L’internet : du spatial au temporel

La lecture de la semaine est un papier paru dans Wired, sous la plume de David Gelenrter, qui est professeur de sciences informatiques à l’université de Yale. Son titre « La fin du web, de la recherche et de l’ordinateur tels que nous les connaissons ». Article à inscrire dans la lignée de plus en plus longue des prévisions de la fin du web.

« Les gens se demandent à quoi ressemblera le prochain web, mais il n’y aura pas de prochain web », commence l’auteur.

Le web spatialisé qui est le nôtre aujourd’hui va peu à peu être remplacé par un flux temporel mondial. C’est déjà ce qui se passe, et tout a commencé par le « lifestream ». Le lifetream – un flux de messages en temps réel, flux hétérogène et à l’intérieur duquel on peut effectuer des recherches – est arrivé sous la forme des posts de blog, des flux RSS, de Twitter, des murs et de la timeline de Facebook. Sa structure a représenté un basculement du « plat pays connu sous le nom de bureau » (où nos interfaces ignoraient la dimension temporelle), vers des flux, qui s’écoulent et incarnent concrètement le passage du temps.

TweetPing
Image : TweetPing développé par Franck Ernewein permet de suivre l’activité de Twitter en temps réel, ou plutôt l’activité du temps réel via Twitter.

C’est un peu comme si on passait du bureau à l’agenda. Imaginez un agenda dont les pages tourneraient automatiquement, au rythme des instants de votre vie… Jusqu’à ce que vous le touchiez et là, les pages s’arrêteraient de tourner. L’agenda devient une sorte de livre de référence : un guide complet de votre vie, à l’intérieur duquel vous pouvez effectuer des recherches. Vous le reposez, et les pages recommencent à tourner.

Aujourd’hui, cette structure semblable à l’agenda supplante la structure spatiale comme paradigme dominant du cybermonde. Dans un monde de bits, les structures spatiales sont statiques. Les structures temporelles sont dynamiques, elles s’écoulent sans cesse, comme le temps lui-même.

Le web va sombrer dans l’Histoire.

Aujourd’hui, la fonction la plus importante de l’Internet est de délivrer la dernière information en date, de nous dire ce qui se passe en ce moment même. C’est pourquoi autant de services reposant sur la chronologie ont émergé dans le monde numérique : pour satisfaire notre besoin de la toute dernière donnée. Que ce soit le tweet ou la timeline de Facebook, ce sont des flux ordonnés chronologiquement qui nous disent ce qui est nouveau.

Mais que se passe-t-il si on fusionne tous ces blogs, ces fils d’actualité, ces chats etc. ? En rassemblant tous les flux en temps réel du net – y compris les lifestreams privés qui commencent à émerger – en un seul flux de données, nous obtenons un flux mondial : une image d’ensemble du monde numérique. Personne ne peut en voir la totalité, parce qu’une grande partie de l’information qui circule est privée. Mas tout le monde peut en voir une partie.

Imaginez un puits à l’ancienne avec un sceau et une corde, et le sceau qui plonge toujours plus profond dans le puits. Le puits du temps est profond à l’infini, le sceau plonge sans fin – et la corde s’allonge autant qu’il le faut. C’est l’expérience que nous vivons aujourd’hui quand nous scrollons sur un site organisé selon un flux temporel.

Reste à examiner ce que signifie ce passage du spatial au temporel. C’est la dernière partie de l’article, qu’il serait malheureusement trop long de traduire ici, mais elle s’attache particulièrement à la question de la recherche. Je vous lis juste la conclusion.

« Cet avenir ne rend pas seulement caduques les systèmes d’exploitation, les navigateurs et la recherche que nous connaissons – il change jusqu’au sens de l’ordinateur. Une des fonctions principales d’un ordinateur sera de se brancher – comme le fait la radio d’une voiture – sur un cyberflux constant et global. On ne se souciera plus tellement des outils informatiques en eux-mêmes, nous serons plus concentrés sur le monde de l’information et sur la manière dont notre vie y est reliée. C’est déjà en train de se passer. Des milliards d’usagers créeront leurs propres récits, qui se mêleront les unes aux autres dans une narration continue et infinie : la terre racontant sa propre histoire. »

Xavier de la Porte

« Xavier de la Porte (@xporte), producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 9 février 2013 était consacrée à l’internet des objets en compagnie de Bernard Benhamou, délégué aux usages de l’internet au sein du ministère de l’Economie numérique. »

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3 commentaires

  1. Jean-Laurent Cassely pour Slate.fr revient également sur cet article de Gelernter, en rappelant que notre plongée dans le flux n’est pas nouvelle (danah boyd nous en avait déjà parlé) et en faisant part de quelques critiques vis-à-vis de cette prédiction, notamment celle de John Naughton. En opposant un web de flux, temps réel, éminemment social, à un web organisé, éditorialisé, le web de la connaissance. Comme le souligne Naughton, pas sûr que l’un tue l’autre. Le web social a terriblement besoin de celui des connaissances pour avoir de quoi échanger.

    Reste que les outils de flux (Facebook, Twitter…) semblent effectivement considérablement se développer sur les outils d’organisation des connaissance (et en même temps, ces outils de flux peuvent aussi être des outils d’organisation des connaissances). Peut-être que la différence est justement à comprendre entre ceux qui s’immergent dans le flux, dans le social, sans avoir les outils ou les moyens de transformer ou de gérer cette sociabilité temps réel, et les autres, qui se dotent de techniques et d’outils cognitifs pour le dominer ou le dompter.

  2. D’accord avec Hubert,
    L’internet d’aujourd’hui est en partie un accès au contenu par flux antéchronologique ; mais je pense que cela n’est qu’une partie et que la recherche d’information ne disparaîtra pas pour autant. Le web éditorialisé, c’est une multitude de sites, certainement plus nombreux que les sites de flux même si ces derniers captent beaucoup d’audience (réseaux sociaux, sites de news,…) Même dans le web 2.0 il y a des exemples : wikipédia, youtube même qui est certes social et contient des flux chronologiques, mais sur lequel la fonction de recherche de contenus reste très importante.
    Sujet passionnant en tout cas !

  3. La question de la temporalité est vraiment centrale avec le web et il est bien difficile (pour ne pas dire impossible) de résister au diktat du temps réel et de son corrolaire, la relation consumériste à l’information.
    On peut bien sûr (et c’est mon cas) se doter des meilleurs outils (de curation, de veille, d’agrégation de contenus…) pour mieux contrôler le flux d’informations et de savoirs, le filtrer, le structurer, le customiser… mais n’est-ce pas là, au final, qu’une manière un peu plus élaborée (et en partie consciente ?) de se soumettre à la pression de l’offre informationnelle (information/knowledge overload) et à la temporalité de l’immédiateté (anté-chronologique par défaut) ?
    …en somme d’instrumenter sa propre névrose 🙁

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