Rencontres en ligne : la magie technologique n’explique pas tout !

La lecture de la semaine provient encore une fois de The Atlantic (@TheAtlantic) et de l’excellent Alexis Madrigal (@alexismadrigal), qui revient sur une discussion qui a pas mal agité les spécialistes des technologies américains ces dernières semaines, autour du numérique et des rencontres amoureuses. L’article de Madrigal s’intitule « Il n’y a pas de preuve que les rencontres en ligne menacent l’engagement et le mariage ».

Madrigal écrit son papier en réponse à un article publié dans la version papier de The Atlantic, article de Dan Slater qui postulait que les sites de rencontres menacent la monogamie (et adapté de son livre L’amour au temps des algorithmes). A partir de l’exemple de Jacob, un hétérosexuel blanc un peu beauf qui accuse les sites de rencontres de l’empêcher de rencontrer la femme de sa vie, cet article développait une théorie selon laquelle les sites de rencontre multiplient les possibles amoureux, que la multiplicité des possibles rend insatisfait et rend plus compliqué l’engagement dans une relation stable. Et si Internet rendait la rencontre trop facile ? Et s’il était un facteur de l’instabilité amoureuse ?


Image : une infographie sur les qualités que les femmes préfèrent chez les hommes dans les profils de sites de rencontres, extraite de Graphs.net.

Alexis Madrigal est, on le sent, un peu énervé par cette argumentation. Et il entreprend de la démonter pied à pied.

1 – Selon lui, cette argumentation sert les propriétaires de ces sites qui, s’ils cherchent à attirer des gens à la recherche d’une relation durable, ont tout intérêt, du point de vue marketing, à entretenir l’idée que ces sites fonctionnent tellement bien qu’on y fait facilement des rencontres, qu’on s’y amuse tellement, qu’on a envie de passer de relation en relation.

2 – Par ailleurs, Madrigal dit qu’on a très peu de chiffres crédibles pour avaliser la théorie de Slater, et même que les études disponibles tendraient à prouver l’inverse. Par exemple, on observe depuis 30 ans une baisse des divorces la population qui utilise le plus assidûment les technologies, c’est-à-dire les gens aisés et en bonne santé. Ensuite, une étude datée de 2008 (.pdf) s’est intéressée au fait de savoir si l’internet aidait les gens à trouver des partenaires. Elle concluait qu’internet profitait davantage à ceux qui étaient dans des zones de recherche plus étroites (de par la géographie, l’âge…), qu’internet participait donc à l’augmentation du taux de mariage dans ces populations. L’étude concluait par ailleurs qu’il n’y avait pas de différence entre couples s’étant rencontrés en ligne ou hors-ligne.

3 – Il est très probable que le « marché amoureux » soit bouleversé par bien d’autres paramètres que l’introduction des technologies. Par exemple, ce même papier de 2008 expliquait que les changements les plus importants dans la vie amoureuse américaine étaient à mettre au crédit des espaces de travail mixtes, de plus en plus de gens travaillant dans des lieux où ils sont plus susceptibles de faire des rencontres. Et il faudrait réfléchir, ajoute Madrigal, aux conséquences des changements des normes de genre, aux évolutions dues à la crise économique, aux lieux d’habitation des gens dont les mariages durent, au le poids de la religion dans tout ça – poids déclinant de l’Eglise et montée en puissance de la ferveur évangéliste -, à l’acceptation des naissances hors mariage, mais aussi de l’homosexualité, en particulier chez les jeunes… Tout cela pourrait avoir une influence forte sur la manière dont les gens se rencontrent et tombent amoureux.

Conclusion de Madrigal, et elle est valable pour bien d’autres champs que la rencontre amoureuse : « Si vous êtes sur le point de développer une argumentation bien déterministe, vous avez intérêt à avoir des preuves que c’est bien la technologie qui en est l’acteur. A tout moment, dans notre vieux monde, de nombreux changements ont lieu tout doucement, en catimini. Et soudain, dans ce monde apparait une nouveauté étincelante : la technologie ! Et des gens – les intervenants des conférences TED, des adolescents qui font du skate-board, des entrepreneurs, un grand-père, des publicitaires, des charcutiers, des comptables – se lèvent au milieu du tourbillon blanc de l’avenir qui se rapproche, ils regardent au loin et disent : « Cette technologie change tout ! ». Identifiée comme la seule vraie cause de tout ce qui se passe de mauvais ou de bon à notre époque, la magie technologique semble tout expliquer. Bien sûr que la technologie a des impacts, dit Madrigal. Certains types de technologies, comme le nucléaire par exemple, contiennent en eux-mêmes de la politique. Certains systèmes technologiques, comme le réseau électrique ou celui de la téléphonie mobile, facilitent grandement certains types de comportement, et rendent d’autres plus difficiles. Une technologie peut, à parti d’un certain nombre d’interactions, produire un certain type de résultat. On peut donc dire que, dans un certain sens, une technologie cherche un résultat. Le réseau électrique cherche à ce que vous vous branchiez. Les propriétaires de Facebook cherchent à ce que postiez plus de photos, ils créent des outils – techniques et statistiques – pour que cela vous soit plus facile. Mais, si vous vous ne parlez plus avec vos cousins parce qu’il plus facile d’écrire un statut FB que de passer un coup de fil, il n’est pas juste que c’est parce que FB vous y a poussé. Si vous ne lisez plus de roman parce que vous trouvez Twitter plus attirant, ce n’est pas Twitter qui vous y a poussé. Peut-être préférez-vous l’actualité en temps réel aux sœurs Brönte, quoi qu’en dise l’image que vous avez de vous-mêmes.

Peut-être Jabob ne veut-il pas se marier. Peut-être veut-il se bourrer la gueule, baiser, regarder le base-ball à la télé et ne jamais avoir à faire à la profondeur d’une vraie relation. Ok Jacob, bonne chance. Mais ça ne fait pas des sites de rencontre une force inéluctable déchirant le ciel du romantisme. C’est juste le moyen pour Jacob d’atteindre sa fin, et le bouc-émissaire commode pour justifier des comportements qui, autrement, le mèneraient à s’autodénigrer. »

Xavier de la Porte

“Xavier de la Porte (@xporte), producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 23 février 2013 était consacrée à une histoire politique de l’internet, de la Guerre froide aux controverses climatiques en compagnie de Paul N. Edwards, professeur à l’université du Michigan où il travaille sur l’histoire des technologies et de l’information, et notamment sur les liens entre les données climatiques et la modélisation climatique.

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3 commentaires

  1. bonjour à tous,
    ca m’a fait beaucoup de plaisir de lire votre erticle et de savoir les critiques sur les rencontres en ligne. Toute choses a de bon et de mauvais coté. Les rencontres sur internet avantages beaucoup car il promet divers types de personnes mais il faut aussi se méfier des arnaques et des mensonges.
    cordialement

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