Il nous faut nous préparer à la route sans conducteurs

Adrian Wooldridge pour The Economist a publié un article assez stimulant sur ce que va changer la voiture automatique. Selon lui, il n’y a pas que les constructeurs automobiles qui devraient prendre la voiture autonome au sérieux. Tout le monde devrait réfléchir dès à présent sur l’impact de cette évolution.

« L’arrivée de la voiture produite en série, il y a un peu plus d’un siècle, a provoqué une explosion de créations d’entreprises. D’abord celle des fabricants de voitures et toutes les pièces qui les composent. Puis vinrent les garages, stations-services et les concessionnaires. Puis toutes sortes d’autres entreprises dépendantes de la voiture : parkings, motels, centres commerciaux hors de la ville… » La voiture a agrandi les villes étendant toujours plus loin les banlieues. La construction de route est devenue essentielle, alors que les forgerons, les maréchaux-ferrants et les conducteurs de buggy disparaissaient en même temps que la population de chevaux.

« Une autre révolution sur roues pointe à l’horizon : la voiture sans chauffeur. Personne n’est sûr quand elle arrivera. Google, qui teste une flotte de voitures autonomes, pense que cela devrait prendre une dizaine d’années, d’autres s’attendent à ce que ça prenne un peu plus de temps. Un rapport (.pdf) de la firme KPMG et du Centre de recherche pour l’automobile du Michigan concluait récemment qu’« elle arrivera plus tôt que vous le pensez ». Et, quand ce sera le cas, la voiture autonome risque d’apporter de profonds changements. »

La voiture autonome pourrait relancer l’attrait des plus jeunes pour la voiture en leur évitant d’avoir à apprendre à conduire. La voiture autonome devrait permettre d’augmenter la capacité des routes existantes et en partie résoudre nos problèmes de congestion de trafic, de manque de place de stationnements. Les voitures n’auront plus besoin de volants, de pédales ni de commandes manuelles, et comme elles seront pratiquement sûres, elles pourront être beaucoup plus légères. Les constructeurs pourront proposer de nouveaux modèles plus rapidement et à moindre coût… égraine Wooldridge.

« Toutes ces tendances auront une incidence sur le secteur automobile. Mais, quand la production de masse de voitures est apparue, elle a également eu un impact sur l’ensemble de la société. Qu’elles pourraient être les conséquences sociales équivalentes des voitures sans conducteurs ? »

Les entreprises de logiciels et d’informatique devraient être les grands gagnants de cette révolution, estime l’éditorialiste. Non seulement, elles fourniront les capteurs et la puissance de calcul dont les voitures autonomes auront besoin, mais elles devraient également bénéficier de la forte demande pour des systèmes de divertissements qui seront d’autant plus nécessaires que les occupants n’auront plus besoin de garder les yeux sur la route. Que deviendront les compagnies de bus ou de train ? Les commerciaux préféreront-ils voyager dans des voitures tout confort que d’aller à l’hôtel ? Tous ceux dont le métier consiste à conduire un véhicule devront-ils chercher un autre travail ?… Les voitures sans conducteurs seront programmées pour obéir à la loi, ce qui signifie la disparition des agents de circulation et des gardiens de parking. Sans compter que la diminution du besoin en place de stationnement se traduira par moins de revenus pour les autorités locales et les exploitants de parcs de stationnement…

Les gens qui n’auront plus le contrôle de leur voiture n’auront plus besoin d’assurances. Alors que les accidents de la route envoient 2 millions de personnes par an à l’hôpital aux Etats-Unis, le véhicule autonome va réduire les consultations aux urgences comme dans les salles d’orthopédie. Les routes auront besoin de moins de panneaux de signalisation, de glissières de sécurité conçues pour les conducteurs humains. Les banlieues vont pouvoir s’étendre encore un peu plus loin. Les voitures conduiront seules les enfants à l’école et les mères, libérées, pourront réintégrer le marché du travail. La popularité des pubs, minée par les lois contre l’alcool au volant, pourra être relancée…

« Tout cela peut sembler tiré par les cheveux », reconnaît volontiers Adrian Wooldridge. Mais les voitures autonomes arrivent. Elles permettent d’enclencher le pilotage automatique, se garent toutes seules et freinent automatiquement pour éviter les collisions. Les automobilistes semblent être prêts à payer pour de telles caractéristiques, encourageant les constructeurs à continuer de travailler dans cette voie. Certains assureurs offrent déjà des rabais aux conducteurs qui acceptent de mettre une boîte noire dans leur voiture pour tracer leurs comportements au volant. Et Adrian Wooldridge de rappeler qu’il n’a fallu que 16 ans après le premier vol des frères Wright pour que s’ouvre la première ligne internationale proposant un vol régulier. « Pour des entreprises qui ont tout à gagner et à perdre de la voiture sans conducteur, l’avenir peut arriver encore plus vite. »


Image : infographie pédagogique de la Technology Review sur la voiture autonome.

Voudrons-nous lâcher le volant ?

Bien sûr Adrian Wooldridge n’évoque pas tout ce qui pourrait mettre un frein à ce scénario, notamment le fait que nous n’aurons demain ni assez d’énergie pour faire rouler ces véhicules ni assez de matériaux pour les construire. Qu’importe, les scénarios de prospectives se doivent d’être ambitieux, positifs, enthousiastes !

Doug Newcomb qui participe au blog Autopia pour Wired, envisage le même type de scénario pour 2040. General Motors s’attend à produire des voitures partiellement autonomes à grande échelle d’ici 2015 et produira des voitures entièrement autonomes d’ici la fin de la décennie. Audi et BMW ont montré leurs premiers modèles, alors que Google profite de son avance pour faire du lobbying pour autoriser ses véhicules autonomes dans le Nevada et en Californie. Selon l’IEEE (Institute of Electrical and Electronics Engineers), les voitures autonomes représenteront 75 % des véhicules en 2040. Elles devraient permettre d’augmenter les capacités des autoroutes de 273 % et qu’ils devraient avoir des voies dédiées aux véhicules autonomes estime Richard Read pour The Car Connection qui a tenté d’évaluer les perspectives dressées par l’IEEE. Un projet européen, le projet Sartre (pour Safe Road Trains for the Environment, un train routier sûr pour l’environnement), estime que nous allons très prochainement pouvoir créer des trains routiers sur nos autoroutes en utilisant les technologies déjà disponibles dans les voitures, rapporte Automaton, le blog dédié à la robotique de l’IEEE.

Alors qu’on a longtemps imaginé que le déploiement de ces voitures nécessiterait le déploiement d’une infrastructure technique de guidage, ce n’est désormais plus le cas, souligne Doug Newcomb. Les voitures autonomes sont désormais autonomes. Le professeur Alberto Broggi de l’université de Parme en a fait la démonstration dès 2010 en faisant faire le trajet de Parme à Shanghai à deux voitures autonomes.


Image : l’une des voitures du défi intercontinental de véhicules autonomes Vislab, à Kiev.

Reste que l’infrastructure de communication entre voitures, afin que les véhicules puissent se coordonner entre eux, sera néanmoins cruciale, insiste Doug Newcomb. Un système de communication de véhicule à véhicule est en test à la NHTSA, l’administration chargée de la sécurité du trafic sur les autoroutes américaines, alors que Volvo, via le projet Sartre, teste le concept de trains routiers, un train de véhicules très proches les uns des autres pour atteindre un débit plus élevé.

L’information véhicule à infrastructure permettrait à ceux-ci de partager leur position et leur destination pour les coordonner. « Supposons que toutes les voitures soient connectées et qu’une station centrale connaisse précisément leur position et leur destination », explique Broggi. « Le poste central peut envoyer des commandes de réglage de vitesse pour les véhicules entrant à une intersection de telle sorte qu’elles n’entrent pas en collision avec le train routier et qu’elles occupent la zone d’intersection une à la fois, afin d’optimiser leurs déplacements. Dans ce cas, les feux tricolores ne seront plus nécessaires, car la coordination sera faite à un niveau supérieur. »

L’IEEE estime également que le véhicule autonome va accélérer de nouvelles formes de propriété de la voiture, comme l’autopartage. Reste que l’IEEE souligne que le plus grand obstacle à l’adoption généralisée de la voiture sans conducteur ne sera certainement pas un problème technologique, mais l’acceptation du public. Voudrons-nous lâcher le volant ?

La cartographie sera-t-elle la base de connaissance de la voiture du XXIe siècle ?

Gabriel Plassat sur son blog ne dit pas autre chose en rappelant que le lobbying de Google en Californie est intense et que la voiture autonome va y rouler plus vite que prévu.

L’introduction de robots roulants est appelé à avoir nombre de conséquences, notamment économiques, énergétiques et environnementales. Les voitures autonomes de Google mettront à jour en permanence sa base de connaissance cartographique, démultipliant la courbe d’apprentissage de son projet et donc de ses voitures. Même si de nombreux constructeurs automobiles ont des prototypes de voitures autonomes, leur faudra-t-il acheter à Google la base de connaissance du monde ? Sous quelles conditions ? Qui accédera aux données des boites noires désormais installées dans tous les véhicules américains ? …

Pour faire rouler ses robots en Californie, Google a effectué un important lobbying. Mais il subsiste encore un important obstacle sur la route d’une pleine et entière autorisation : il reste notamment à déterminer le « car operator » c’est-à-dire savoir qui est responsable en cas d’accident. Une précision qui ne sera peut-être pas si simple à résoudre…

« Les industriels de l’automobile ont oublié depuis des dizaines d’années de s’intéresser à deux éléments essentiels de leur écosystème : l’environnement et les infrastructures d’une part, et le citoyen consommateur d’autre part. Le numérique bouleverse ces deux sujets. Des acteurs se livrent un combat sur les cartes (Google, Apple et Amazon) car elles concentrent la connaissance et donc la maîtrise du monde réel. Aujourd’hui, qui connaît le mieux toutes les routes, chemins, pistes, panneaux de signalisation et l’intégralité des informations le long des routes ? » Les informations de navigation (et leur mise à jour en temps réel) sont appelé à devenir un enjeu d’importance. La donnée ne sera peut-être pas le seul carburant des voitures de demain, mais elle pourrait bien en être un composant essentiel.

Hubert Guillaud

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7 commentaires

  1. Excellent article de synthèse !! Merci c’est bourré de liens utiles et passionnants.

    Le sujet en lui-même est passionnant. La promesse du véhicule autonome est simple et formidable : moins d’accidents, et plus de temps pour faire autre chose. J’appelle de mes voeux ce type de véhicules, qui de plus est tout à fait adapté à une évolution de la (bagnole) vers les (services de mobilité).

  2. J’ai l’intention de continuer de me passer de voiture, mais ça va faire marrant de voir des voitures sans chauffeur à côté de toi (quand tu marches ou roules à vélo).

    Si elles freient automatiquement pour éviter les collisions, freineront-elles assez tôt au carrefour ? Le voyage sera-t-il agréable dans les virages ? (Je suppose que, techniquement, c’est possible de rendre cela possible.)

    J’imagine les utilisateurs qui programmeront mal leurs voitures (comme leurs fours). Ou ceux qui seraient en retard à leur « rendez-vous » avec la voiture : la voiture partirait toute seule. Heureusement, ils pourraient annuler le trajet (sauf s’ils ont laissé la télécommande dans la voiture). Moins marrant sera s’ils ont mal programmé leur voiture qu’ils ne retrouvent plus, qui a un accident ou qui se fait voler (j’imagine que la bidouille va aussi s’inviter).

  3. Passionnant, et surtout mine de pistes d’innovation. De la matière grise et de la conception à gogo: les Français DEVRAIENT être bons là-dedans.
    Madame Pellerin a-t-elle eu l’occasion de s’intéresser au sujet?
    Il est hélas à craindre que dans 10 ou 15 ans, quand les Américains + Japonais + Chinois auront largement avancé sur la question, nous en serons encore à essayer de vendre nos dinosaures à mazout.

  4. Très intéressant. L’histoire nous apprend que souvent les innovations de rupture sont utilisées dans un premier temps de la même manière que les services ou produits qu’elles remplacent.
    Par ex. Jeff Jarvis (auteur du célèbre livre « Qu’est ce que ferait google à votre place ? » ) rappelle qu’il a fallu attendre 50 années après l’invention de Gutenberg pour que soit imprimé le premier livre moderne. Dans un premier temps, l’invention ne servait qu’à reproduire les écritures manuelles des moines copistes ! Les caractères mobiles n’avaient pas encore été inventés…
    http://www.thinkwithgoogle.com/quarterly/speed/not-so-fast-jeff-jarvis.html
    L’auteur utilise cette parabole pour démontrer que l’on ne connait pas encore les usages induits par internet, au-delà des effets à court terme.

    La voiture sans conducteur est-elle une invention aussi disruptive qu’internet ou l’imprimerie ? Bon sujet de brainstormage…

  5. Difficile d’etre opposé sur le principe, remplacer l’homme par une machine est généralement payant au niveau efficacité, et là pas mal de vies sont en jeu (enfin bon… il y a quand meme moins de morts par la route que par la pollution… mais bref).

    Quelques réticences néanmoins, commençant par : qui accèdera aux données du véhicule et pour en faire quoi? et qui surveillera celui qui accède à ces données? quid du piratage de véhicule? le véhicule démarrera-t-il encore si je n’accepte pas les nouvelles conditions d’utilisation de google? etc.

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