Les blogs : un espace pour comprendre l’ajustement des normes sociales

La lecture de la semaine est un long billet qui nous vient d’Allemagne. Il s’agit d’une réflexion de Christoph Kappes (@ChristophKappes), conseiller en stratégie numérique et blogueur à ses heures. Le titre de son billet : « La culture du blog, une réponse à la complexité de la société et à la crise de ses institutions ».

Kappes rappelle que l’hiver dernier, un petit débat a eu lieu sur le web germanophone autour de la question : Y a-t-il une crise des blogs ? Ce type de discussion n’est pas nouveau. Depuis 10 ans, on se demande si les blogs meurent, s’ils gagnent en importance, s’ils influencent la vie politique, etc.

On en arrive bien souvent à la conclusion que la place des blogs dans le débat public est négligeable, que leur visibilité sur Google décroit, que leur audience diminue et que leur qualité est souvent faible. En Allemagne, les seuls blogs réussissant à se maintenir sont d’ailleurs des structures semi-professionnelles, animées par plusieurs rédacteurs, sur des sujets hyperspécialisés. Comme l’excellent Netzpolitik.org par exemple, très pointu sur les questions de politiques numériques.

Mais, selon Kappes, la plupart de ces critiques sont faussées, car on observe les blogs à l’aune d’une représentation de l’espace public qui date de l’école de Francfort, à une époque où internet n’existait pas encore. Dans cette perspective faussée, on attend des blogs la même chose que des médias traditionnels. C’est-à-dire qu’ils participent à l’idéal de l’émancipation humaine tel qu’il a été hérité des Lumières. Mais quand on voit la piètre qualité de bon nombre de commentaires sur les blogs, on peut être tenté de juger sévèrement ce mode de publication. De même, lorsqu’on compare les blogueurs aux journalistes, il est facile de leur reprocher de ne pas maitriser la forme d’expression adéquate, d’outrepasser leur domaine de compétence et de ne pas produire des informations fiables.

Mais, pour Kappes, on ne peut pas demander aux blogs d’être ce qu’ils ne sont pas.

Et pour comprendre ce qu’est la culture des blogs, il faut changer de perspective et observer le phénomène dans son ensemble.


Image : Cartographie de la blogosphère politique française réalisée par Linkfluence : l’analyse politique suffit-elle à comprendre le rôle politique des blogs ?

Il faudrait par exemple commencer par définir ce qu’est un blog. Le contenu n’est pas un critère suffisant. Les sujets qui y sont abordés le sont aussi dans les médias traditionnels (politique, science, cuisine, etc.). On ne peut pas non plus le définir sur un critère technique. Les blogs utilisent en général une forme de CMS (Content-Management-System) léger à installer et à utiliser, mais aujourd’hui beaucoup d’autres sites, ceux de certaines entreprises par exemple, fonctionnent aussi sur ce modèle.

Ce qui fait du blog une pratique culturelle à part entière, c’est la forme de l’expression utilisée (la taille, la subjectivité, la sérendipité…), les caractéristiques des commentaires (par exemple la possibilité de leur sélection ou de leur suppression, l’agressivité des réponses…) l’intercitation et la mise en réseau (les liens, les likes…) ainsi que d’autres pratiques comme les méthodes de tagging interblog, etc. Une fois cette définition posée, on s’aperçoit que les réseaux sociaux ont depuis longtemps repris ces pratiques. Cela les intègre totalement dans cette culture du blogging. Et inversement : les blogs ont toujours fait parti de ce qu’on appelle aujourd’hui de manière assez vague le « Web 2.0 ». S’il est vrai que les blogs ont un peu perdu en visibilité ces dernières années, c’est parce que les pratiques culturelles qui s’y sont développées se sont depuis disséminées dans toutes les autres couches du web. Mais cette culture du blogging est bien loin d’être en crise !

Comme tout autre mode de communication, hors-ligne ou en ligne, les blogs répondent à notre besoin d’interactions sociales, notre besoin d’exprimer notre pensée, nos sentiments, nos opinions. Ils sont un espace où peut se manifester l’assentiment des autres dont nous avons tant besoin pour nous conforter dans notre vie et pour nous donner la force de résister. Car la vie n’est pas le pays des Bisounours.

Ainsi, les blogs ont souvent pour fonction de communiquer comment l’on va ou d’exprimer son indignation : que ce soit ) propos de la photo d’un Orang-Outan mutilé par exemple, de voisins qui portent plainte contre le bruit provenant de la cour d’une école maternelle…

Le simple fait que les gens s’indignent de ces choses là me semble une belle preuve de santé mentale et d’intégrité morale, même si je préférerais parfois que toute l’indignation de la nation ne s’expose pas ainsi à mes organes sensoriels. Mais l’indignation est l’émotion qui a donné naissance à la Res Publica.

Penser que ce type de billets n’est pas constructif, c’est encore une fois faire fausse route. Il ne s’agit pas ici d’être constructif, mais de communiquer. D’ailleurs, on attribue à Freud le bon mot selon lequel celui qui a eu l’idée d’utiliser le verbe plutôt que la lance pour résoudre un conflit a inventé la civilisation. Internet, en décuplant les possibilités d’expressions, le nombre de personnes s’exprimant et l’ampleur de l’audience, offre une nouvelle forme de gestion du vivre ensemble.

Avant nous pouvions crier sur nos voisins perçant des trous dans le mur au milieu de la nuit ou bien laisser un mot sous l’essuie-glace d’un automobiliste mal garé voire même, dans une poussée de guérilla urbaine, lui rabattre son rétroviseur. Avec Internet, on peut désormais exprimer de manière concrète ce type de questions et en discuter avec la participation d’un grand nombre de tiers. Finalement, ces blogs créent un espace d’éducation permanente dans lequel on apprend et on remet en cause sans cesse les règles de la vie en société.

Dans ce cadre, la gestion du vivre ensemble n’est plus de l’ordre des lois, dont l’ajustement est lent et délégué aux politiques, mais de celui des normes sociales, dont les contours plus flous se renégocient en permanence et de plus en plus vite. Contrairement aux lois ces normes sociales n’ont aucun caractère impératif, les individus peuvent donc y souscrire librement.

Les blogs contrebalancent ainsi la faiblesse des institutions qui peinent à percevoir la société dans sa diversité. Tout en comblant des besoins communicationnels que les grands médias, du fait de la verticalité de leur expression, ne peuvent pas combler.

Pour finir, ce qu’il faut remarquer, c’est qu’internet n’est pas seulement perçu comme un vecteur de la mondialisation, de la paix mondiale ou de révolution, il offre aussi l’opportunité aux individus d’intensifier leurs interactions autour de problèmes concrets et locaux. Si ces expériences participatives et collaboratives locales étaient étendues à l’échelle de la nation, il se pourrait que cette nouvelle manière de gérer le vivre ensemble puisse aboutir à une réorganisation profonde de la politique.

Xavier de la Porte

“Xavier de la Porte (@xporte), producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 20 avril 2013 s’intéressait à comment l’internet ne change pas la politique en compagnie d’Ariel Kyrou, rédacteur en chef de Culture Mobile, codirecteur de la revue Multitudes, et auteur de Révolutions du Net : Ces anonymes qui changent le monde et de Loïc Blondiaux, docteur en science politique, co-animateur de l’Institut de la concertation, président du conseil scientifique du Groupement d’Intérêt Scientifique « Participation du public, décision, démocratie participative » et auteur notamment du Nouvel esprit de la démocratie.

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3 commentaires

  1. Analyse perspicace. Merci. Il faut aussi tenir compte que toutes les sociétés ne peinent pas à percevoir la diversité et que dans certains pays les blogs peuvent avoir une certaine influence auprès des institutions.

  2. Bonjour Xavier,

    L’article est excellent ! J’ai retenu deux passages très juste « Il ne s’agit pas ici d’être constructif, mais de communiquer » et « Les blogs contrebalancent ainsi la faiblesse des institutions qui peinent à percevoir la société dans sa diversité ». L’angle du billet est très intéressant.

    amicalement

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