L’oeuvre des promesses

Par le 21/02/13 | 2 commentaires | 1,423 lectures | Impression

Depuis qu’il se propose au monde comme support de la “troisième révolution industrielle”[1], le monde du numérique n’est pas avare de promesses. A un moment ou à un autre, ses gourous, ses industriels, les institutions, ont annoncé la fin des crises et celle du travail, la paix sociale et mondiale grâce au miracle de l’échange et de la compréhension réciproque entre les hommes, une démocratie revitalisée, l’accès des pays les moins avancés au développement, l’avénement d’une conscience mondiale face aux défis environnementaux…

… Mais avant de lever les yeux au ciel devant tant de naïveté, demandons-nous d’où viennent ces promesses, qui les entend, ce qu’elles produisent – et admettons que, ce faisant, nous nous tendons aussi à nous-même un miroir.

Faire des promesses, les entendre

Une partie des discours de prospective technologique tend à décrire l’avenir comme le produit de l’avancement mécanique des technologies, appliqué à des contraintes ou des défis extérieurs à toute volonté (écologiques, économiques, démographiques…). Pensant en termes d’automatisation, d’optimisation et de performance, ils peinent à rendre compte des formes diverses, changeantes et généralement imprévues d’appropriation de ces technologies par leurs utilisateurs.

L’approche par les “promesses” s’intéresse d’abord, presque par nature, aux transformations que produit ou catalyse la technologie. Une promesse imagine un changement profond et positif des systèmes auxquels elle s’applique. Elle permet de débusquer, dans le passé comme dans l’avenir, l’esprit et le désir humains. Elle est formulée et portée par quelqu’un, en direction de publics, l’objectif consistant à mobiliser ensemble émetteurs et récepteurs. Voilà ses forces.

Parties prenantes de l’offre technologique, intéressés au succès de l’internet ou de la téléphonie mobile, les Etats et les territoires racontent le numérique levier de la croissance (de préférence “durable”) et de la compétitivité, de la modernisation administrative et démocratique, de l’inclusion dans une “société de la connaissance” forcément meilleure. De la Déclaration d’indépendance du cyberespace (1996) aux partis pirates, les militants ont eux aussi paré le numérique de caractéristiques idéologiques, qu’elles soient libérales, collectives, libertaires ou sécuritaires.

Les grandes entreprises technologiques ont également construit leur “grand récit”, souvent relayé et enrichi par l’écosystème des entrepreneurs innovants : “pensez différent” (Apple), maximiser son potentiel (Microsoft), “une planète plus intelligente” (IBM)… Loin de s’adresser seulement aux consommateurs supposés crédules, ces récits tiennent aussi lieu de message aux marchés et aux investisseurs, et de leviers de mobilisation pour leurs équipes. Ils sont, aussi, des prises de risque.

Les laboratoires de recherche, les pôles de compétitivité, mais aussi les communautés de développeurs, hackers et autres makers, produisent des paris osés en même temps qu’ils s’attellent à les relever. Parce que leur ambition dépasse la plupart du temps le seul exploit technique, ces défis lancés à soi-même nourrissent à leur tour les promesses de l’industrie et du politique.

L’empreinte de nos désirs et de nos rêves

Si ces promesses se contentaient d’enluminer les discours de l’offre, elles ne mériteraient pas d’attention particulière. Mais l’innovation internet est multipolaire et distribuée, les transformations numériques touchent presque tous les domaines de l’activité humaine, les frontières entre offre et demande s’y brouillent. Il paraît dès lors délicat de savoir qui promet quoi à qui, aucun acteur n’ayant seul les moyens de tenir ses promesses.

L’abaissement des frontières entre le haut et le bas s’accompagne d’une plus grande porosité entre ceux qui parlent et ceux qui font. Les promesses des intellectuels prophétiques ne sont pas toujours si éloignées des promesses en actes des praticiens mutiques. Explorer ce champ, c’est faire la jonction entre l’emphatique et le naïf, c’est traverser (pas forcément sans plaisir) des océans de storytelling et de vaporware et y croiser, aussi, des horizons désirables, des aspirations venues de loin, des désirs en actes.

Dès lors, cet objet “promesses” devient plus collectif que jamais. Il porte des promesses qui nous sont faites par nous-mêmes. Ici le premier “nous” désigne le public, les usagers directs ou indirects, les bénéficiaires, les récipiendaires des promesses ; un second “nous” désigne tous ceux qui endossent une part des intentions actives à l’oeuvre dans le réseau : intentions militantes, innovantes, encyclopédiques, militaires, servicielles, environnementales, créatives, et de toutes sortes, pour peu qu’elles s’énoncent à destination de tiers.

Les promesses qui “tiennent” expriment des espérances et des rêves, des croyances et des intuitions peu ou prou partagées. Elles nourrissent le désir, la créativité et l’énergie entrepreneuse autant qu’elles en émanent. Elles inspirent des choix concrets, techniques, économiques ou politiques. Au travers d’elles, nous racontons le futur que nous pensons construire. Il faut prendre ces promesses au sérieux, même lorsqu’elles ne se réalisent pas.

Des promesses pour inventer demain

Fortes de cette conviction, sous l’impulsion de la Fing, plus de 300 personnes ont travaillé entre mai et octobre 2012 à identifier les “promesses numériques” les plus structurantes de ces dernières années, à en tirer le bilan et se projeter vers l’avenir.

A partir d’un premier travail de défrichage mené au printemps, nous avons consolidé le matériau issu des ateliers et des échanges en ligne pour converger autour de 21 “promesses”. Equipés alors de nos lampes de spéléologues, nous sommes partis à la recherche des expressions de ces promesses, des plus classiques aux plus hétérodoxes. Fin août, le matériau de base des ateliers “Questions Numériques” était publié en ligne (.pdf).

En septembre et octobre 2012, trois ateliers organisés à Amsterdam (avec la Waag Society et la manifestation Picnic), Marseille (avec Lift) et Paris, ont revisité les promesses que les participants considéraient comme les plus parlantes. Répartis par petits groupes, ils ont répondu à quatre questions successives :

L’équipe de la Fing a repris le matériau issu de ces ateliers pour le mettre en forme, l’organiser et le nourrir. Vous tenez le résultat de ce travail entre les mains. Prenez-le comme un support de travail, d’inspiration et d’aspiration, d’action enfin. Faites-en un outil de travail, plutôt qu’une référence intangible.

Mais de la lecture d’ensemble de cette production collective, quelques intuitions globales émergent également.

Petites et grandes ambitions

Quand on part à la recherche de la manière dont s’expriment les promesses numériques, en particulier de la part d’institutions et d’acteurs politiques, une fracture saute aux yeux : celle qui sépare le niveau d’ambition des Américains et des Européens.

Pour la Commission Européenne, comme pour la plupart de ses gouvernements, la fonction du numérique consiste à “relever les défis auxquels la société doit faire face, tels que le changement climatique et le vieillissement de la population” (Digital Agenda, 2010), à faire de l’Union européenne “l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d’ici à 2010, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale” (Stratégie de Lisbonne, 2000).

Dans cette vision, le numérique constitue un contexte donné auquel nous devons nous adapter, qui peut par ailleurs nous aider à résoudre les problèmes d’aujourd’hui et de demain – notamment à exploiter de nouveaux gisements d’efficience et de productivité.

Il en va tout autrement de l’autre côté de l’Atlantique. Dès le début des années 1990, les “autoroutes de l’information” promus par Al Gore rencontrent les proclamations enflammées des coauteurs de la “Magna Carta pour l’ère de la connaissance” (1994) annonçant “une extension sans précédent de la liberté humaine”. Les auteurs de Wikinomics (2006) annoncent “un âge d’or, aussi important que la Renaissance ou l’émergence de la démocratie à Athènes”. Le rapport de Roco et Bainbridge (2003) qui définit la stratégie technologique de la National Science Foundation s’intitule Augmenter la performance humaine (.pdf) et puise dans des sources proches de la science-fiction et du transhumanisme. Plus tard (2011), la Secrétaire d’Etat Hillary Clinton défend le caractère ouvert de l’internet au nom de “l’opposant qui utilise les médias sociaux pour organiser une manifestation en Egypte ; l’étudiante qui envoie à sa famille des photos du semestre qu’elle vient de passer à l’étranger ; l’avocat vietnamien qui blogue pour dénoncer la corruption ; l’adolescent américain harcelé par ses condisciples et qui trouve du réconfort en ligne ; la petite entrepreneuse du Kenya qui gère son compte en banque sur son mobile ; la philosophe chinoise qui lit des revues scientifiques pour sa thèse ; le scientifique brésilien qui partage ses données en temps réel avec ses collègues de l’autre bout du monde ; et les milliards et milliards d’interactions quotidiennes en ligne au travers desquels les gens communiquent avec ceux qu’ils aiment, suivent l’actualité, font leur travail et participent aux débats qui changeront leur monde.” Imagine-t-on une femme politique européenne prononcer un tel discours ?

A première lecture, on pourrait en conclure que les Américains parlent de politique quand les Européens parlent d’économie. Pourtant, les défis que se lancent les Américains sont évidemment économiques ; la vraie différence réside dans leur niveau d’ambition. Pour eux, la technologie a pour fonction de transformer en profondeur ce à quoi elle s’applique, d’en changer les termes de référence. Elle propose des nouvelles frontières, que des entreprises innovantes s’en iront conquérir. Sans nécessairement adhérer aux discours les plus exaltés, on peut trouver dans cette ambition l’une des raisons de la domination constante de l’internet par les géants américains, de la capacité d’initiative et de renouvellement de ses scientifiques comme de ses entrepreneurs.

Tout change pour que rien ne change ?

Certaines promesses du numérique n’ont clairement pas été tenues. Le numérique contribue à déstabiliser les dictatures, mais il n’a pas résolu la crise des démocraties. Il n’a rendu la croissance ni plus pérenne, ni plus écologiquement soutenable – au contraire, il a rendu possibles les dérèglements des marchés financiers qui ont déclenché la crise que nous vivons. Il n’a pas sorti les pays les moins avancés du sous-développement. Ces promesses étaient-elles hors de portée ? A-t-on mal utilisé les technologies ? Ou sinon, que manque-t-il d’autre ?

Plus intéressant, plus troublant aussi : la disjonction que l’on constate dans plusieurs domaines entre, d’un côté, le développement rapide et massif d’outils, de services et de pratiques numériques et, de l’autre, des effets systémiques faibles, voire nuls, voire carrément paradoxaux. Le numérique a libéré notre temps de multiples contraintes ; or nous nous sentons toujours plus pris par le temps. La dématérialisation a considérablement progressé dans nos vies quotidiennes comme dans les organisations, sans vraiment simplifier nos vies, ni la gestion des entreprises, ni non plus réduire la consommation de papier. Le numérique a transformé nos mobilités, l’organisation de notre temps, nos manières de communiquer… et pourtant, l’expérience quotidienne de la mobilité a fort peu changé. Presque tous les enseignants et la grande majorité des familles utilisent l’internet à des fins éducatives ; mais rien, ou presque, n’a changé dans les systèmes éducatifs. En ligne, nous devenons tous auteurs, innovateurs, producteurs, nous savons y produire de l’intelligence collective à des échelles sans précédent ; pourtant nous nous montrons toujours aussi incapables de répondre aux grands défis collectifs, toujours plus inquiets face à l’avenir….

Autrement dit, beaucoup de promesses sont à la fois tenues (les pratiques annoncées se sont matérialisées, souvent plus vite que prévu) et trahies (les difficultés du quotidien, les injustices sociales, les aberrations économiques, les impasses écologiques, n’ont pas plus de solution aujourd’hui qu’hier). Tout a changé, et rien n’a changé !

Il serait trop facile de mettre cette disjonction sur le compte de l’inertie, voire de la résistance des pouvoirs établis. Elles existent, bien sûr. Mais tournons nos regards vers quelques marchés que le numérique a déjà transformés, profondément et pour toujours, tels ceux des biens culturels et des médias. Les jeux d’acteurs et les modèles économiques ont effectivement changé, des nouveaux acteurs ont émergé. Cela a-t-il pour autant produit un nouvel âge d’or de la création, diffusé beaucoup plus largement la culture et la connaissance, produit des médias plus incisifs et plus indépendants des pouvoirs économiques et politiques ? On a le droit d’en douter.

Alors, que manque-t-il ? Une volonté qui dépasse la technologie et qui, sans doute, en oriente pour partie le développement et le déploiement.

A elle seule, la technologie, même massivement appropriée, ne suffit pas à résoudre des problèmes dont l’origine puise loin dans l’histoire ainsi que dans l’organisation politique et économique de nos sociétés. Si l’on veut un changement systémique, alors il faut décrire ce changement et y appliquer une volonté forte, tenace, largement partagée tout en acceptant la confrontation.

Nous assignons habituellement aux institutions politiques la tâche de dégager et de mettre en oeuvre la volonté collective. Mais nous doutons aujourd’hui de leur capacité à accomplir l’un comme l’autre. D’où l’orientation qui ressort de la plupart des groupes qui ont travaillé sur les promesses : demander aux technologies de distribuer plus largement l’information, les capacités d’action, le pouvoir, pour faciliter l’émergence et la croissance des alternatives.

Le risque de la captation

Mais cette distribution, il faut également la vouloir ! Elle n’est pas le produit mécanique de la diffusion, même quasi-générale, des appareils numériques et des accès au réseau.

La technique nous demande elle-même beaucoup, et cela coûte plus aux uns qu’aux autres. Apprendre à l’utiliser, la gérer, la sécuriser, résoudre les innombrables petits et grands problèmes quotidiens qu’elle produit, taxe notre temps et notre attention. En faire un usage autonome, actif, productif, s’avère plus exigeant encore. Le temps, les moyens et les compétences nécessaires sont très inégalement distribués – d’autant que, bien souvent, les plus pauvres (à l’échelle locale et mondiale) paient leurs pratiques numériques plus cher, en temps comme en argent. Le numérique distribue-t-il du pouvoir “à tous” ou bien servira-t-il d’abord à permettre à de nouvelles élites de remplacer les anciennes ?

L’intervention de la “multitude” dans la production de connaissances et de créations, dans l’innovation et la création de valeur, dans la mise en discussion de toutes sortes de choses – des effets secondaires de tel médicament aux secrets diplomatiques américains -, constitue bel et bien l’une des transformations majeures qu’a produit le numérique. Mais cette intervention s’appuie en général sur des plates-formes privées, dont elle constitue la matière première et la richesse. Fondé sur la contribution volontaire, ou du moins consentie, de leurs utilisateurs, leur modèle économique repose sur la captation la plus complète et durable possible de l’attention, de l’information, du travail des individus. Au lieu de s’appliquer à des enjeux collectifs, cette formidable énergie se voit absorbée dans des sortes de trous noirs, dont elle ne ressort que sous la forme de valeur marchande – car “si vous ne payez pas, c’est que vous êtes le produit”.

Pas étonnant, du coup, que l’on retrouve autour de la plupart des promesses une attention croissante à la maîtrise des technologies et des contenus par les individus, au choix, à la montée en compétence et enfin, à l’équilibre entre contribution et “retour” (symbolique ou tangible) aux contributeurs comme à la communauté. Ainsi qu’un appel assez général à une éducation aux technologies, voire à la programmation, considérée comme une condition pour comprendre le monde de demain : “le latin du XXIe siècle” est une langue vivante à l’aide de laquelle on s’adresse aux machines.

***

Les premières utopies du cyberespace partaient de l’idée que les contraintes physiques, mais aussi sociales et économiques, du “monde réel”, disparaîtraient dans cet espace sans gravité ni frottement, sans rareté ni conflit d’usage, infiniment plastique et reconfigurable. Inévitablement, la rencontre avec la réalité a déçu. Et pourtant, le numérique reste encore le lieu où se racontent et s’instancient les espérances contemporaines, celui vers lequel convergent les créateurs et les innovateurs qui ne se satisfont pas de l’état du monde.

Voilà pourquoi les promesses ont tant d’importance, pourquoi il faut en douter et les chérir à la fois – et pourquoi nous avons choisi d’en faire à leur tour le matériau et le produit d’un travail collectif.

En définitive, c’est peut-être la reformulation de la promesse associée au jeu (titre originel : “Des jeux pour nous transformer et transformer le monde”). Le but du jeu, si l’on ose dire, ne consisterait plus à s’évader de la réalité, ni à aborder de manière ludique des sujets sérieux, mais “à rendre la réalité elle-même plus joueuse”. Belle promesse…

Daniel Kaplan et Jacques-François Marchandise

Daniel Kaplan est délégué général de la Fing et Jacques-François Marchandise en est le directeur de la recherche et de la prospective.

La 3e édition de Questions Numériques, édition 2013-2014, sur le thème des promesses est publiée en ligne par la Fing. Vous pouvez télécharger le fichier ou le lire en ligne. Vous y trouverez 21 “promesses” du numérique évaluées, revisitées et reformulées, pour être plus à même d’adresser l’avenir.

Bonne lecture.

Questions Numériques 2013/ 2014 : les promesses du numérique from La Fing

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Note
1. Avant que Jeremy Rifkin ne publie son livre éponyme, on désignait couramment la “troisième révolution industrielle” comme celle que produisaient l’informatique et les télécommunications depuis les années 1970.

Rétroliens

  1. Actualité – 16 mars 2013 | Le magazine en ligne de la Fondation littéraire Fleur de Lys

1 commentaire

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