Au coeur de la cliodynamique (1/2) : les cycles historiques

Il y a quelque temps, dans un article sur les long data, j’évoquais la « cliodynamique« , un mouvement cherchant à repérer des modèles numériques dans l’histoire des civilisations créée par Peter Turchin, un spécialiste de l’écologie. Aujourd’hui, un papier de Wired donne un nouvel éclairage sur ce champ de recherches et sur la méthodologie employée. Le texte est signé Klint Finley. Il est intéressant de noter cette signature parmi les journalistes de Wired. Car si Finley n’a pas la célébrité d’un Chris Thompson, d’un Kevin Kelly ou d’un Alexis Madrigal, il ne sort pas du néant. Depuis 10 ans, il tient le blog Technoccult (qui figure dans mon « top 10 » personnel de la blogosphère), étonnant mélange de technologie et contre-culture, très proche de mouvements contestataires comme le fameux « Occupy Wall Street ».

La cliodynamique, donc, est une tentative de transformer l’étude historique en science exacte en déterminant des patterns, des modèles, des cycles, exprimables mathématiquement, et ce, afin d’émettre des théories et des explications testables sur les événements historiques.

Les outils utilisés pour ce genre de travail n’impliquent pas des mathématiques très avancées, comme l’explique Finley : « Turchin affirme que ses méthodes ne sont pas très complexes. Il utilise des techniques statistiques assez courantes, comme l’analyse spectrale. (Il a) employé des outils bien plus sophistiqués en écologie ». Il ne s’agit pas d’outils de « big data ». Les ensembles de données auxquels il recourt ne sont pas massifs au point que des logiciels statistiques ordinaires ne suffisent à les analyser. »

Finley se concentre sur la principale découverte de Turchin, l’idée du « cycle séculaire ». En gros la plupart des empires agricoles de l’histoire se caractérisent par une période d’environ 100 ans de prospérité, suivie d’un siècle de dégradation qui se clôt par une restabilisation. Cela dure entre 200 et 300 ans. Au sein de ce cycle, on rencontre très souvent – mais pas toujours – une période tous les 50 ans pendant laquelle se multiplient actes de violence et émeutes.

Une histoire cyclique ?

Pourquoi cette succession de cycles ? Est-elle produite magiquement, ce qui en ferait une espèce d’astrologie ? Rien de tel pour l’ancien spécialiste des écosystèmes qu’est Peter Turchin. Cette régularité est produite par des oscillations au sein d’un système complexe, analogues aux fluctuations des rapports prédateurs/proie dans la nature. Selon Turchin, note Finley, les causes d’un tel cycle sont intimement liées à deux choses, la démographie et la production des élites. L’argument de base est malthusien. L’instabilité commence lorsque la population, après une période relativement prospère, commence à voir les ressources disponibles se réduire. Le phénomène est d’autant plus sensible que, pendant la phase prospère, les membres des classes supérieures augmentent. Malheureusement, le nombre de postes susceptibles de satisfaire ces élites devient insuffisant. Apparaissent alors un ensemble de citoyens issus des classes supérieures appauvries, incapables d’accéder à des positions de pouvoir. Cela encourage la constitution de clans, de factions et le développement de frustrations qui vont petit à petit amener à la dégradation du système.

Essayons maintenant d’entrer un peu plus avant dans les travaux de Turchin, tels qu’ils sont présentés dans ses articles et ses ouvrages, notamment War and Peace and War (2007).

Cet ouvrage raconte la naissance et le déclin des empires, qui se déroule sur un ou plusieurs « cycles séculaires ». A noter que dans ces textes, Turchin ne mentionne quasiment pas le « cycle court » de violences qui se surimpose au rythme plus lent. Turchin d’ailleurs l’avoue lui-même : il ne connait pas très bien la cause de ces éruptions de violences (tout au plus y voit-il un possible cycle « père et fils », correspondant, pour simplifier, à un « conflit de générations »), et de plus elles n’existent pas systématiquement : l’empire chinois ne les connait pas ou les Etats-Unis n’en ont pas subi en 1820, alors qu’ils auraient dû. Une fois de plus cela montre qu’il ne faut pas appliquer mécaniquement des règles mathématiques, mais qu’on doit en comprendre, toujours, les causes sous-jacentes.

La question est de savoir si ces travaux, qui concernent les empires agraires, peuvent aussi s’appliquer aux nations industrielles. Pour Turchin, cela fonctionne en tout cas pour les Etats-Unis. Ceux-ci peuvent-ils être considérés comme un « empire » ? Oui, selon la définition qu’en donne Turchin : pour lui un empire est un « large territoire multi-ethnique » possédant une structure complexe de pouvoir. Peu importe que cet empire soit autocratique, démocratique, qu’il soit dirigé par un roi héréditaire, une ploutocratie, une bureaucratie ou le peuple. Les USA entrent évidemment dans la définition.

Bien sûr, l’article de Finley se concentre sur l’Amérique. Mais les études de Turchin ne s’arrêtent pas là. Ainsi, selon lui (.pdf), notre pays aurait aussi connu une série de « cycles séculaires » correspondant grosso modo aux dynasties qui se sont succédées sur le trône depuis le Moyen-Age : « le cycle des Capet » qui va de 1150 à 1450 environ, suivi par celui des « Valois » (1450-1660). Le troisième cycle, qu’il nomme « Bourbons » (mais qui inclut les événements de la révolution et les régimes qui suivent) va de 1660 à 1870, avec une phase d’expansion s’achevant vers 1770, époque où effectivement la France est une puissance mondiale reconnue. Suit une phase de « déclin » se terminant en 1870, avec donc la naissance de la troisième république. Turchin s’arrête là, mais on pourrait aisément continuer son schéma et déduire que cette période « intégrative » (d’expansion) s’achève aux alentours des années 70, avec la fin des « Trente glorieuses »

Et aujourd’hui ?

Il serait intéressant de se demander si les mêmes cycles pourraient aussi se reproduire dans le monde postindustriel dans lequel nous entrons. L’argument malthusien de l’accroissement de la population, par exemple, tient-il toujours ?

Il me semble qu’on peut au moins repérer quelques tendances similaires :
– la population tend à se stabiliser, mais la consommation de ressources continue à augmenter. Même si les gens ne meurent plus de faim (du moins en Occident !), on assiste donc toujours à un accroissement des inégalités.
– le passage d’une société à un secteur tertiaire ou numérique entraîne effectivement une multiplication des « élites » : plus que jamais, nous disposons d’une population super-éduquée, incapable de tirer profit de ses compétences avec l’apparition d’un « prolétariat intellectuel ». Dès les années 90, Douglas Coupland caractérisait les membres de la « Génération X » comme des gens souvent hyper diplômés cantonnés à des petits jobs sans intérêt. La multiplication des factions, des clans et l’intensification d’une lutte pour le pouvoir restent donc tout à fait envisageables.

Reste à savoir ce qu’on peut en déduire pour l’avenir. Dans son livre War And Peace And War, Turchin repère aujourd’hui deux empires nettement constitués, les USA et la Chine, et deux « empires potentiels », la Russie et l’Union Européenne. Celle-ci possède en effet les caractéristiques propres à un empire : elle est multiethnique, elle a connu une phase d’expansion agressive en passant de 6 à 27 pays en l’espace de quelques décennies (on voit que la guerre n’est pas nécessaire à l’expansion territoriale). Reste cependant à déterminer si cette configuration est stable.

Dans son livre Turchin mentionne aussi la possibilité qu’un changement de paradigme s’opère. Le web, et surtout les smartphones ont tendance à perturber les fonctionnements hiérarchiques traditionnels (jusqu’ici fondamentaux dans le fonctionnement des « empires »), et constituent ce qu’on appelle une hétérarchie où les centres de contrôle ne sont plus apparents. « La blogosphère », explique-t-il, « est une structure hétérarchique. Son hôte, le web, l’est aussi, de même qu’Al Qaida » (sur le caractère hétérarchique d’Al Qaida, on se reportera avec profit aux travaux de John Robb sur la « guérilla open source« ). Or, admet Turchin, « notre compréhension de la dynamique des réseaux hétérarchiques est encore dans l’enfance ». Reste à savoir si ces nouvelles technologies vont vraiment se montrer en mesure de changer des comportements qui, comme on va le voir, sont profondément enracinés dans l’esprit humain.

Rémi Sussan

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11 commentaires

  1. Je doute… La complexité sociale interdit les cycles, on ne peut que les construire a posteriori, chaque fois en changeant de modèle (ce n’est qu’un pouvoir des mathématiques). J’ai parlé de tout ça sur mon blog en 2006 quand je lisais Turchin.

    Les structures fractales plus en accord avec la complexité!!!

  2. les « hétérarchies » ne sont-elles pas soit des hiérachies en devenir, soit des hiérarchies non perçues ?

  3. Les hétérarchies sont des hiérarchies entremêlées. Elles formes un réseau décentralisées. Perso, je développe dans L’alternative nomade.

  4. les « hétérarchies » ne sont-elles pas soit des hiérachies en devenir, soit des hiérarchies non perçues ?
    Toutes les hiérarchies, de tous temps, ont toujours été des hiérarchies entremêlées. Nous en avons seulement plus conscience maintenant.

  5. Je n’ai pas trop compris comment un même cycle (les Bourbons) peut contenir plusieurs révolutions, deux périodes juridiquement et socialement très différentes, quelques monarchies, un empire, deux républiques, et autres joyeux changements de régimes, et être pourtant qualifié de cycle unique.

  6. Ella,

    personnellement ça me parait assez logique, justement. La seconde partie (déclin) du cycle des Bourbons se caractérise précisément par une très grande instabilité, avec plusieurs changements de régime, des révolutions, etc. a partir de 1870, commence la troisième république qui a duré jusqu’en 1940 et avec elle un système stabilisé de la « france républicaine » qui dure encore aujourd’hui.
    Mais je suis conscient que ce genre de raisonnement peut aisément s’adapter à n’importe quelle théorie. Pour voir si la thèse de Turchin est juste, il faudrait observer les courbes démographiques la richesse moyenne par habitant pendant ce cycle, etc (Turchin le fait dans un autre livre, assez technique, « secular cycles », mais il s’arrête aux Valois)…

  7. Le philosophe Bernard Stiegler parle lui de « double redoublement epocal ».
    Quand à la psychohistoire d’Asimov elle fait intervenir le chaos.

  8. Rémi,

    De toute façon, faire continuer les Bourbons après 1848 me parait assez difficile. 🙂

    Mais ce pinaillage est juste là pour montrer mon impression qu’il a cherché à faire rentrer cette période dans son schéma, et qu’il l’a justifié comme il pouvait sans réellement rechercher de cohérence interne (même si la démarche n’est probablement pas malhonnête, juste un peu trop enthousiaste). Ça fait beaucoup plus « j’ai une théorie, et je présente la réalité pour qu’elle y colle » plutôt que « je recherche dans les faits la théorie qui les sous-tend ». L’inverse d’une démarche scientifique.

  9. Vraiment passionnant, merci, et évidemment, difficile de ne pas penser à la psychohistoire d’Asimov dans la Fondation.

    Peut-être y a t-il aussi quelque chose à regarder du côté des cycles de Kondratieff ? Et/ou comment cet ajout économique peut être corrélé ou non à la démographie dont on parle ici ?

    Je vous recommande très chaudement le rapport « Global Trends » de la CIA, paru dernièrement (disponible intégralement en anglais sur gt2030.com, de mémoire, et en français dans un bouquin « Le monde en 2030 vu par la CIA »).

    M

  10. Excellent! La notion de cycle qu’elle soit un fantasme ou une réalité continue de fasciner. C’est l’idée que l’histoire, ce sont toujours les mêmes événements qui se répètent sous des formes différentes en apparence, mais ce sont toujours les mêmes structures, les mêmes motivations qui sont à l’œuvre. Les organisations sociales, les régimes politiques changent, ainsi que les mœurs et coutumes. Mais ce sont toujours les mêmes conflits entre les hommes, les mêmes cycles de saisons, voire les mêmes périodes de glaciation/réchauffement de la terre et le retour de la lune. Cette méthode d’interprétation du temps et de l’histoire est parfois suspectée d’être équivalente à l’approche des savants d’avant les Lumières mais elle trouve des échos dans des livres tirés à 5 millions d’exemplaires et traduits en 27 langues pour ne prendre que l’exemple de Graham Hancock. L’ésotérisme populaire a de beaux jours devant lui. Mircea Eliade ne s’en moque pas quand il énonce que dans les sociétés primitives « le passé est la préfiguration du futur » . L’extraordinaire présence au XXIe siècle de cette fascination pour la répétition n’est donc pas nouvelle.Peut-être que l’avenir est devant et derrière. C’est plus commode pour cerner ce qui doit advenir. Merci Remy Sussan. Du grain à moudre pour la prospective
    Christian Gatard

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