Diffuser la culture makers au monde extérieur

Par le 31/10/13 | 10 commentaires | 1,173 lectures | Impression

Quel point commun entre un projet de quartiers numériques à Lomé et le MadLab de Manchester ? En fait, tous deux se définissent comme des initiatives grassroots, et se préoccupent d’introduire le numérique dans des milieux pas forcément bien équipés en haute technologie. Alors que l’initiative de “hubcité” porté par Koffi Sénamé Agbodjinou cherche à intégrer le numérique aux modes de vie africains , le MadLab britannique cherche à briser la frontière entre les technophiles geeks et le reste de la population.

Koffi Sénamé Agbodjinou (@senamekoffi), architecte togolais, fondateur de l’Africaine d’architecture, travaille sur la fusion entre les pratiques issues des Fab Labs et les traditions architecturales et culturelles africaines. Lors de sa conférence Lift, pour introduire son propos, il a évoqué l’improbable rencontre entre Maurin, un hacker français, chef d’atelier à la Blackboxe, un hackerspace de Paris, et Pierre, un maçon Tamberma, peuple du Togo dont le nom dérive d’un mot qui signifie : “ceux qui bâtissent avec la terre”. C’est dire si chez les représentants de cette ethnie, la création de bâtiments possède une grande importance culturelle. Les Tamberma sont notamment connus pour la construction d’incroyables châteaux en terre battue.

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Image : Koffi Sénamé Agbodjinou sur la scène de Lift France 2013 présente les lieux d’implantation des futurs Fab Lab de Lomé.

Comment concilier ces deux univers ? Pour Agbodjinou pourtant, les deux univers avaient quelque chose en commun et ce quelque chose tenait des valeurs que chacune de ces personnes portait en elles et insufflait dans leurs réalisations… D’où l’idée, pour l’architecte de les faire travailler sur ce qu’ils avaient en commun au service d’un projet d’aménagement urbain à Lomé, le hubcité.

L’idée est de faire bénéficier les citoyens de cette métropole des avancées du numérique sans pour autant prétendre restructurer de manière artificielle cette cité, comme trop souvent dans les projets de smart cities.

Son premier objectif a consisté à adapter les modes de travail issus du numérique (ces modes de travail collaboratifs, horizontaux…) au style de vie africain. Pour concevoir son projet, il a donc lancé un “archicamp“, équivalent architectural des barcamps, mais dont l’organisation était très différente des pratiques occidentales. Alors qu’un barcamp dure le plus souvent une journée, l’archicamp de Lomé s’est prolongé sur trois semaines. Il s’est tenu dans la rue ou, parfois, dans des écoles primaires.

Quant aux Fab Labs, ils sont devenus des replabs, un équivalent simplifié plus facile et rapide à monter. Woelab, le premier replab, a été lancé en 2012. On y a notamment élaboré la w.afate, première imprimante 3D réalisée à partir de matériels informatiques recyclés qui a imprimé son premier objet il y a quelques jours.

L’idée de base de la “hubcité” est de créer dans Lomé un ensemble de “tiers lieux” numériques à partir desquels les nouvelles technologies et pratiques pourront se diffuser au sein de la cité, sans pour autant impliquer de profondes transformations de cette dernière.

A partir des discussions de l’archicamp, il s’est avéré qu’il existait une zone parfaitement adaptée à la création de ces nouveaux sites. En effet toute une partie de la ville est en déshérence, celle qui jouxte la frontière du Ghana. Lomé est la seule capitale au monde à se situer sur une frontière. A cause d’anciens conflits avec le pays limitrophe, tout un quartier a été laissé à l’abandon et se montre propice à la création de nouveaux sites expérimentaux.

Le premier d’entre eux est un terrain de basket. L’espace est très fréquenté par de jeunes vendeuses de jus de fruits, qui sont parfois devenues elles-mêmes basketteuses à l’occasion. Le second est un petit village avec un plan d’eau. Le troisième, tout aussi aquatique, est la lagune de Lomé, qui n’a pas été aménagée. Les constructions envisagées respecteront les traditions et utiliseront des matériaux locaux, notamment la paille. Mais ils seront également augmentés de numérique afin de les mettre en réseau, selon le principe du “Low High Tech”, initié avec la W.afate, qui consiste a adapté les technologies aux réalités du terrain. L’aménagement des lieux se projette comme des Fab Labs adaptés à la population, que les gens pourront utiliser pour leurs projets. Reste que les projets sont encore à l’état de projet. Sur le site de la lagune, les habitants en sont encore à nettoyer le site de ses ordures. Koffi Sénamé Agbodjinou ne se désespère pas pour autant. D’ici 2014, il souhaite que les deux premiers Fab Labs de Lomé soient vraiment lancés… et commencent effectivement à accompagner les projets.


Présentation du projet de l’Archicamp de Lomé 2013.

Eloge du désordre

Le MadLab (@madlabuk, pour Manchester Digital Laboratory plus que pour “laboratoire dément”) de Manchester a été fondé en 2009. Dans cette institution (privée), basée sur le partage des idées et des pratiques, plus de 40 groupes se réunissent régulièrement, traitant de toute la gamme des technologies, y compris la photo, le cinéma, le livre… Le MadLab est aussi l’un des rares Fab Labs à s’être lancé dans la DIYBio, avec la construction d’une machine PCR, d’amplification génétique in vitro. Ce qui est intéressant nous a expliqué Asa Calow (@asacalow), cofondateur et directeur du MadLab, c’est de voir ce qui se passe lorsque des communautés aux intérêts si divers se mélangent. Un amateur dans un domaine devient un expert dans un autre. Le but du MadLab est de faire sortir tout un chacun de sa “zone de confort”, de créer une “zone neutre” où tout le monde se trouve sur un pied d’égalité. Pour cela, le MadLab n’hésite pas à travailler avec nombre de structures locales de Manchester, universités, comme associations de quartier…

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Image : Asa Calow sur la scène de Lift France.

Reste qu’il est difficile de faire exister une telle structure horizontale sans apport financier public. Pour soutenir son action, le MadLab organise des cours sur divers sujets. Mais il poursuit également des projets à plus long terme, par exemple avec les enfants et les moins de 18 ans.


Présentation du MadLab à Lift France.

C’est par son initiative auprès des SDF que le MadLab s’est singularisé. “On travaille parfois avec des gens qui ne savent même pas recharger une batterie, ce qui nous permet d’entrer dans de tout nouveaux environnements”, nous a expliqué Calow sur la scène de Lift (voir sa présentation). En collaboration avec l’université de Lancaster, ses membres ont participé à la mise au point du PAT (Personal Appointment Ticketing), ce système consiste en une puce RFID collée sur un bracelet ou une carte, qui permet à une personne sans domicile fixe (dépourvue naturellement d’ordinateur ou de smartphone) d’accéder aisément à son profil où seront stockés ses rendez-vous médicaux ou administratifs.

Le désordre est une valeur au sein du MadLab, comme son nom l’indique. “Le désordre, c’est comme le jeu, mais en mieux… En science, on prend une chose complexe et on isole toutes les variables. Nous on fait l’inverse on prend l’objet complexe et désordonné et on ajoute des variables.”
L’approche “désordonnée”, “hacker” de la technologie saura-t-elle diffuser ses valeurs même dans des populations peu enclines au numérique ? En tout cas, l’expérience mérite d’être tentée.

Rémi Sussan