation civique, en mettant l’accent sur les personnes qu’il faut harceler, pressurer et embarrasser pour que le changement soit effectif.”

FixMyTransport
Image : Page d’accueil de FixMyTransport développé par MySociety.

“L’un des pionniers en matière d’éducation civique aux Etats-Unis est le sénateur Bob Graham (Wikipédia). Graham a passé une vie au service du public, en tant que législateur de l’Etat, gouverneur et enfin comme l’un des deux sénateurs de l’Etat fédéral. Avec ses 38 ans de service public, il connaît une chose ou deux sur la façon dont le gouvernement fonctionne. Graham a consacré sa retraite à aider les étudiants à comprendre la citoyenneté pour les aider à devenir des citoyens engagés. Son livre, Amérique, manuel du propriétaire est un cours d’éducation civique réfléchi, conçu pour les étudiants d’aujourd’hui. Chacun des dix chapitres commence par une histoire dans laquelle des jeunes sont capables d’accomplir un changement via une série de tactiques et décrit les étapes à franchir pour bien comprendre le fonctionnement du gouvernement et savoir qui influencer, comment mobiliser les faits et tester la teneur de l’opinion publique pour influencer les décideurs.”

“J’ai lu le livre durant un vol entre Boston et le Nord de la Floride avant de rencontrer le directeur du Centre Bob Graham à l’Université de Floride, et je me suis rendu compte que j’étais pris entre deux réactions. D’une part, je pensais livre de Graham était l’une des meilleures introductions à l’éducation civique que j’avais lues, et je voulais le partager avec autant de gens que possible. Pourtant, mon autre sentiment fut de déclarer le livre tout à fait irréaliste, impraticable et hors de contact avec une réalité où la politique américaine semble être irrémédiablement brisée.”

“Plusieurs exemples de Graham montrent comment influencer le Congrès, une institution qui reçoit l’approbation que de 13 % des Américains, alors qu’il y a deux décennies, l’approbation du Congrès était proche de 70 %. Qu’est-ce qui a changé en vingt ans ? Les clivages partisans sont devenus tellement forts que toute coopération semble impossible. Le développement de flibustiers au Sénat et le respect des règles a ralenti le processus législatif comme une tortue. La situation est si mauvaise que le gouvernement a pris plusieurs jours pour résoudre le défaut de paiement de la dette du Trésor en raison de l’intransigeance du Congrès… Voilà l’institution que Graham souhaite que les jeunes influencent pour obtenir un changement.” Autant dire, suggère Zuckerman, que pour beaucoup des plus jeunes, elle ne semble plus une institution capable de changements, de modification rapide de son comportement. Chercher à influencer la politique et les politiciens dans leurs décisions ne paraît plus une issue… C’est peut-être pourquoi Jase Wilson s’est tourné vers une autre méthode, en rupture avec les manières traditionnelles de faire de la politique.

A droite, comme à gauche, la fin du modèle de l’influence ?

“La montée de quatre mouvements populaires suggère que les militants de la gauche comme de la droite ne cherchent pas à influencer le Congrès pour le changer”, analyse Ethan Zuckerman. “Considérons ces quatre groupes : le Tea Party, le mouvement Occupy, les Anonymous et Wikileaks. Le Tea Party considère que le gouvernement ne doit pas gaspiller d’argent et que l’élimination du gouvernement ou le blocage de son efficacité est ce que les citoyens peuvent espérer de mieux. Fortement influencés par la croisade contre les impôts menée par Grover Norquist (Wikipédia), de nombreux militants du Tea Party sont heureux que les bons du Trésor américains puissent faire défaut. Cela empêcherait le gouvernement d’emprunter selon une stratégie permettant “d’affamer la bête”. Si nous ne permettons pas au gouvernement d’augmenter les impôts et insistons sur l’élimination des déficits, le gouvernement devra rétrécir son champ d’action.”

“Occupy a plus une stratégie mondiale (malgré les origines américaines du mouvement) parce que les cibles du mouvement sont intrinsèquement mondiales : ce sont les multinationales et les grands systèmes du capitalisme. Inspirés par la frustration liée au renflouement des banques et par la perception que l’influence politique n’est plus entre les mains des citoyens, certains des travaux les plus intéressants du mouvement ont été la création de communautés qui fonctionnent indépendamment de l’Etat existant. S’ils acceptent la critique de Lessig quant à la capture du processus politique par les entreprises et qu’ils critiquent la personnalité morale des entreprises et la corruption, ils construisent pourtant des modèles alternatifs à petite échelle dans des campements individuels.”

“Wikileaks, si on l’entend comme une idéologie et un mouvement, plutôt que de lutter contre l’extradition de Julian Assange, a mis l’accent sur l’idée que les gouvernements utilisent le secret pour fonctionner. La suppression de ce système va déclencher une réaction immunitaire qui ne va pas seulement redresser les torts spécifiques découverts, mais va changer l’ensemble du système, que ce soit en favorisant la rébellion et les exigences pour rendre le gouvernement plus équitable ou par le biais d’une réaction complexe du système immunitaire où le système devient tellement paranoïaque qu’il se détruit (je me fie ici à la lecture d’un essai d’Aaron Bady pour expliquer les campagnes de Wikileaks).”

“Il est difficile de savoir si Anonymous a une mission déterminée ou tout simplement une méthode : l’utilisation d’internet pour attaquer, gêner et attirer l’attention sur les erreurs du monde. Compte tenu de la tendance des Anonymous à faire des choses “pour le lulz” et de condamner les “moralfags” plutôt que d’être préoccupés de politique, il est toujours risqué d’épingler une philosophie sur son mouvement. Mais de nombreux partisans d’Anonymous se considèrent comme engagés dans un mouvement civique qui permet de faire des progrès importants sur les questions actuelles importantes, comme le droit d’auteur ou la répression de la liberté d’expression.”

“Ce que ces quatre mouvements ont en commun c’est qu’ils ne sont pas fondés sur l’éducation civique. En éducation civique conventionnelle, le but est de définir un problème, de comprendre qui a le pouvoir de le changer, de mobiliser le soutien au mouvement et de convaincre les décideurs d’appliquer le changement. Ce n’est pas ce que recherchent ces groupes. Le Tea Party veut que le système rétrécisse jusqu’au point de dysfonctionnement : éliminer les problèmes qui relèvent de l’Etat et laisser les individus, les ONG et les entreprises les résoudre. Occupy semble plus profondément divisé sur la question de savoir s’il faut influencer les systèmes de pouvoir existant ou construire de nouvelles formes de pouvoir. Wikileaks et Anonymous voient le pouvoir comme étant désormais monopolisés par les médias plutôt que dans les systèmes politiques existants : ils sont donc peu susceptibles d’occuper des espaces d’influences semblables à ceux utilisés par Bob Graham ou Tom Steinberg.”

“Quand je travaille avec des militants à travers le monde, je leur demande de réfléchir aux mêmes questions que celles que pose Graham : que voulez-vous ? Qui auriez-vous besoin d’influencer pour obtenir le changement que vous voulez ? Une fois que vous avez une théorie du changement, les tactiques viennent à la bonne place. Lors de mes discussions, je vois quatre théories du changement.”

Les 4 théories du changement : influencer le changement législatif, les figures d’autorité, la culture de la société ou créer des formes d’interventions directes

“Le sénateur Graham est plutôt attentif à une théorie du changement législatif. Supposons que nous nous efforcions d’atteindre les pleins droits pour les gays et les lesbiennes. Dans une société ouverte, nous aimerions promulguer une loi interdisant la discrimination fondée sur la sexualité, permettre le mariage homosexuel, etc. Cela demanderait beaucoup de travail, mais une fois que la loi serait dans le code, nous n’aurions plus à livrer de batailles individuelles. Aux Etats-Unis, la plupart des organisations des droits de l’homme ont tendance à travailler à ce niveau, ce qui signifie que leurs tactiques préférées impliquent des batailles judiciaires pour contester les mauvaises lois et influencer les législateurs à adopter de bonnes lois.”

“L’adoption d’une loi pour que le nid de poules de votre rue soit comblé n’est pas la bonne solution aux problèmes auxquels s’intéresse Tom Steinberg. Là, vous avez besoin de trouver quelqu’un dans une position de pouvoir et l’inciter à travailler en votre nom. Cela peut fonctionner dans les systèmes gouvernementaux et non gouvernementaux complexes – si vous voulez qu’une entreprise verse des prestations spécifiques aux travailleurs gays, même si vous n’avez pas de législation adaptée au niveau national, vous pourriez réussir à persuader le directeur de l’entreprise. Dans des sociétés fermées, influencer les figures d’autorité peut être la seule théorie du changement qui fonctionne de manière cohérente, car les lois peuvent être appliquées de façon sélective. Nous pouvons influencer les figures d’autorité à travers le lobbying, au moyen de pétitions et de campagnes de pression, y compris les boycotts et buycotts, ainsi que par la mobilisation de l’attention des médias.”

“Que faire si vous ne voulez pas seulement que les homosexuels et les lesbiennes aient le droit de travailler et de se marier ? Que faire si vous voulez vraiment que les gens les aiment et les acceptent ? Vous êtes alors susceptibles de travailler pour le changement culturel, en cherchant une image positive des gais et des lesbiennes dans les médias (…) pour lentement gagner les cœurs et les esprits de millions de personnes.”

“Je constate que beaucoup d’activistes reconnaissent que cela prend beaucoup de temps de changer les lois, les attitudes des personnes en situation d’autorité ou la culture dans son ensemble. En attendant, nous pouvons offrir des services aux personnes en danger. Si les jeunes gays subissent l’intimidation, la dépression, le suicide, nous pouvons leur fournir des lignes directes et créer des groupes de soutien. Il est difficile de travailler à cette échelle, mais une façon profondément satisfaisante et pratique de travailler pour résoudre des problèmes adressés à une communauté. Votre travail est un exemple pour la communauté et montre que cela valait la peine.”

L’internet n’agit pas de la même façon sur chacune de ces formes d’interventions citoyennes

“Si le sénateur Graham et Tom Steinberg enseignaient l’éducation civique, ils nous aideraient à influencer les législateurs et les représentants de l’autorité. Je pense que nous commençons à voir les leçons de théories et services culturels du changement provenant d’internet. L’internet est particulièrement adapté pour permettre le changement en utilisant ces deux théories et c’est ce que nous sommes en train de voir : des actions civiques qui reflètent la montée en puissance des citoyens en influant directement sur la culture et la prestation de services.”

“Les actions civiques anciennes nous ont appris à identifier les figures d’autorité pour influencer et comprendre les processus pour faire pression. Les nouvelles actions civiques numériques nous enseignent comment attirer l’attention sur des causes, comment utiliser les populations distribuées pour proposer des solutions aux problèmes et comment synchroniser les partisans autour d’une stratégie.”

“Prenons l’exemple de Kony2012. Les organisateurs du mouvement Invisible Children étaient très motivés à faire pression pour faire arrêter Joseph Kony, chef de guerre ougandais à la tête d’un groupe appelé l’Armée de résistance du Seigneur. L’organisation est confrontée à un problème difficile : l’armée de Kony n’est pas une priorité dans les menaces mondiales, ni même dans les menaces de l’Afrique de l’Est – sans doute avec raison. Alors que Kony a eu un impact terrible sur le nord de l’Ouganda il y a une dizaine d’années, il ne regroupe désormais que quelques centaines de combattants qui se cachent dans la jungle, loin des centres urbains. Pour faire remonter Kony dans l’agenda politique, Invisible Children a cherché à mettre Kony dans l’agenda des médias. L’objectif de la campagne Kony2012 – rendre Kony célèbre – est une théorie classique du changement culturel utilisant les médias sociaux comme tactique pour attirer l’attention. Avec une vidéo virale très manipulatrice et une campagne très intelligente qui a utilisé des étudiants déjà engagés dans le mouvement pour construire le buzz sur les médias sociaux, le lobbying a jeté l’attention sur le mouvement et Invisible Children a généré 100 millions de vues de leur vidéo en 6 jours et attiré l’attention des dirigeants politiques.”

“La campagne a-t-elle été un succès ? Si l’objectif était d’obtenir de millions d’Américains une attention continue sur l’Armée de Kony, la réponse est non. L’appel à l’action d’Invisible Children appelant les étudiants à descendre dans la rue et diffuser des informations sur Kony a reçu beaucoup moins d’attention que la vidéo initiale. Mais il est probable que la campagne a réussi sur un plan législatif plus traditionnel : le Congrès a réaffirmé le soutien d’une présence des troupes américaines en cours en Ouganda pour poursuivre Kony.”

“En revanche, le mouvement Occupy a reçu une grande attention, mais a eu peu de succès législatifs. Le site What The Fuck Has Occupy Done énumère quelques-unes des réalisations du mouvement : si un commentaire sur un projet de loi de réglementation bancaire s’inscrit dans les processus législatifs, quelques-uns s’attardent sur des réalisations concrètes dans la prestation de services, la plupart des réalisations se concentrent sur le changement culturel. Occupy, affirme le site, a attiré l’attention sur l’inégalité au centre des débats politiques et a souligné l’influence des entreprises sur les systèmes politiques. Cela est peut-être vrai, mais il est difficile de savoir si ces changements seront durables. D’ailleurs, étant donné le scepticisme raisonné du mouvement à l’encontre des procédures législatives, il ne serait pas raisonnable de demander aux dirigeants du mouvement de promouvoir le changement par le biais d’un système dans lequel ils ont peu confiance. Le risque est que l’attention portée au mouvement soit fragile et ait tendance à se dégrader rapidement si elle n’est pas exploitée par l’action.”

“Comme Kony2012, l’activisme autour des projets législatifs SOPA/PIPA a commencé par attirer l’attention sur une question qui n’était pas sur la scène publique : un projet de loi soutenu par l’industrie du copyright comportant de profondes implications pour la gouvernance de l’internet. Un large éventail de militants a travaillé pour attirer l’attention sur le projet de loi, le reformuler comme un projet de loi sur la censure (plutôt qu’un projet de loi contre le piratage) et proposer de multiples stratégies pour le contester. Une tactique particulière – noircir un site Web en signe de protestation – a été promue par la communauté en ligne Reddit, et quand Wikipedia a déclaré que la version anglaise du site serait occultée, des centaines d’autres sites ont décidé de se joindre à la manifestation. Ce processus visant à attirer l’attention par un remue-méninges de multiples tactiques finissant par converger sur une tactique spécifique ressemble à un schéma possible pour décrire l’activisme en ligne réussi – mais il n’est pas sûr qu’une telle stratégie fonctionnera pour des questions moins liées à l’internet. Pour le moment, SOPA/PIPA semblent morts, et l’internet a gagné une équipe d’activistes prêts à se mobiliser pour la défense d’autres menaces qui pèseraient sur l’internet.”

La politique à l’heure de l’économie de l’attention

venndiagram“Attirer l’attention est utile pour attirer l’argent et faire adopter des lois, mais il existe un risque que l’attention se dissipe rapidement si les systèmes politiques sous-jacents sont trop mal en point pour apporter une réponse. Dans ces cas-là, utiliser l’attention pour soutenir l’action semble une bonne alternative. Cela nous ramène à Jase Wilson et à Kansas City. Si le gouvernement est incapable de créer une ligne de tramway, Wilson se demande s’il serait capable d’en construire un lui-même en attirant l’attention sur son projet et en levant des fonds auprès de possibles partisans.”

“Si l’effort de Wilson réussit, il nous faudrait répondre à quelques questions difficiles. Est-ce que les autorités locales de Kansas City seraient sollicitées pour maintenir et soutenir la construction de cette ligne de tramway ? Que faire si elles ne peuvent pas le faire ou si elles décident de ne pas le faire ? Quel message envoie le fait que des bailleurs de fonds puissent fournir un service que les autorités ne peuvent pas fournir ? Est-ce que cette tentative de construire des biens publics par le biais d’un financement participatif appuie l’idée que les autorités devraient faire moins et que les gens devraient faire plus, à la place des impôts et du mécénat ?…”

“Il y a beaucoup de raisons d’apprécier le financement participatif civique. Il permet l’innovation distribuée, où les individus peuvent proposer des interventions, attirer l’attention sur les idées les plus convaincantes et se synchroniser pour rendre des projets pilotes possibles. Il profite d’une ère internet fondée sur le choix. Nous sommes tous intéressés à promouvoir les projets qui nous intéressent et en ayant une relation avec les personnes qui en bénéficient comme c’est le cas quand nous prêtons de l’argent sur Kiva, quand nous faisons un don sur Global Giving ou Donors Choose, ou quand nous investissons sur un projet artistique sur Kickstarter. Mais il y a aussi une raison de craindre cela, surtout si le financement participatif se transforme en alternative à la fiscalité et soutien un Etat réduit à la portion congrue.”

“La campagne de Jase Wilson nous conduit rapidement sur un territoire philosophique épineux. Devons-nous célébrer ou condamner ces nouvelles formes d’innovation civiques ? Je pense que nous pourrions commencer à répondre à cette question en répondant à une autre plus simple – quelles sont les forces et les faiblesses de ces nouvelles formes d’éducation civique numériques ?”

“Il ya de bonnes preuves que l’Internet nous aide à :

“Jusqu’à présent, il y a moins de preuves que l’Internet contribue à :

“Je commence à penser que certains types de participation civique sont tout simplement organiques à l’internet. Une fois que nous avons la capacité de créer et de partager nos propres informations, nous créons et répandons dans les médias la promotion des causes qui nous tiennent à cœur.” Une tendance qui pourrait bien sûr suggérer des pistes de réponses appropriées aux gouvernements.

Quelles réponses apporter aux nouvelles formes de citoyennetés liées au numérique ?

“Je crois que nous voulons que les gouvernements nous aident à faire en sorte que l’éducation civique numérique conduise à un monde plus juste. C’est la nature de l’engagement civique sur lesquels les gens articulés et en colère obtiennent le plus d’attention. Cette tendance peut être amplifiée par l’éducation civique numérique, étant donné qu’une grande partie de la pratique implique la manipulation et l’attention des canaux d’attention. Si les militants numériques obtiennent un soutien pour leurs causes au détriment des moins connectés, si les communautés les plus riches financent de nouveaux biens publics au détriment des plus pauvres, il serait alors nécessaire que le gouvernement aide à égaliser les chances. Cela signifie apprendre des innovations civiques des communautés les plus privilégiées et apporter des fonds et des soutiens pour des interventions du même ordre dans des régions moins dotées en ressources par exemple.”

“Si la citoyenneté numérique est bonne pour lancer des expérimentations et mauvaise pour les maintenir, peut-on utiliser le financement participatif pour commencer les expériences et la fiscalité pour les soutenir à long terme ? ”

“Si nous sommes mauvais pour organiser de la délibération en ligne, est-ce que certains trucs de la participation hors ligne (comme les budgets participatifs) pourraient venir améliorer les espaces en ligne ?”

“En d’autres termes, si nous nous dirigeons vers un monde où la puissance en ligne complète la puissance hors ligne, comment pouvons-nous construire et apprendre une nouvelle forme de civisme qui tire profit de ce qui semble le mieux fonctionner hors ligne et en ligne ?”

Hubert Guillaud

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2 commentaires

  1. Bonjour, j’ai trouvé votre acticle particulièrement passionnant et éclairant. Je m’intéresse à ce sujet depuis quelques années et cette synthèse me permet de mieux comprendre mes doutes,mes interrogations et de mieux mettre en oeuvre et cibler mes projets. Je signale notamment qu’avec Malik Berkati de Berlin nous venons de lancer un blog incubateur de citoyenneté et nous l’espérons d’innovation sociale. Sur le plan local, au pays de Lorient, je fédère nombre d’énergies, oui lentement, je crois à la croissante lente, à l’innovation frugale et que la subversion et la tentative de massification d’emblée ne sont pas efficaces. Comme beaucoup d’autres nous tablons sur l’accompagnement et l’éducation par l’accès à la connaissance comme chemin vers l’empowerment et pas seulement auprès des citoyens mais aussi des élus avec qui l’on tente (parfois avec succès) de travailler. Expérimentations concrètes de proximité,évaluation,essaimage….on essaie et je le précise c’est du plaisir et non pas par un devoir quelconque ni une mission divine.Merci à vous comme très souvent pour la qualité de votre site. Joël

  2. Dans un autre article, Ethan Zuckerman poursuit sa réflexion sur le sujet.

    Selon une étude américaine, les connaissances civiques des étudiants américains n’ont pas vraiment progressé depuis 1998. Pire selon certains auteurs, elle n’aurait pas changé depuis la Seconde Guerre mondiale. Nous sommes donc face à une crise longue, pas soudaine. Mais le taux de participation aux élections des plus jeunes a plutôt augmenté. Peut-être que cela signifie que la pratique de l’éducation civique doit changer de forme ? interroge Ethan Zuckerman. Longtemps, l’éducation civique a consisté à comprendre le fonctionnement des lois, mais les lois ne sont pas le seul processus civique (d’autant que visiblement, c’est un processus en désuétude, puisque très peu de lois sont finalement adoptées par le Congrès américain : 61 sur 3914 lois proposées pour le 112e Congrès !). “Nous avons tendance à enseigner le civisme d’une manière désuète”, estime Zuckerman. La régionalisation (qui date du début du XXe siècle) et l’homogénisation de la politique ont eut de nombreux impacts sur la politique. Les médias, les lobbys, les innovations techniques, le ciblage… et aujourd’hui, les médias sociaux ont profondément transformé l’organisation politique. Ces transformations expliquent l’insatisfaction généralisées envers les institutions gouvernementales américaines.

    Et Zuckerman de proposer de nouvelles matrices pour comprendre l’évolution des formes d’engagements, distinguant un engagement qui nécessite peu d’attention par rapport à des formes qui en exigent beaucoup et entre un engagement symbolique et un engagement qui ait un impact. L’engagement fort et percutant est souvent ancré dans les communautés, mais aussi dans certaines techniques qu’on dit authentiques (marches, sit-in…) par rapport à des techniques reposant sur les médias sociaux dont il est difficile d’évaluer l’impact. Pour rendre l’engagement des jeunes plus fort et percutant, nous devons enseigner l’éducation civique en terme de leviers de pouvoirs et à les aider à “grimper l’échelle de l’engagement”.

    Pour rendre la participation citoyenne plus percutante, évolutive et forte, il nous faut dépasser la distinction entre le politique et le militantisme, nous avons besoin de comprendre les leviers du changement et leurs impacts, nous devons aider les gens à améliorer leur engagement, et surtout comprendre qu’une participation forte signifie déléguer le contrôle…