La Terre est toujours une planète sauvage

La lecture de la semaine il s’’agit d’’un post sur le blog de Kevin Kelly (Wikipédia, @kevin2kelly), compagnon de route de Steward Brand et observateur bien connu des nouvelles technologies. Son titre : « le lieu moyen sur terre ».

« La technologie et l’’activité humaine sont à ce point globales qu’’elles fonctionnent comme une force géologique. La civilisation altère le climat de la même manière que les volcans l’’ont fait et le font encore ; notre agriculture altère la biosphère de la même manière que le faisait naguère le climat ; et aujourd’’hui, les mégalopoles altèrent les équilibres planétaires de la chaleur et du niveau de la mer. Le « technium » est un événement planétaire.

Je décris depuis longtemps ce système global de technologie déployé autour de la planète, dit Kelly, comme un super-organisme émergent. Il consiste en des routes, des lignes électriques, des câbles téléphoniques, des bâtiments, des systèmes hydrauliques, des barrages, des satellites, des bouées marines et des bateaux, tous nos ordinateurs et nos data-centers, et, évidemment, les 6 milliards d’’êtres humains. Mais, alors que ce super-organisme fait d’’anciennes et de nouvelles technologies opère à l’’échelle planétaire, touche tous les continents, traverse les océans et atteint l’’orbite de la terre, il ne représente qu’’une couche mince et inégale sur le globe. Dans les faits, la plus grande partie de la planète, si on fait une moyenne, reste à un état très primitif.

Dessinons une grille sur le globe, des lignes qui forment des carrés avec des côtés mesurant approximativement 100 km. Et à chaque intersection de ces lignes, prenons une photo.

Cela représente à peu près 10 000 intersections sur la face émergée de cette planète. Ca nous donnerait un très bon portrait statistique de ce à quoi ressemble notre surface terrestre.

Cette grille imaginaire est celle formée par les latitudes et les longitudes, et, chose remarquable, 6 000 des 10 000 intersections ont déjà été photographiées. D’’intrépides bénévoles participent à un site internet du nom de Degree Confluence, un projet à la fois d’’art et d’’aventure, consistant à choisir une intersection quelque part sur la terre, à s’’y rendre -– si éloignée de tout soit-elle -, à enregistrer ce succès par des photos, dont un cliché d’’un GPS prouvant les degrés de latitude et de longitude.

Le résultat de cette grille de photos est tout à fait révélateur. » Kevin Kelly a choisi des photos d’’intersections provenant du sud de la Chine, une des régions les plus densément peuplées de la planète. Chaque image représente un degré d’intersection. Et on ne voit presque aucun bâtiment à l’’image. Selon Kelly, pour un endroit qui a été intensivement cultivé depuis des siècles, voire des millénaires, il est étonnamment sauvage (J’’ai fait la même expérience sur une autre zone, en Turquie, mon impression a été la même que lui).

Si l’’on sélectionne 6 images au hasard dans la base de données, on a une perception encore plus aléatoire du paysage moyen des terres émergées. Les images présentées par Kelly montrent un espace où l’’agriculture même est absente. En moyenne donc, la force du technium est indirecte. En moyenne, la Terre est rurale, et sauvage. Pas vierge, pas complètement sauvage, mais un espace rural non urbanisé. La grande œoeuvre que sont les villes et mégalopoles est reléguée au rang de petits clusters neuronaux.

« Les projections pour 2050 prévoient que plus de 8 milliards de gens vivront dans des mégalopoles, peuplées de plus de 30 millions de personnes. Et ces mégalopoles devraient former un réseau fait de villes plus petites, de plus d’’un million d’’habitant. Mais cette incroyable densité sera tissée dans un paysage de campagne qui se vide. Il est déjà commun de trouver en Chine, en Inde et en Amérique du Sud, des villages entiers abandonnés par leurs habitants partis pour les grandes villes, laissant derrière eux quelques vieillards, et parfois même personne.

C’’est le modèle pour la Terre. Très dense et peuplée dans un réseau de mégalopoles connectées les unes aux autres par des nerfs faits de routes et de câbles, réseau tissé sur un paysage vide de terre sauvage, de pâturages marginaux et de fermes dépeuplées. En 2050 et au-delà, la Terre sera une planète urbaine, mais le lieu moyen sur la planète sera presque sauvage. »

Voici pour ce texte de Kevin Kelly, un peu éloigné de nos questions dans Place de la toile, mais qui la rejoint par deux aspects au moins. D’’abord la rhétorique, que Steward Brand ne renierait pas. Et ensuite parce que tout part d’’un site, de photos prises dans les endroits les plus improbables par des inconnus, qui permettent à Kevin Kelly cette montée en généralité apparemment contestable, mais qu’’il revient à n’importe qui, en quelques clics, de constater qu’’elle pas sans fondement.

Xavier de la Porte

Xavier de la Porte (@xporte), producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 15 décembre 2012 était consacrée à la contre-culture et à la cyberculture, à l’occasion de la parution de Aux sources de l’utopie numérique de Fred Turner chez C&F Editions. En compagnie de son éditeur, Hervé le Crosnier (@hervelc), de son traducteur Laurent Vannini (@shouhart) et du préfacier du livre, le sociologue Dominique Cardon (la préface est d’ailleurs librement accessible en ligne (.pdf)).

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