Prospective : l’avenir passe par la fiction

L’Institut pour le futur (IFTF, @iftf) n’en est pas à sa première tentative expérimentale dans le domaine de la prospective. Voilà quelque temps il avait ainsi participé à la création du jeu Superstruct. Cette fois, l’Institut a décidé de recourir à la littérature. Dans le cadre de son projet sur l’Age de la matière connectée, afin de mieux explorer ce thème de recherche, il a commandé six nouvelles d’anticipation à des auteurs réputés (Bruce Sterling (Wikipédia, @bruces), Rudy Rucker (Wikipédia, @rudytheelder), Cory Doctorow (Wikipédia, @doctorow), Madeline Ashby (@madelineashby), Warren Ellis (fameux scénariste de comics, Wikipédia, @warrenellis) et Ramez Naam (Wikipédia, @ramez).

Une aura familière
Faire appel à des auteurs de science-fiction pour effectuer un travail de prospective est-ce vraiment sérieux ? En fait, comme l’explique David Pescovitz (collaborateur de l’Institut et connu pour être l’un des rédacteurs du site Boing Boing), dans l’introduction de l’ouvrage, rien ne l’est davantage : « Si quelqu’un vous dit qu’il peut prédire l’avenir, vous ne devez pas le croire. Surtout s’il vient de Californie. Voyez-vous, une des lois fondamentales des études de prospective est qu’il n’existe pas de faits sur l’avenir. Seulement des fictions. Notre travail à l’Institut pour le futur consiste à explorer les fictions de demain – informées par les réalités d’aujourd’hui – afin de prendre de meilleures décisions dans le présent. » Pescovitz affirme donc le rôle majeur de l’imagination dans la recherche prospective.

S’interrogeant ainsi sur les fameux « signaux » recherchés par les prospectivistes, il note que « reconnaître les patterns et synthétiser les signaux en une histoire traitant du futur de manière à la fois plausible et consistante est un étrange mélange de science, d’art et de magie. C’est définitivement une activité humaine ».

Le titre de l’ouvrage, inspiré par Rudy Rucker, est An Aura of Familiarity, qu’on pourrait traduire par Une Aura familière. Intéressant de rapprocher ce mot aura de la notion d’aura numérique déjà abordée dans nos colonnes. Mais la notion d’aura, nous explique Pescovitz nous ramène à la magie à la croyance en l’existence « d’une énergie ou d’une qualité intangible enveloppant toutes les personnes et les choses ». Et de rappeler la fameuse phrase d’Arthur C.Clarke selon laquelle toute technologie suffisamment avancée ne peut être distinguée de la magie (Pescowitz y ajoute le corollaire de Gregory Benford, comme quoi toute magie suffisamment avancée ne peut être distinguée de la technologie).

Et c’est vrai que le domaine de la « matière connectée » qui est le thème de ce recueil est bien proche de l’univers des contes de fées et des légendes. Dans l’une des nouvelles de l’anthologie, écrite par Madeline Ashby, l’un des personnages n’utilise-t-il pas les miroirs pour interagir avec l’Intelligence artificielle qui l’emploie, à l’instar d’une moderne reine de Blanche-Neige ?

De l’internet des objets à la nanotechnologie

Un aspect particulièrement intéressant du projet « matière connectée » de l’IFTF est son choix de « grand-angle ». Spontanément, on aurait tendance à diviser les spéculations de prospectives technologiques en domaines distincts, comme « l’internet des objets », la « biotechnologie » ou la « nanotechnologie ». L’IFTF utilise plutôt une thématique conceptuelle : la matière en réseau, intelligente. Peu importe finalement la méthode impliquée. Comme l’explique Pescovitz : « Que ce soit par la nanotechnologie, la thérapie génique la géoingénierie ou des interventions encore à découvrir, nous allons interagir avec des objets naturels et artificiels pour effectuer des changements au niveau systémique. »

Cet angle de traitement très large se retrouve dans le choix des nouvelles constituant l’anthologie (attention, spoilers). Si celle de Cory Doctorow se déroule de nos jours et analyse l’impact des technologies de scan 3D sur notre quotidien, le texte de Warren Ellis se situe dans un futur plus avancé et nous raconte le « meurtre » d’une maison intelligente. L’univers décrit par Madeline Ashby s’inscrit lui aussi dans un avenir assez proche, dominé par le numérique, avec toutefois une incursion discrète de la biotechnologie (certains personnages possèdent des « labs on chip » insérés sous la peau, capables de synthétiser des drogues à volonté).

Rucker et Naam sont les plus futuristes, imaginant un monde où tous les objets de notre environnement, même les plus insignifiants, sont connectés en réseau.

Ces deux auteurs se penchent également sur les aspects cognitifs de notre rapport avec cette future « matière intelligente ». Dans leurs récits, c’est un implant cérébral qui nous permet de « voir » cette multitude d’agents intégrés dans les objets de tous les jours et d’interagir avec elle. Rucker et Naam se posent aussi la question économique : comment bénéficier de tels implants ? Cela n’entraînera-t-il pas une fracture numérique à la puissance 10 ? Chez Rucker, tout devient payant. Au final, toute la matière étant connectée, il est interdit aux plus pauvres de regarder certains objets, voire de marcher dans la rue, les pavés étant eux aussi connectés…

Pour Naam, on peut bénéficier d’un tel implant gratuitement. A condition d’accepter d’avoir le cerveau constamment bombardé de publicité, comme des bouteilles d’eau susurrant « bois-moi » à l’esprit des personnes assoiffées.

La nouvelle la plus amusante et la plus atypique est celle de Bruce Sterling. Elle a la particularité de n’être pas de l’anticipation. Il ne faut pas oublier que la prospective n’est pas qu’affaire technologique, et qu’il faut aussi prendre en compte les croyances et l’imaginaire des milieux dans lesquels ces recherches se développent. La nouvelle de Sterling adopte ainsi un tour métaphysique. Et si la matière était en réseau depuis le début ? Les recherches sur les automates cellulaires et l’univers programmable pourraient nous révéler alors que ce que nous appelons le cosmos n’est qu’une toute partie d’un système computationnel bien plus large et dont la révélation ne pourrait être que terrifiante. Et Sterling de se lancer dans une comparaison hilarante entre le fameux Necronomicon de Lovecraft et le livre de Stephen Wolfram sur les automates cellulaires, A New Kind of Science. Un joli tour de force littéraire et un souriant instantané de ce que peut être la « culture geek » d’aujourd’hui.

Les pratiques de l’IFTF mêlant allègrement art, jeu, science et technologie peuvent décontenancer les tenants d’une prospective plus classique. Pourtant, force est de reconnaître que des livres comme An Aura of Familiarity ou des jeux comme Superstruct vont souvent bien plus loin, non seulement dans l’imagination, mais aussi dans la précision de la réflexion, que de lourds rapports de tendances – qui se révèlent souvent bien plus pauvres.

An aura of familiarity, publié en Creative Commons, peut être téléchargé gratuitement ici (.pdf).

Rémi Sussan

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7 commentaires

  1. A propos de miroir et d’intelligence artificielle, cela me rappelle le livre de SF de Régis Messac écrit dans les années 1930 « Le miroir Flexible ». Dans lequel il parle de robotique animale, de Ku Klux Klan et anticipe la vie artificielle, l’intelligence artificielle (le miroir flexible étant un cristal qui sert de cerveau au mécanozoaire) et ceci 20 ans avant le renard cybernetique d’Albert Ducrocq.

    Régis Messac étant un auteur français méconnu qui a écrit aussi (mais pas que ça) deux ou trois autres ouvrages de SF comme Quinzinzinzilli, et la cité des asphyxiés.
    Je sais pas si vous connaissez ?

    Regis Messac
    http://generationscience-fiction.hautetfort.com/archive/2009/05/17/le-miroir-flexible.html

    Albert Ducrocq
    http://www.ina.fr/video/CPF86648196

  2. Messac dans le Miroir flexible va, vers la fin, jusqu’à entrevoir l’intelligence en essaim.

  3. Non, merci pour cette info sur Régis Messac, je ne connaissais pas. Par contre je me souviens d’Albert Ducrocq, qui expliquait les gadgets « scientifiques » comme les « pifises » dans Pif Gadget quand j’étais môme!

  4. « Et si la matière était en réseau depuis le début ? » se demande Sterling.
    Ca parait un poil évident, ceci du macroscopique au microscopique. Dès lors on peut se poser la question : pourquoi les hommes veulent-ils à toute force substituer leurs réseaux aux réseaux existants ? Ich frage mich.

  5. Interesante . Aprendo algo con cada web todos los días. Siempre es grato poder disfrutar el contenido de otros bloggers. Osaría usar algo de tu post en mi web, naturalmente dejare un enlace , si me lo permites. Gracias por compartir.

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