“ReFaire” Détroit

Par le 18/10/12 | 2 commentaires | 1,827 lectures | Impression

Détroit (Michigan) a connu plusieurs transformations. Après avoir été une ville rurale, elle devient le bassin de l’industrie automobile (Ford y installe sa première usine à la fin du 18e siècle et en 1904 il fonde la Ford Motor Company). Détroit (également appelée Motor town ou Motown) connaît une forte et rapide expansion : sa population est passée de 265 000 habitants au milieu du XIXe siècle à 1,7 million d’habitants dans les années 1950 (Wikipédia). Dès les années 50 pourtant, Détroit s’est petit à petit enfoncé dans la crise : le déclin de l’industrie automobile, les vagues successives de départs de ses habitants (notamment des blancs en col blancs) ont précipité Détroit en ville fantôme, littéralement abandonnée par ses habitants. La shrinking city (la ville qui rétrécît) a perdu plus de la moitié de sa population en 50 ans, soit près d’un million de personnes. Avec la crise des subprimes, son dépeuplement s’est encore aggravé. C’est aujourd’hui l’une des villes les plus pauvres des États-Unis. Près de la moitié des habitants n’ont pas de travail. Au milieu des ruines, des maisons abandonnées, de la violence… les prémisses d’un renouveau apparaissent, à différents endroits de nouvelles formes éclosent, les gens se prennent en main.

Les reportages sur ce renouveau ou cette résistance de Détroit se multiplient, comme Grown in Detroit, Détroit passe au vert, Détroit je t’aime


Vidéo : la bande annonce du reportage participatif Detroit je t'aime.

Partout, un mot revient : “Doer“, ceux qui font. Les habitants de Détroit n’attendent plus de miracles… ni des industries fermées ni des services publics endettés. Ils ont décidé de faire eux-mêmes leur ville, de reprendre possession des ruines, des espaces abandonnés.

Cela a commencé dans l’Est de la ville, chez les plus pauvres, par l’éclosion de potagers dans les espaces abandonnés, raconte Judith Perrignon dans XXI. Les jardins communautaires ont poussé et se sont organisés autour de Greening of Detroit, du projet GrowTown de l’architecte Ken Weikal ou du Réseau pour la sécurité alimentaire des Noirs de Détroit. Cela a commencé quand les grandes enseignes alimentaires ont quitté la ville et quand les gens ont pris possession des espaces vides (1/3 de la ville est inoccupée). A Détroit, plus d’un millier de fermes ont poussé en quelques années : elles se développent partout, dans les cours des maisons, sur les terrains vagues, sur les friches industrielles et domestiques. Certains habitants montrent aux autres comment cultiver. D’autres en font un véritable “business” et vendent sur les marchés les aliments bio qui “poussent à Détroit”. Des écoles dédiées à l’agriculture fleurissent.


Image : Growtown Detroit, ce ne sont pas seulement des jardins, mais un écosystème qui se met en place…

Des jardins à l’industrie : l’apprentissage par le “faire”

Mais la renaissance de Détroit ne s’arrête pas aux potagers. La culture des “Doer”, celle de l’apprentissage par le “faire”, s’est diversifiée, passant de l’agriculture à… tout le reste. Détroit redémarre et est en train de devenir la DIY City. Détroit et sa région accueille de nombreux lieux dédiés aux “makers” : i3detroit, Mt Elliott, the robotgarage (Lego et robotique), Omnicorp Detroit, Techshop,…

Dale Dougherty, organisateur des Maker Faire et fondateur de Make Magazine, dit de Détroit : C’est une région où beaucoup de gens qui font des choses sont inventifs et créatifs. Il ya beaucoup de choses [à Detroit] – une forte communauté d’artisans, d’hackerspaces émergents comme i3Detroit et plusieurs autres initiatives. Nous essayons de relier les gens ensemble.”

La 2e édition de Maker Faire à Détroit, au Ford Center fin juillet, a réuni plus de 400 makers et plus de 25 000 visiteurs accueillants notamment de nombreux projets sur la question des énergies renouvelables (énergies alternatives et production alternative d’énergie).


Image : Electric Avenue, à la Maker Faire de Detroit, photographiée par Anne Petersen.

Il y a également des lieux comme le makerspace Mt Elliott, ouvert il y a deux ans, où les gens viennent réparer leur vélo, leur ordinateur ou se former. Son fondateur Jeff Sturges souhaite développer une communauté d’experts, basée sur le fait que les “anciens” apprenants enseignent aux débutants (“Nous voulons que les gens continuent à revenir pour qu’ils puissent enseigner au groupe suivant”, répète-t-il) mais aussi développer l’esprit d’entrepreneuriat. Sturges a trois projets de makerspaces en cours de développement : dans une bibliothèque pour jeunes, dans une école et dans une galerie d’art.

L’entreprise Ford s’est associée au Techshop et a permis l’ouverture du Techshop de Détroit, lieu dédié à la fabrication numérique, avec un nombre très important de machines industrielles. Bill Coughlin, président de Ford Global Technologies mise sur ce lieu pour stimuler tant l’industrie automobile que le tissu économique et innovant de Détroit pour permettre à terme la création d’emploi et de nouvelles entreprises.

Les employés de Ford ont un accès gratuit à cet espace pour des projets en lien avec Ford. Ils ont par exemple prototypé de nouvelles caractéristiques pour les portières de voitures, des fauteuils plus confortables… L’un des objectifs derrière ce partenariat est de voir quelles sont les synergies entre Ford, ses sous traitants et les makers, par exemple en apportant de nouveaux matériaux pour voir ce que les gens peuvent en faire. Pour Bill Coughlin, le futur de l’innovation est entre les mains des consommateurs et des employés, car ce sont eux qui sont les premiers confronté aux problèmes et c’est par ces lieux qu’ils vont les résoudre.

Détroit, une ville à nouveau attractive ?

Alors que depuis 10 ans, Détroit a perdu 25% de sa population, Downtown Détroit a connu une augmentation de 59% de résidents de moins de 35 ans, diplômés de l’université (ce qui représente 30% de plus que les 2/3 des 51 villes les plus importantes des États-Unis), souligne le New York Times. Plusieurs incubateurs et initiatives existent à Détroit pour inciter les jeunes à s’installer et développer leur créativité ici à Détroit. Le site IAmYoungDetroit.com incite les jeunes de moins de 40 ans à développer leur projet, en dressant le portrait de diverses initiatives conduites par des jeunes, mais également en proposant l’accès à des outils et incitations pour le développement de leurs projets.

Richard Florida, l’inventeur du concept controversé de Classe créative, a donné plusieurs interviews sur la renaissance de Détroit, disponibles sur le site AtlanticCities intitulées “Detroit rising”. Dans l’un de ces entretiens, il défend l’idée que la croissance économique et le développement d’une ville peuvent s’expliquer au travers de ses habitants talentueux.

“Bien sûr qu’il y a à Détroit beaucoup d’espace disponible et peu cher. Mais la ville attire différentes personnes (…), qui n’entrent dans aucune case. Détroit est une ville où tout peut arriver, où chacun peut venir, c’est ouvert. Bien sûr il faut de la technologie, des universités de bon niveau, des entreprises, des gens bien formés, compétents, mais on a besoin de gens créatifs, tolérants, ouverts (openminded)”. Richard Florida y introduit son idée des 3T : technology, talent and tolerance. Et c’est selon lui, par ce biais qu’on pourrait expliquer la renaissance de Détroit.

Dans un contexte actuel de crise mondiale, où, en France, on entend souvent les termes de réindustrialisation, de made in France, il est intéressant de se pencher sur le cas de Détroit et ses “doers” et d’entrevoir des perspectives “positives”, optimistes du futur. En associant les gens et l’ensemble des acteurs locaux (associations, écoles, les artisans, petites et moyennes entreprises…), pourrait-on “réveiller” nos territoires ? Ou faudra-t-il attendre une crise aussi dévastatrice que l’ouragan industriel qui a détruit Détroit et laissé de l’espace pour que les initiatives communautaires refleurissent ?

Véronique Routin

2 commentaires

  1. l’opulence ne donne pas dans la prise en compte de l’autre
    n’est-ce pas !
    il faut donc tomber très bas
    pour voir en la communauté la seule porte de sortie

    ce que l’on trouve parfois, en france, sur des friches industrielles
    où des artistes trouvent de quoi en se mettant au pluriel…

    “partager est plus facile quand on a rien”
    dixit un tôlier du théâtre subventionné


    aller* quelle époque
    jf le scour, 2012
    *je sais, je sais, je revendique

  2. par nicolas

    Il est aussi intéressant de voir des initiatives d’autres acteurs tels que Carharrt (la marque de vêtements US plutôt orienté streetwear en Europe mais encore bien “workwear” en Amérique du Nord)… qui organise des ateliers de partage d’expérience sur le travail manuel et les outils. C’est fascinant de voir comment cette dimension de bricolage et de collectif se traduit dans beaucoup d’éléments du quotidien de Detroit.