Open Data (3/3) : et les gens ?

Par le 16/07/13 | 19 commentaires | 2,064 lectures | Impression

Nous l’avons déjà dit plusieurs fois, l’ouverture des données publiques ne suffit pas. La participation et l’animation sont essentielles. Mais la recette n’est pas magique. Et nombreux sont les projets qui s’interrogent sur comment faire levier auprès du plus grand nombre… La semaine européenne de l’Open Data a été l’occasion d’un retour sur quelques projets d’animation ou de coproduction de données afin d’apprendre des expériences de chacun (voir la première partie de notre dossier : “La technique a-t-elle pris le pas ?” ; la seconde : “dépasser l’Open Data ?”).

Expliquer, animer, proposer… la médiation n’est toujours pas si simple

L’avocat Samih Abid (@abidsamih) est venu représenter le collectif informel Open Gov Tunisie (@OpenGovTN) qui travaille à faire reconnaître dans la constitution tunisienne qui se prépare, l’ouverture des documents et données publiques.

Pour l’instant, la Tunisie a ouvert un portail de données publiques qui a même intégré des données provenant du ministère de l’Intérieur, permettant de les visualiser (mais pas de les télécharger). Si certaines initiatives vont au-delà de la loi, comme celle de la ville de Sayada, une ville de 30 000 habitants qui pratique depuis longtemps l’ouverture de ses données et la démocratie participative, le manque de moyen, le manque de volonté politique et de compréhension des enjeux par les habitants, limite les initiatives. Pour que le mouvement d’ouverture des données publiques essaime, le collectif a lancé l’organisation de Barcamps… pour inciter les développeurs à s’intéresser à ce sujet. “La libération des données publiques en Tunisie doit accompagner la démocratisation du pays”, conclut Samih Abid avec conviction. Est-ce que cela sera suffisant ?…

Le développeur Stéphane Gigandet est venu présenter Open Food Facts, lancé lors de la première semaine européenne de l’Open Data, à Nantes, en 2012. L’idée de cette plateforme est de proposer une base de données d’informations sur les produits alimentaires. Avec plus de 500 contributeurs et plus de 9000 produits répertoriés dans la base, Open Food Facts permet d’avoir des informations sur les ingrédients, la nutrition et les additifs utilisés dans nos produits alimentaires. Le but est de déchiffrer les ingrédients pour que les gens puissent être mieux informés et mieux comprendre ce qu’ils mangent. Ce n’est certes pas une base de données publique, mais “une base de données de données d’intérêt public”, souligne Stéphane Gigandet. Elle permet par exemple de produire des graphes sur les sucres et les additifs dans les sodas pour aider les gens à prendre de meilleures décisions de consommation et encourager l’industrie à faire des produits de meilleure qualité. Depuis le scandale Findus, le projet a beaucoup évolué, notamment en devenant multilingue, même s’il manque de relais au-delà de la France. Le site n’a pas encore lancé de collaborations avec des organismes publics, mais Stéphane Gigandet espère que cela viendra, tout en espérant que le site continue à rencontrer son public.


Image : exemple d’utilisation de la base de données d’Open Food Facts croisant les additifs et les sucres des sodas.

Faire participer les gens n’est pas toujours simple, comme le rappelle Olivier Rovellotti (@orovellotti) de Natural Solutions (voir sa présentation), une entreprise marseillaise qui développe des outils numériques pour la nature. L’entreprise a développé des applications open source pour la collecte, le stockage et l’exploration de données de biodiversité, comme ecoRelevé et ecobalade. L’idée est d’inviter les gens à participer au relevé de la biodiversité, en prenant des images de plantes ou d’animaux, en indiquant leurs lieux d’observation… La collecte de ces données est difficile et le crowdsourcing apparaît souvent comme une solution. Reste que les outils doivent savoir être intelligents, car l’apport de la foule ne recoupe pas vraiment les questions de complexité de la biodiversité. On recense plus de 8000 espèces animales en Camargue quand les gens n’en connaissent le plus souvent qu’un dizaine. Il faut donc développer des outils qui suggèrent des espèces par reconnaissance d’image par exemple, qui permettent à la foule d’être plus intelligente qu’elle n’est.

Ces trois exemples montrent que l’animation n’est pas si simple. Qu’au final, bien des objets que manipulent les données se révèlent plus complexes qu’ils n’y paraissent.

Construire l’animation, construire la rencontre

Steven Flower (@stevieflow), qui se définit comme un “technologue civique”, l’un des membres fondateurs d’Open Data Manchester hébergé au Manchester Digital Laboratory, est venu dresser une synthèse des initiatives d’animation autour de l’Open Data en Europe. Comment provoque-t-on la rencontre entre l’offre et la demande de données ?

A Manchester, de nombreuses initiatives d’animation de la communauté ont été mises en places – 24 hours data people, le Manchester Hackathon, Routes to the future (un week-end d’animation sur le thème du transport et des données), Young Rewired State (un festival national pour les jeunes codeurs), Lovely Data, Hack Manchester… Concours, rencontres… Autant de formes d’animation qui se répandent pour mobiliser l’attention et stimuler l’innovation autour du sujet. “L’animation, c’est l’endroit où l’offre de données publique rencontre la demande”, estime Steven Flower. Quand on parle d’animation, on parle à la fois de technologie et de temps. On parle de prototype, de hack, de code, de carte… et on parle également de fête, de camp, de festival, de sprint…

Le public qui vient à ces événements est essentiellement composé de producteurs (administrations, entreprises et autres “gardiens” de données) et de consommateurs de données (hackers, développeurs, codeurs, journalistes, designers, activistes…), mais leur rencontre n’est pas si évidente. L’expérience des gens diffère selon qu’ils appartiennent à l’un ou l’autre camp. Parfois il faut lever les inquiétudes, parfois modérer les enthousiasmes… On ne s’amuse pas toujours à ces événements. Il faut gérer les attentes et tout ne se résout pas toujours par une journée ou une rencontre, reconnait avec modestie l’activiste. “Nous sommes tous des débutants face à ces questions.”

Rassembler les gens ne suffit pas toujours. Il faut amener des outils, des compétences qu’ils n’ont pas (modérateurs, facilitateurs), des méthodes, des exemples… Il faut savoir aussi observer qui est présent, qui participe et donc qui est absent et qui il manque. Steven Flower cherche des gardes-fou. Pour lui, il faut s’intéresser aux “petites données” et pas seulement aux grosses. “On fait parfois plus de choses avec pas grand-chose”. Peut-être aussi faut-il imaginer dépasser les événements pour regarder des formes d’engagement à plus long termes, sur un projet plutôt que sur un événement ? Enfin, Steven Flower n’oublie jamais le test de sa mère : si un néophyte ne comprend pas ou plus, c’est qu’il y a un problème. Bref, garder un peu de distance sur ce qu’on réalise pour le réajuster constamment aux objectifs est primordial.

Stéphane Martayan (@smartayan) de la région Paca est venu présenter les avancées de l’Open Data en Paca (voir sa présentation). L’année dernière à Nantes, il avait présenté la politique que la région comptait mener. Cette année, il en a présenté les premiers résultats et les premières inflexions.

La région en est à l’an 1 de l’Open Data. Martayan a rappelé combien cette action s’inscrivait dans une politique régionale globale de soutiens aux nouvelles technologies, aux entreprises innovantes, aux espaces publics numériques, à la démocratisation des usages. L’Open Data est à la fois une démarche interne à l’administration régionale et aux services et en même temps une démarche fédératrice permettant de travailler avec tous les acteurs du territoire numérique. Et Stéphane Martayan de rappeler le calendrier de la démarche Open Data en Paca, de la délibération des élus (décembre 2011), à l’ouverture du portail (juillet 2012, @OpenPaca) qui a profité du lancement du projet Marseille-Provence 2013 comme un catalyseur et un fédérateur pour faire progresser l’ouverture de données de tourisme, de la culture et du transport.


Présentation : Open Data Week Marseille – Démarche Open Data en PACA par Stéphane Martayan.

Ce portail régional qui rassemble plus de 25 partenaires totalise 410 jeux de données (dont une centaine provenant du Conseil Régional) et depuis sont ouverture a connu plus de 60 000 téléchargements. Reste que le portail de données n’est qu’une brique de base, assure Stéphane Martayan. L’animation est essentielle. En Paca, elle se veut ambitieuse, à la fois en direction des services, mais aussi auprès des réutilisateurs ou des acteurs de la médiation numérique et citoyenne. Elle utilise la panoplie d’outils existante : hackathon (comme HackDataPaca.net), concours régional, et bientôt la mobilisation des 160 Erics, les lieux d’accès publics à l’internet qui maillent le territoire en y associant le concept d’infolab développé par la Fing, afin d’outiller ces lieux pour qu’ils soient mieux armés pour accompagner les citoyens.

“Il y a encore beaucoup à faire pour installer durablement la culture de la donnée”, estime Stéphane Martayan, en envisageant de poursuivre l’effort d’animation interne par des hackathons dédiés aux services permettant de partir des problématiques concrètes des politiques publiques pour créer des “boucles de rétroaction”.

L’Open Data doit être un levier de modernisation de l’action publique et un outil d’aide à la décision : “l’Open Data fait bouger les lignes, c’est un catalyseur de décloisonnement, de transversalité, qui permet à l’acteur public d’adopter une nouvelle posture. C’est un catalyseur d’innovation ouverte pour coproduire de nouveaux services publics.”

Stimulant. On aimerait effectivement que l’Open Data montre qu’il peut aller aussi loin.

Comment “mieux” coproduire ?

Comme le rappelait notre collègue Amandine Brugière (@brugiere) de la Fing, co-responsable du programme InfoLab (@infolab_fing) dans sa présentation, “Savoir manipuler des données reste un exercice difficile” qui nécessite à la fois une culture et des compétences. Pas si simple donc, pour tout un chacun, de se confronter aux données publiques. “Nous ne sommes pas tous geeks”, tant s’en faut. Alors comment aider les gens à prendre en main les données qui les concernent ?

Pour les responsables du programme Infolab de la Fing, l’autre solution consiste à faciliter l’accès à des ressources, outils, et surtout à des ressources humaines. Au-delà des événements type hackathons, rares sont les espaces numériques où l’on peut facilement accéder à des gens compétents sur le traitement des données. D’où le recours à la métaphore de l’Infolab, qui s’inspire des Fab Labs, pour développer des espaces de médiation autour de l’information numérique.

Pour l’instant la forme que pourraient prendre ces infolabs n’est pas encore très précise, mais leurs missions commencent à se dessiner : développer des formations techniques, de l’éducation populaire, de l’accompagnement de projet, stimuler des usages de coproduction de données, proposer aussi des espaces ouverts à la “bidouille”… Et d’insister sur leur dimension collective afin qu’elle favorise tout autant une culture de la collaboration qu’une culture critique sur la donnée : “les données ne sont pas toujours synonyme d’objectivité, de rigueur et d’impartialité. Or c’est dans la mise en discussion des données que cela se révèle.”

Christian Quest (@cq94) vice-président d’Open Street Map France qui administre le chapitre français d’Open Street Map (OSM), la carte collaborative et libre, est venu rappelé le travail que réalise OSM (voir sa présentation).

OSM se définit comme un wiki de données géographiques. Né en 2004, il est édité et mis à jour par quelques 1,2 million d’utilisateurs de part le monde. OSM est à la cartographie libre ce que Wikipédia est à l’encyclopédie. En France, OSM bénéficie d’une communauté très active de quelques 300 contributeurs quotidien qui ajoutent quelques 1000 km de routes et de chemins par jours. Le projet français est soutenu depuis 2011 par une association non lucrative qui a pour objet de promouvoir l’adoption d’OSM. Pour Christian Quest, si l’Open Data a eu du mal en France, c’est parce que les données ne sont pas toujours de qualité. Pour les améliorer, les enrichir, les harmoniser, la meilleure méthode consiste à recourir aux utilisateurs et réutilisateurs. C’est la masse des internautes, des citoyens qui sont capables d’améliorer les données publiques et de simplifier par la même leur réutilisation. Pour lui, le CrowdFixing (la réparation par la foule qui fait référence au Crowdsourcing, l’externalisation par la foule), est l’outil capable de générer un cercle vertueux pour la réutilisation des données publiques. Et Christian Quest de donner un exemple, avec une base de données d’adresses postales de services publics de Nantes métropole, sans coordonnées géographiques. OSM a alors développé un outil pour permettre aux contributeurs d’OSM d’unifier les données de cette base, permettant à la fois d’améliorer les données d’OSM et celles du producteur.

OSM a depuis renouvelé l’opération avec la RATP pour améliorer la cartographie des données sur les stations de métro ou avec Rennes pour cartographier les bornes de location de vélos urbains. Ces partenariats avec des acteurs publics structurent le travail de la communauté OSM France et permettent également d’impliquer de simples utilisateurs afin qu’ils trouvent un rôle dans les services administratifs. Ces partenariats montrent combien les services publics de demain (en commençant par ceux qui génèrent de la donnée publique) peuvent bénéficier de la cocréation avec les usagers. C’est encore certes un petit exemple sur des données limitées (même si importantes)… Mais l’exemple montre comment depuis l’ouverture des données publiques, un sujet technique s’il en est, on peut en venir à la co-construction de services publics avec les usagers. Puisse l’exemple faire tâche d’huile et inspirer d’autres services publics, pas seulement ceux qui publient des données.

La ministre de la réforme de l’Etat, de la décentralisation et de la fonction publique, Marylise Lebranchu ne disait pas autre chose dans son discours de clôture de la conférence : Les acteurs publics n’ont plus le monopole de l’action publique. “L’ouverture des données publiques est précisément à ce carrefour entre une action publique qui doit s’ouvrir et des outils qui le permettent.”

Hubert Guillaud

Retrouvez le dossier sur l’Open Data week 2013 :

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2 commentaires

  1. Nous nous engageons sur ce sujet à travers l’Appel à Projets Mobilités 2013 : Connaître pour mieux agir : http://www2.ademe.fr/servlet/getDoc?cid=96&m=3&id=88304&p1=1

    Un des objectifs est d’utiliser les traces numériques fournies volontairement pour mieux connaitre les flux actuels et donc mieux décider les prochaines actions. Il s’agit finalement d’expérimenter une nouvelle forme de contrat social : “je fournis mes traces, sous certaines conditions, pour un objectif que je comprends et auquel j’adhère. Mon action individuelle aura des bénéfices collectifs quantifiés et des bénéfices individuels”.

  2. Dans l’idée de vulgariser et de partager les données, je lance un site qui de manière décalée propose des infographies et dataviz sur des sujets divers et variés : http://www.dataviz.im

    N’hésitez pas à rejoindre la communauté sur facebook ou twitter, voire à vous en faire l’écho sur votre site ou dans votre article ? Merci