Les villes sensibles seront-elles animées de sentiments ?

Par le 11/10/12 | 3 commentaires | 2,239 lectures | Impression

Nigel Thrift est géographe à l’université de Warwick au Royaume-Uni (Wikipédia). “On parle beaucoup pour évoquer l’avenir de nos villes de “villes sensibles”, de villes animées de sentiments ? Mais que signifie ce mot de sensible ?” s’interroge Nigel Thrift sur la scène de Lift France.

L’écrivain Peter Ackroyd (Wikipédia) qui a écrit une biographie de Londres a expliqué que Londres était devenue une partie du monde naturelle. Et c’est ainsi qu’on devrait concevoir la ville, estime Nigle Thrift, comme un ensemble de forces qui agissent dans le monde naturel. Les villes sont devenues des mondes d’objets. Certains anthropologues ont calculé que dans la vie d’un Occidental moyen, chacun négocie environ avec quelque 20 000 objets. Des objets dont l’avenir est de devenir interconnectés, dont chacun aspire à devenir à la fois un capteur et un activateur, un objet sensible à son environnement dont la mise en réseau va rendre nos villes sensibles.

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Image : Nigel Thrift sur la scène de Lift France, photographié par Loup Cellard pour la Fing.

Nigel Thrift évoque le réalisme spéculatif, un mouvement philosophique qui souhaite que la philosophie ne soit pas centrée sur l’humain, mais qui apprécie les objets en eux-mêmes. Pour ces philosophes, les objets ont leur propre vie. Les objets existent en dehors des humains qui les utilisent. Tous ne sont pas égaux, tous n’ont pas le même degré de sensibilité, mais quand on observe le monde des objets, on ne fait pas de distinction entre les objets sensibles et ceux qui ne le sont pas. Or, estime Nigel Thrift, ce que l’on considérait comme étant vivant et conscient jusqu’à présent doit être revu. La vie peut-elle se réduire uniquement à la sphère biologique ? Les catastrophes et les pandémies nous montrent pourtant qu’il y a autre chose dans notre monde, des évènements qui ne nous sont pas destinés. C’est un défi pour nous de comprendre qu’un monde nous échappe et d’en comprendre ses interactions avec nous.

Aujourd’hui, les villes et les régions métropolitaines représentent 2 % de la surface de la planète et 53 % de la population. En 2050, 75 % de la population mondiale vivra en ville. Les villes participent de 20 % de la production mondiale et de 75 % de la production de CO². Cet assemblage de gens, d’objets, de flux de transports produit un nouvel environnement urbain qui se distingue des précédents par un changement d’ordre qualitatif et quantitatif. “Les mégalopoles mondiales sont devenues un énorme conglomérat d’objets que nous avons du mal à nous représenter, tant et si bien que dans ces villes, l’être humain ne semble plus le seul acteur réel et le monde des objets commence à y occuper une place centrale. A mesure que les villes se sont agrégées les unes aux autres, des effets ont émergé qui ne sont pas seulement la somme des parties.”

Les villes sensibles sont nées dans les années 20, dans l’esprit d’auteurs de Science Fiction comme Wells et Lovecraft, estime Nigel Thrift, qui les premiers ont montré ce que pouvait être une ville douée de sentiments. Et prolongé par une autre vague d’auteurs de SF des années 70, qui ont interrogé les architectures urbaines parallèles. Ces villes sensibles sont caractérisées par 5 tendances communes à tous les écrivains qui se sont intéressés au sujet, estime le géographe :

Ces 5 tendances permettent de réfléchir aux villes animées de sentiments, estime le géographe. Pour autant, ces villes ne sont pas conscientes d’elles-mêmes, comme l’être humain l’est de lui-même, ou comme l’imagine la littérature de Science Fiction. Les villes paraissent douées de sentiments alors qu’elles ne sont composées que d’une nouvelle couche d’entités sous-tendue de codes. “Leur sensibilité n’est pas l’équivalent de l’intelligence humaine. Notre intelligence n’est d’ailleurs pas notre seule manière d’être intelligent. Une part de celle-ci provient par exemple de notre système nerveux, d’un mode automatique qui semble construit en dehors de notre processus cognitif. La sensibilité et la conscience des choses sont deux phénomènes différents.”

Nous en savons plus sur la manière dont la conscience humaine apparaît. Elle apparaît par la combinaison de domaines assez basiques comme la représentation des objets, le sens des nombres ou la navigation géométrique et par le langage qui les combine. Mais nous n’avons pas à notre disposition de cartographie cognitive de la conscience humaine. “Une ville ne pourrait pas penser en utilisant une cartographie cognitive. Il faut faire attention à la manière dont on parle de cette sensibilité et surtout dont on parle de conscience, car elle évoque souvent une forme d’humanité alternative, ce qui n’est certainement le cas”, tempère Nigel Thrift.

“Les technologies de la ville ne rendent pas les villes sensibles d’elles-mêmes, mais permettent de leur attribuer des valeurs de sensibilité.” Nous sommes hypersensibles aux signes. En tant qu’humains, nous avons tendance à voir des liens là où ils ne sont pas. Si les gens savent que les objets ne sont pas vivants, cela n’empêche pas de leur prêter une certaine forme de sensibilité, voire une psychologie. Cette causalité est pour beaucoup liée à la densification des technologies et à leur apparente disparition. Pour le philosophe Peter Sloterdijk (Wikipédia), les objets sont devenus esprit et l’esprit est devenu objet. Dans les cultures polythéistes, on trouve des dizaines de déités immanentes, comme on les retrouve dans bien des romans de SF. Est-ce l’avenir vers lequel nous allons ?, interroge le géographe.

Les entités technologiques reçoivent le pouvoir d’agencement de notre monde. Dans la ville de demain, la sensibilité sera le fait d’un royaume quasi spirituel. Va-t-on revenir au monde des tribus, où les esprits ont lieu d’êtres ? Les nouvelles formes sensibles qu’imaginent les artistes en travaillant sur la ville de demain créent-elles un Nouveau Monde spirituel ? Quel va être le propre fonctionnement de la ville sensible ? Ces questions en suspend sont les interrogations que nous proposent nombre d’artistes comme ceux qui utilisent les cartes pour produire des modes de représentation différents de ce monde des objets. “Il nous faut observer les différentes manières dont nous expérimentation ces espaces qui ont à la fois un savoir et une connaissance, pour penser un espace qui ne soit pas seulement un lieu de bataille, mais peut-être demain, un Nouveau Monde spirituel…” Nous devons produire de nouveaux types de représentations, actives par elles-mêmes, pour produire de la réflexivité sur la ville sensible de demain, conclut Nigel Thrift.

Vers le chamanisme urbain ?

Les propos de Nigel Thrift forment un discours qu’il nous a semblé utile d’éclairer. Il est toujours excitant de voir se profiler la convergence de trois discours très différents : celui de la philosophie, tenu par Nigel Thrift, celui de la science et de la technologie, et celui des marges, de la pop et contre-culture. L’idée que la ville pourrait en fait constituer une entité de plein droit a déjà été abordée : voir par exemple notre article sur les ressemblances entre la structure d’une cité et celle d’un cerveau. Quant aux théories de Kevin Kelly sur l’accession de l’internet à une forme d’intelligence, voire de conscience, on peut très bien les appliquer à nos modernes mégalopoles.

Grosso modo, la thèse est que tous les systèmes complexes présentent toujours des caractéristiques similaires : distribution fractale (chaque partie est construite de la même manière que le tout), relations basées sur la théorie des réseaux “en petit monde” (la fameuse idée des “six degrés de proximité”, chaque élément de la structure pouvant être rapidement mis en relation avec tout autre), propriétés émergente, contre-intuitives, qui ne peuvent être déduites de la simple analyse des éléments qui le constituent.

9782846260336Si Thrift parle de Lovecraft et de Wells, les auteurs contemporains de “fantaisies urbaines ” ont depuis longtemps incorporé l’idée que les villes, notamment les plus grandes, peuvent être conçues comme un “espace sacré” ouvrant sur un monde invisible et mystérieux, comme les forêts du Moyen-Age étaient le lieu d’habitation d’une multitude de fées, de nymphes et autres entités surnaturelles. Neil Gaiman en donne un exemple dans Neverwhere, où il imagine un Londres souterrain grouillant de créatures plus étranges les unes que les autres. Il va encore plus loin dans American Gods, roman dans lequel les panthéons des anciens dieux sont petit à petit remplacés par de nouvelles divinités issues de la culture contemporaine : dieux des voitures, de l’électricité, etc.

Mais restons dans le domaine de la pure littérature, ou assiste-t-on à la naissance d’une véritable nouvelle “mythologie” à de nouveaux “cultes” ? Dans les milieux de la contre-culture, fortement influencés par les écrits de William Burroughs et les idées de Genesis P-Orridge (fondateur des fameux groupes de “musique industrielle”, avec Throbbing Gristle et Psychic TV, mais également créateur d’un “culte magique” postmoderne, le “Temple of Psychick Youth“). On assiste aujourd’hui à la naissance d’un “chamanisme urbain”, où la frontière entre fiction et réalité est souvent volontairement brouillée (éventuellement avec l’aide de fortes doses de produits chimiques).

336.bo.bo.rv.supergodshardback.revGrant Morrison est sans doute l’un des représentants les plus fameux de cette nouvelle forme d’occultisme, surtout revendiqué par des artistes. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Morrison est l’un des plus célèbres auteurs de comics britanniques (il a d’ailleurs repris la saga des X-Men). Récemment, il a publié Supergods, une histoire semi-autobiographique des comics dans lequel il analyse les superhéros comme des représentants de ces dieux modernes dont parle Gaiman. Il y décrit également par le menu bon nombre de ses expériences et visions obtenues à l’aide de sa “pop magic”. Dans Les invisibles, sa BD la plus personnelle, un de ses personnages décrit les cités comme un virus cherchant à s’autorépliquer en utilisant toutes les ressources disponibles, nous demandant de devenir de “bons constructeurs” afin qu’elles puissent se reproduire et éventuellement un jour atteindre d’autres mondes… Et de continuer : “Les villes ont leurs propres moyens de nous parler : une réflexion de la lumière d’un néon écrira un mot magique suscitant des rêves étranges”. Et pour invoquer l’esprit des cités : “Fais des enregistrements sonores du trafic urbain, et écoute-les la nuit. Tu entendras les voix de la ville, te disant des choses, te montrant des images”.

Une autre pratique des adeptes du “chamanisme urbain”, également mentionnée par Morrison, est celle de la “dérive“. Cette technique, inventée par les situationnistes, consiste a errer dans une ville sans but précis, en quête de l’inattendu et de l’extraordinaire. Mais chez les nouveaux adeptes de la psychogéographie, cette dérive s’accompagne souvent d’une quête de signes et d’oracles, elle devient comme l’explique l’un de ses adeptes, Stephen Grasso, un moyen de “marcher entre les mondes”, de “naviguer entre votre existence quotidienne et votre expérience chamanique hyperréelle”. Dans cette nouvelle dérive, le “carrefour”, symbole de la “liminalité”, de l’entre-deux, joue un rôle fondamental, renouant ainsi avec des mythes ancestraux qui faisaient d’une telle place le lieu de culte favori de la déesse de la sorcellerie, Hécate (devenue elle-même personnage de comics dans la série Hellboy, et souvent invoquée par les héros de Buffy contre les vampires). Un thème qu’on retrouve aussi dans les traditions afro-brésiliennes avec les cultes de Papa Legba (Haïti) ou Exu (Brésil). On pourrait également associer le carrefour au Yog-Sothoth de la mythologie lovecraftienne, où il est décrit comme “se tenant entre les mondes”. Justin Woodman (blog), un anthropologue qui a étudié ces “cultes lovecraftiens”, qui mettent en pratique (mais avec une bonne dose de second degré) le “mythe de Cthulhu”, mentionne que leurs rites se déroulent souvent dans des lieux “liminaux”, dans les “aires où la dégradation urbaine est prononcée”. Et de citer un de ces groupes qui pratiquait des opérations magiques dans un hôpital désaffecté. William Gibson lui-même, dans son roman Comte Zero, où il nous raconte l’accès à la conscience du cyberspace, utilise, à son tour des mythes issus du vaudou…

La plupart de ces nouveaux mythes et pratiques se concentrent sur la ville au sens matériel du terme. Se trouveront-ils encore enrichis par l’avènement de la “ville sensible”, ou les carrefours seront constitués par des flux de données, comme semble le proposer Nigel Thrift ?…

Hubert Guillaud et Rémi Sussan