Dieu et l’ordinateur

On doit la lecture de la semaine à Peter Glaser (@peterglaser), écrivain et journaliste autrichien, longtemps rédacteur en chef de la revue du Chaos Computer Club, le célèbre groupe de Hacker berlinois.

Ce texte paru sur le site autrichien Futurezone.at s’intitule « Dieu et l’ordinateur » et relève du genre de la Glose, une forme de chronique compilant plusieurs idées en apparence sans référence et en multipliant les sous-entendus plus ou moins critiques à l’actualité. Elle permet souvent d’exprimer une réflexion subjective dans une culture qui se méfie beaucoup du journalisme d’opinion.

« Autrefois, le magistère moral du Vatican sur la technologie ne pouvait être remis en cause. Eugen Sänger, pionnier de la navigation spatiale, l’exprimait ainsi dans un livre : « En 1956, dans un communiqué officiel à destination des participants au congrès international d’aéronautique de Rome, le pape Pie XII a répondu à la question du sens de telles entreprises : « Le seigneur, qui a déposé dans le cœur des hommes le désir insatiable du Savoir, n’a pas l’intention de limiter la soif de conquête des humains ». »

En 2010, reprend Glaser, au sujet de la confession en ligne, l’archevêque de Cologne, Joachim Meisner répondait « c’est impossible, elle doit avoir lieu en face à face ». Mais au 21e siècle les choses vont vite, poursuit Glaser. Depuis, une application catholique du nom de « Confession » a reçu la bénédiction du Clergé américain.

Pour les fans d’Apple, la question de la Foi a d’abord été de l’ordre de l’ironie. On parlait de « Mac-évangélistes ». On parlait des Sermons sur la Montagne pour désigner les conférences de Steve Job et on parlait aussi de la vénération cultuelle des appareils de la marque. Mais le sujet est devenu progressivement plus sérieux. Aujourd’hui, beaucoup affichent une vraie croyance en Apple.

L'Apple store de New York par Trey Ratcliff
Image : l’un des grands temple d’Apple, l’Apple Store de New York photographié par Trey Ratcliff.

Dans « Sans soleil », le film de Chris Marker, le narrateur commente une exposition de trésors du musée du Vatican, qui sont exhibés derrière des vitres blindées dans un centre commercial à Tokyo. Ce narrateur soupçonne l’intérêt des visiteurs de relever de l’espionnage industriel et imagine que les Japonais préparent la sortie prochaine d’une version plus performante et bon marché du catholicisme. Cela a bien eu lieu, mais pas au Japon : à Cupertino, au quartier général d’Apple.

Lorsqu’on observe un humain assis à un écran d’ordinateur, une autre image surgit immédiatement – celle d’un individu se recueillant devant un autel domestique. Un ordinateur n’est pas un objet ordinaire, c’est un objet de culte au sens le plus dramatique du terme. La ferveur et la motivation fanatique parfois éprouvées par l’utilisateur ont une dimension profondément spirituelle. Dans aucune autre situation, on retrouve un tel dévouement inconditionnel, une extase aussi douloureuse, à part peut-être quand apparait la Vierge ou quand on fraude le fisc. Devant nous ou même au creux de nos mains, ces appareils électroniques sont autant de confessionnaux en puissance. Ces dernières années, les églises traditionnelles, trop rigides et impuissantes, ont abandonné la piété au numérique.

Les vidéos qui sur YouTube mettant en scène les nouveaux produits d’Apple, nous prouvent qu’il y a dans le numérique quelque chose qui dépasse le profane. Alors que les traditionnelles vidéos d’animaux n’engageaient pas la machine, les clips d’aujourd’hui qui montrent des chats, des chiens ou des perroquets jouant avec des tablettes prennent un sens totalement différent. Au premier regard, ils semblent montrer que ces appareils stimulent chez les animaux leur capacité intellectuelle. Mais en réalité, on peut y voir une forme de jugement divin qui révèle la corruptibilité des humains. Contrairement à nous, les animaux ne se laissent pas abuser par la pseudo-sacralité que le marketing confère à ces appareils.

En 1977, le graphiste Rob Janoff a créé le logo Apple tel que nous le connaissons aujourd’hui – les contours d’une pomme dans laquelle quelqu’un a croqué. Avec ce coup de dent, Janoff voulait simplement éviter que l’on prenne cette pomme pour une tomate. En anglais, cette bouchée de pomme manquante sous-entend un jeu de mots : mordre – to bite – se prononce exactement comme byte, un bit. Mais c’est la référence biblique qui a finalement pris le dessus – la pomme croquée symbolise le fruit interdit de l’arbre de la connaissance, dont l’aspect appétissant a permis au serpent de tenter Adam et Eve. La forme du serpent fait aussi partie du champ d’expérience du numérique – je pense ici aux longues files d’attente qui ondulent interminablement et pacifiquement devant les Apple-Store de cette planète, à chaque fois qu’une nouveauté est commercialisée.

Grâce à l’imagerie médicale, les recherches de l’expert américain en marketing, Martin Lindstrom, font apparaitre que lorsque des consommateurs voient des logos de marques, leur activité cérébrale est identique à celle des religieuses qui pensent à Dieu. C’est d’ailleurs l’une d’entre elles, la sœur Judith Zoebelein, qui est l’experte auprès du Pape sur les questions liées à Internet. C’est elle qui est à l’origine de l’installation du premier serveur dans les caves du Vatican, serveur qui porte le nom de l’archange messager Gabriel. Quant au pare-feu du Vatican, il porte celui de L’Ange-Gardien Michel et l’Intranet se prénomme Raphaël, comme l’archange qui œuvrait, lui aussi, dans le secret. »

Xavier de la Porte

Xavier de la Porte (@xporte), producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 11 mai 2013 se demandait pourquoi les technologies veulent-elles nous rendre heureux en compagnie de Christophe Deshayes et Jean-Baptiste Stuchlik, respectivement conseiller pour des entreprises sur les questions numériques et ingénieur et psychosociologue, auteurs du Petit traité du bonheur 2.0 : Comment prendre soin de soi et des autres grâce aux technologies numériques qui vient de paraître chez Armand Colin.

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7 commentaires

  1. « Un ordinateur n’est pas un objet ordinaire, c’est un objet de culte au sens le plus dramatique du terme. » dans le seul cas des iPhone et iPad, précisons-le. Ils restent encore une très forte majorité de pragmatiques adeptes de la puissance du PC et/ou l’open source et qui Dieu merci troquent ces bidules qui abrutissent l’humanité.

  2. Merci, un petit détail m’a tout de même un peu ennuyé :
    un « byte » ne se traduit pas par « bit », mais par « octet ».
    et une précision supplémentaire :
    1 octet (ou byte) = 8 bits

  3. Objet de culte, de projection, de realisation « ferveur, devouement inconditionnel » … Ne peut-on pas dire que l’automobile, bien avant l’ordinateur, a essuyé ces platres là ?
    On pourrait également parler de la « pseudo-sacralité du marketing » de ces objets là me semble-t-il…

  4. Choisir Apple, c’est plus que de manger des pommes, c’est acheter un iPhone, puis un iPod, un iMac… en pensant avoir acheté le top du top.
    Avec ça, il y a un Dieu sur internet et c’est… Google. Pour preuve, demande à Google, c’est ton ami.

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