La participation démocratique toujours en question

Par le 13/02/13 | 3 commentaires | 1,398 lectures | Impression

A l’occasion de la 8e édition de la conférence Lift, qui se tenait à Genève du 6 au 8 février 2013, retour sur quelques présentations.

Maximilian Stern (@maximilianstern) est le cofondateur du think tank suisse Foraus (@foraus) une association et un forum qui militent pour discuter, ouvrir et faire évoluer la politique étrangère suisse.

Maximilian Stern sur la scène de LiftImage : Maximilian Stern sur la scène de Lift, photographié par Ivo Näpflin pour Lift.

A travers l’Europe, le constat est partout le même : le nombre d’adhérents aux partis politiques est en berne. Tous les grands partis européens voient leur nombre de militants diminuer année après année. Pourtant, ils demeurent un moyen terriblement efficace pour réunir les gens autour de leurs problèmes, de leurs préoccupations, et les faire remonter aux décideurs politiques et aux Parlements nationaux pour qu’ils votent des lois pour y remédier. En perdant leurs adhérents, ce moyen de transport d’idées montre qu’il ne marche plus. Et ce, alors que les défis auxquels sont confrontés les pays de l’Europe de l’Ouest, du changement climatique au problème financier, sont toujours plus vifs et nécessitent d’agir vite et bien. L’urgence de ces défis et le recul de la participation créé une tension encore plus vive à impliquer les gens dans les décisions politiques.

Réenchanter le processus délibératif ?

Maximilian Stern prend un exemple. Celui du projet urbain et ferroviaire de transformation de la gare centrale de Stuttgart, Stuttgart 21. Un projet d’amélioration du noeud ferroviaire urbain congestionné de Stuttgart, qui semblait à tous les décideurs répondre à un besoin et à l’exaspération des habitants. Alors que la ville lançait les travaux, l’élagage d’arbres anciens a donné lieu à une importante manifestation le 30 septembre 2010 violemment réprimée par les forces de l’ordre. La ville de Stuttgart et le gouvernement allemand ont été choqués de voir à la Une de la presse la violence de la contestation qui a dégénéré en véritable émeute, pour un projet qui n’en méritait pas tant. Comment une ville riche et prospère peut-elle ainsi générer une telle contestation autour d’un projet certes important, mais dont les enjeux sont limités ? Qu’en sera-t-il demain avec des projets encore plus polémiques, aux enjeux plus importants, comme l’élimination de l’énergie nucléaire en Allemagne, décidée par le gouvernement suite au drame de Fukushima ? La décision du gouvernement allemand de fermer 8 centrales nucléaires nécessite de développer des alternatives énergétiques dont les impacts risquent d’avoir encore plus de conséquences pour les gens. Développer d’ici 2020 le solaire, la géothermie, l’éolien, comme le projette le gouvernement allemand ne risque-t-il pas de multiplier les conflits locaux ? Si tout le monde est pour les énergies renouvelables, personne ne souhaite d’un champ d’éoliennes ou d’une ferme de panneaux solaires dans son jardin. Sans compter que le développement de l’énergie renouvelable en Allemagne va nécessiter des aménagements particuliers. Le vent souffle surtout sur le nord de l’Allemagne alors que les industries et les consommateurs qui utilisent l’électricité sont surtout situés à l’Ouest et au sud du pays. Acheminer l’énergie électrique va donc nécessiter la création de lignes à très haute tension qui vont traverser l’Allemagne et notamment les zones les plus densément peuplées du pays. Ces lignes ne seront pas acceptées facilement par la population. Et le gouvernement redoute de voir se multiplier des émeutes comme celle qui a embrasé Stuttgart en octobre 2010.

La seule solution, estime Maximilian Stern consiste à trouver de nouvelles façons d’intégrer les gens dans les processus de décision. Mais de quelles solutions disposons-nous ? La démocratie directe permet aux gens de choisir. Mais elle n’est pas très bien adaptée ici, d’abord parce que les gens ne peuvent dire que oui ou non et que cela ne permet pas de contribuer à la conception d’une solution. Peut-on imaginer utiliser la démocratie liquide du Parti pirate, qui permet de faire des propositions en ligne, d’amender, de discuter et voter de propositions de loi au sein d’un parti ? Peut-on l’adapter à un projet qui dépasse un parti ? Peut-elle être une réponse pour faire discuter 80 millions d’habitants ? Le processus ne risque-t-il pas d’être trop long ? Trop complexe ? Cette démocratie collaborative peut-elle mener à la collaboration, c’est-à-dire au fait que les gens travaillent avec le gouvernement et inversement ?

Pour Maximilian Stern, la solution repose dans la démocratie collaborative, c’est-à-dire un modèle où la participation complète le processus représentatif de nos démocraties. L’objectif de la démocratie collaborative est d’améliorer la politique et de lui donner plus de légitimité. Concrètement, dans ce cas, c’est aux gens de décider du trajet du corridor de lignes à très haute tension. Au final, des élus prendront une décision, mais les gens doivent pouvoir participer, discuter, argumenter leurs choix. Pour cela, Foraus prévoit de développer un ensemble d’outils. Des outils d’analyses qui doivent récolter les données permettant de comprendre les situations. Des outils d’information active qui ne se limiteront pas en un rapport qui ne serait consultable qu’en mairie, mais montrer aux gens, d’une manière accessible, à quoi ressemblera le projet. Il faut également mettre en place des forums, des tables rondes permanentes, offrir des lieux, donner un visage au processus, permettre de discuter facilement avec les autorités. Il faut pouvoir vérifier les faits, établir une expertise qui éclaircit les désaccords entre experts. Il faut surtout pouvoir planifier ensemble et en vrai, faire que les gens puissent échanger sur les modèles. Enfin, et c’est certainement la proposition la plus intéressante du jeune spécialiste en sciences politiques, il faut que les gens puissent avoir un engagement financier dans le projet. Stern rappelle qu’il existe des parcs éoliens citoyens, où les citoyens justement sont invités à devenir propriétaires des éoliennes construites près de chez eux afin de bénéficier de la revente de l’énergie que ces structures génèrent. Ouvrir l’engagement financier dans ces infrastructures est peut-être une piste pour en faciliter l’appropriation.

Dans le secteur privé, Shell, a récemment lancé un projet d’oléoduc pour relier deux de ses raffineries de part et d’autre du Rhin. Devançant la contestation et l’opposition, le pétrolier a préféré, dès l’origine du projet, initier la discussion. Celle-ci a d’ailleurs conduit à modifier le tracé de l’oléoduc. Le projet a coûté plus cher, mais tout le monde est parvenu à se mettre d’accord. Finalement, ouvrir la discussion a permis d’amener plus de transparence et aussi plus de légitimité au projet.

“Pourrons-nous demain construire nos villes à la manière du jeu de simulation urbain SimCity ? Pourrons-nous demain utiliser des simulations pour voir l’impact des différents scénarios envisagés pour l’avenir de nos villes ? Pourrions-nous visualiser, de manière simple, les effets et les impacts du changement d’un tracé d’un corridor à haute tension ? Pourrons-nous demain passer d’une démocratie semblable à un jeu de tir en vue subjective à une démocratie massivement multijoueur ?” Malgré la candeur assez rafraichissante de l’orateur, force est tout de même de reconnaître que trop souvent hélas, la discussion ressemble à une opération de communication. Et qu’en Allemagne, comme dans le reste de l’Europe, il est encore trop rare qu’elle modifie réellement les décisions prises. Trop de simulacres de discussion conduisent parfois à la seule solution d’expression qui demeure : la révolte. L’Allemagne saura-t-elle montrer une autre voie ? On voudrait le croire en tout cas.

Mettre à jour la démocratie ?

Micah Daigle (@micahdaigle) se définit lui-même comme un Californien un peu fou avec des idées un peu folles. Militant de longues heures (il a longtemps été le directeur de l’association internationale des étudiants pour une politique raisonnable de lutte contre la drogue), il a fini par en avoir un peu marre de la politique, car le système s’avérerait trop difficile à changer. C’est comme cela qu’il s’est intéressé à la technologie, pour produire des changements massifs de grande ampleur.

Micah Daigle sur la scène de Lift
Image : Micah Daigle sur la scène de Lift, photographié par Ivo Näpflin pour Lift.

Il commence sa présentation par une parabole. Celle d’une grande ville où un roi avait fait construire une horloge pour dire à son peuple quand aller se coucher, quand aller travailler… Excédé par cette intrusion, le peuple déposa le roi, et saisit l’horloge, symbole de leur nouvelle liberté, pour la placer sur la place principale de la ville. Désormais, c’était au peuple de donner l’heure ! Peu à peu, l’horloge a commencé se faire vieille, elle tombait en panne souvent, ne donnait plus la bonne heure. Les riches notables de la ville qui seuls avaient les moyens de la réparer ont alors proposé de construire une nouvelle horloge… Mais le peuple la refusa, car il ne voulait pas faire disparaître ce symbole, quand bien même ils étaient convaincus qu’il était nécessaire de la réparer et de l’améliorer. Ils décidèrent donc d’y réfléchir ensemble.

Cette parabole évoque la démocratie, qui est à la fois un idéal et une réalité. “Nous devons nous mettre d’accord sur un idéal de démocratie, mais cet idéal ne peut pour autant nous attacher au système en lui-même”, explique Micah Daigle. Pour construire un nouveau système, il est essentiel de comprendre les défauts du précédent. La démocratie directe, comme la démocratie représentative ne réalise pas notre idéal démocratique. Le processus de démocratie directe est stimulant, pourtant, en Californie, Micah l’a expérimenté. L’Etat propose en effet à tous ses citoyens de voter pour des propositions de réglementation. Il recevait ainsi des courriers de 100 pages pour s’informer de ce sur quoi il devait voter (et encore, de nombreuses autres propositions de loi n’obtenaient pas cette publicité, faute d’argent). En pratique, pour le citoyen, il est impossible de prendre des décisions éclairées sur toutes ces propositions. Et c’est pour pallier à ces problèmes qu’on a imaginé la démocratie représentative. Le problème de celle-ci c’est que la personne qui vous représente ne partage par toutes vos opinions, tant s’en faut : ce qui fait que souvent elle vote des lois que vous n’auriez pas votées. Et cette impression de dépossession s’aggrave quand votre représentant échange son vote avec d’autres élus, pour avoir le soutien de projets qui lui tiennent à coeur… au détriment d’autres projets. Et Micah Daigle n’évoque même pas les questions de corruptions…

Si les systèmes démocratiques que nous connaissons ont des défauts, c’est parce que nous, en tant qu’humains, avons des limites par rapport à notre système d’information et de prise de décision. Peut-on alors construire un système qui résoudrait ces problèmes ? Peut-on prendre les limites de nos capacités pour en faire des forces ? Pourquoi par exemple ne nous représenterions-nous pas les uns les autres sur les sujets que nous connaissons le mieux ? En Californie, Micah Daigle, expert en matière de criminalité pénale, était toujours mobilisé pour aller voter sur ces sujets et inciter ses amis à suivre ses décisions. A l’inverse, sur d’autres sujets, il demandait à des amis plus compétents que lui de lui expliquer que voter.

Plus que de démocratie liquide, nous devrions imaginer une démocratie en réseau. Richard Buckminster Fuller disait que pour changer les choses, il faut construire un nouveau modèle qui rend le modèle existant désuet. Dans la ville de la parabole qu’évoquait Micah Daigle, le peuple a gardé l’horloge sur la place de la ville, même si elle ne marchait plus. Mais ils ont inventé… la montre. La montre a bien mieux marché que l’horloge et a permis à tout le monde de s’approprier l’heure. Ce qu’illustre cette parabole, c’est que pour changer le monde, il faut en changer le mode de prise de décision, la manière même dont on la prend. Si le système se grippe, il est de notre devoir de le réparer. Mais parfois, plus que le réparer, il faut être capable de créer un changement évolutif massif. C’est ce qu’espère faire Micah Daigle avec Collective Agency, une agence créative spécialisée dans la conception et l’organisation de campagne et de mouvements politiques, dans la droite lignée de la capacitation citoyenne. Dommage qu’il n’ait pas évoqué les techniques d’organisation et de constitution de collectifs. Cela aurait été peut-être plus utile que cette défense un peu idéaliste de nos démocraties.

La participation en ligne ne suffit pas !

Pour terminer cette session, l’équipe de Lift avait invité Gundur Petursdottir, présidente du Comité constitutionnel d’Islande, qui était déjà montée sur la scène de Lift France, six mois plus tôt (voir : “Islande : la sagesse des foules au secours de la Constitution”). Après avoir déroulé la même explication des évènements, Gundur Petursdottir a montré que 6 mois plus tard, rien ne s’était passé. La Consitution islandaise est toujours bloquée, alors qu’il ne reste que deux semaines au Parlement pour la ratifier avant sa dissolution.

Amer constat. Aussi stimulante soit-elle, la participation via l’internet n’est décidément pas magique. Elle bute contre les hiérarchies, les rapports de pouvoir qu’elle n’arrive pas à dépasser. Comme le souligne Alexis Mons sur son blog, en réagissant aux interventions de cette édition de Lift : “la réalité – les partis et leur jeu politicien – reste plus forte que le peuple connecté et participatif”. “Le net adore les ruptures. Tellement, qu’il a une forte tendance à penser que celles-ci gagnent d’elles-mêmes et s’affirment déconnectées de l’Ancien Monde, qu’elles sont irrépressibles.” A croire que s’il veut changer le monde, l’internet ne veut pas vraiment prendre le pouvoir. Etrange contradiction dont il faudrait certainement comprendre les motivations.

Hubert Guillaud

Rétroliens

  1. L’important, c’est de participer ? | Mickaël Poiroux

2 commentaires

  1. par clement

    Cette citation de Maximilian Stern est assez amusante :
    “Pourrons-nous demain construire nos villes à la manière du jeu de simulation urbain SimCity ? Pourrons-nous demain utiliser des simulations pour voir l’impact des différents scénarios envisagés pour l’avenir de nos villes ? Pourrions-nous visualiser, de manière simple, les effets et les impacts du changement d’un tracé d’un corridor à haute tension ? Pourrons-nous demain passer d’une démocratie semblable à un jeu de tir en vue subjective à une démocratie massivement multijoueur ?”
    et me fait penser à un projet d’une entreprise d’urbanisme qui n’est pas allemande mais française. Je me permets de mettre deux liens, un vers l’agence, UFO, et l’autre vers une video du projet :
    http://urbanfab.org/
    http://vimeo.com/57211181

    Bonne journée à vous, et merci pour ces articles de très bonne qualité

  2. La participation citoyenne est à la mode. Les élus/élites, conscients que le gouvernement représentatif ne convainc plus grand monde, multiplient les initiatives de démocratie délibérative, participative, ouverte (et autres pléonasmes). Sauf que la plupart de ces expérimentations ne sont que consultatives, les citoyens ont le droit de donner leur avis mais rien n’oblige les élus à le prendre e considération.
    Résultat : ces expériementations capotent rapidement. Comme le disait une chercheuse ayant travaillé sur les conseils de quartier, les gens sont très enthousiastes à l’idée de participer à la vie de la collectivité. Mais, quand ils se rendent compte que ça n’a servi à rien, ils sont très déçus et se détournent davantage de la chose politique.
    En clair, tous ces projets purement consultatifs ne font que contribuer à la défiance du citoyen vis-à-vis des institutions. Dernier exemple en date : Parlement & Citoyens. Cette plateforme risque fort de connaître un échec cuisant car elle ne propose pas au citoyen d’être réellement impliqué dans le processus décisionnel, elle a pour objectif principal de relégitimer la démocratie représentative. Quand les citoyens qui auront participé au projet se rendront compte qu’il constitue surtout une belle opération de communication pour les élus, ils se détourneront encore davantage de la politique.
    Alors, quelles solutions ? La démocratie liquide du parti pirate est une idée intéressante. Pour l’avoir expérimentée, elle reste fastidieuse et discriminatoire car une grande partie de la population (les non geeks) ne peut pas y avoir accès (comme la plupart des projets qui se basent sur l’outil informatique). Néanmoins, c’est une piste intéressante.
    Mais plutôt que de s’écharper à trouver des solutions crédibles pour faire participer directerment des millions de personnes, pourquoi ne pas réfléchir de façon pragmatique et revenir à une échelle qui permette la délibération et la prise de décision de tous : l’échelle locale (quartier, village). On parle beaucoup du retour au local pour l’économie, l’environnement… Je pense que pour la politique, le même raisonnement doit être appliqué. Certes, le local ne résoudra pas tous les problèmes, mais une réelle décentralisation permettrait déjà aux citoyens de redevenir acteurs de ce qui les concerne. On ne pourra pas se passer, je pense, de la démocratie représentative à de plus grandes échelles, mais on peut également imaginer d’autres types de désignation des représentants, le tirage au sort par exemple.